La générosité, c’est très bien, la solidarité, c’est encore mieux

« Si on y réfléchit un peu, on se rend vite compte qu’on viendra plus rapidement et plus efficacement à bout de la pandémie qui nous afflige si on agit solidairement avec les autres pays du monde », fait valoir Mme Langford.
Photo: Brian Inganga Associated Press « Si on y réfléchit un peu, on se rend vite compte qu’on viendra plus rapidement et plus efficacement à bout de la pandémie qui nous afflige si on agit solidairement avec les autres pays du monde », fait valoir Mme Langford.

Le 14 août dernier, un important séisme a plus que jamais placé les populations du Grand Sud haïtien dans l’espérance d’une aide secourable d’Haïti et d’ailleurs. Je suis bien contente que des gens d’ici aient donné à des gens de là-bas. Mais je ne m’illusionne pas : l’aide apportée est encore très loin de suffire aux besoins les plus essentiels de ces populations.

Un ami haïtien m’a dit que ce genre d’aide éveille en lui l’idée d’un monde solidaire, une idée que j’aime profondément moi aussi. Malheureusement, on en est loin.

Générosité et solidarité : est-ce du pareil au même ? Le philosophe André Comte-Sponville m’a aidée à y réfléchir en distinguant ces deux notions qui ont en commun de prendre en compte les intérêts de l’autre. Pourtant, même si on les confond souvent et qu’elles peuvent aller de pair, générosité et solidarité, ce n’est pas tout à fait la même chose.

La générosité, c’est très bien

La générosité, dit Comte-Sponville, c’est la vertu du don, c’est prendre en compte les intérêts de l’autre et lui faire du bien de manière désintéressée, sans chercher à se faire du bien à soi-même. Ici, on ne parle pas de donner des cadeaux de Noël à ceux qu’on aime, mais de donner à ceux avec qui, apparemment, on ne partage pas d’intérêt objectif. Fondamentalement, le généreux donne parce qu’il est sensible au besoin de l’autre.

C’est pourquoi la générosité est moralement louable. Mais elle ne suffit pas pour bâtir un monde plus juste. Tout simplement parce que, relevant essentiellement de la sphère privée, elle ne fait effet qu’un geste à la fois. Le constat est désolant, mais implacable : la générosité n’est pas venue et ne viendra jamais à bout de la misère.

Ce constat n’enlève rien au geste admirable des généreux qui, comme le suggère le philosophe, vainquent leur petitesse, leur égoïsme, leur avidité ou leur peur et agissent librement en donnant temps et argent pour faire du bien à autrui.

La solidarité, c’est encore mieux

La solidarité, c’est différent. Agir de manière solidaire, c’est prendre en compte les intérêts de l’autre, oui, mais pourvu qu’ils soient partagés avec les miens. C’est donc se reconnaître un intérêt commun avec les autres et se faire du bien mutuellement, ensemble, de manière intelligente et organisée.

À l’échelle de la région et du pays, dans une certaine mesure, on le comprend lorsque, par exemple, on achète local, on paye sa juste part d’impôt, on se syndique ou on respecte les mesures sanitaires. Quand Comte-Sponville parle de l’assurance maladie comme un des plus fantastiques progrès sociaux des dernières décennies, je me rappelle le soulagement de mon père à l’idée qu’il n’aurait pas à payer la facture de l’hôpital pour la naissance de son Xe enfant. Ces temps-ci, on est en train de comprendre notre intérêt collectif à investir dans des services de garde à la petite enfance accessibles et de qualité. Comme Québécois et Canadiens, on le sait d’expérience : le véritable progrès socioéconomique va dans le sens de la solidarité, pas du « chacun pour soi ».

Sur le plan mondial, il semble beaucoup plus difficile d’agir sur la foi de nos intérêts convergents, en premier lieu faute de les reconnaître. Pourtant, la plupart des défis mondiaux auxquels nous sommes confrontés passent par là. Sans doute l’a-t-on un peu mieux compris, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, en ce qui a trait à la paix et à la sécurité internationales. Peut-être progresse-t-on un peu (mais si lentement) devant l’urgence environnementale ; on le sait pourtant : si les habitants de cette planète viennent un jour à bout de la crise climatique, c’est qu’ils auront enfin compris leur intérêt à agir solidairement. Sur le plan sanitaire, si on y réfléchit un peu, on se rend vite compte qu’on viendra plus rapidement et plus efficacement à bout de la pandémie qui nous afflige si on agit solidairement avec les autres pays du monde. Qu’on se le dise : le Canada n’offre pas des vaccins aux pays défavorisés par pure générosité, mais parce que c’est notre intérêt d’empêcher l’émergence de variants comme Omicron dans les différents coins du monde. Sur le plan du développement humain, malheureusement, le progrès s’annonce beaucoup plus difficile, en dépit qu’on ne puisse plus ignorer les conditions de vie difficiles de gens dans différents coins du monde, comme en Haïti. L’équité et la justice sociale commandent pourtant qu’on se soucie des défavorisés, à l’échelle mondiale comme à l’échelle nationale.

Ce qui est sûr, c’est que la solidarité se révèle beaucoup plus efficace que la générosité pour bâtir un monde plus juste, moins inégalitaire, plus progressiste. Avec des solutions solidaires aux problèmes, on peut aller beaucoup plus loin et plus durablement. C’est la solidarité, et pas la générosité, qui nous fait avancer socialement et économiquement. C’est pourquoi elle est indispensable.

Pour bâtir le monde solidaire dont rêve mon ami haïtien et qui nous inspire, mobilisons-nous pour contrer la polarisation des citoyens sur la base de petits intérêts particuliers et travaillons plutôt à faire émerger de larges intérêts convergents. On a tout intérêt à comprendre notre interdépendance, ce qui nous unit, pas ce qui nous divise. En agissant dans l’intérêt des autres, on agit en même temps dans son propre intérêt. La pandémie nous en donne une bonne leçon.

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