Les grenouilles et l’acceptation de la différence

«Le culte de la différence ne devrait pourtant pas s’arrêter aux signes religieux, au genre ou au sexe, pas plus qu’à la couleur de la peau, différences, au fond, plutôt superficielles», écrit l'auteur.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne «Le culte de la différence ne devrait pourtant pas s’arrêter aux signes religieux, au genre ou au sexe, pas plus qu’à la couleur de la peau, différences, au fond, plutôt superficielles», écrit l'auteur.

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et contribué à l’ouvrage collectif dirigé par R. Antonius et N. Baillargeon, Identité, « race », liberté d’expression, qui vient de paraître aux P.U.L.

Durant la guerre de Crimée (qui opposa, de 1853 à 1856, les Ottomans, les Anglais, les Français et les Piémontais aux Russes), des officiers français furent envoyés prendre contact avec des tribus circassiennes, ou tcherkesses, du littoral de la mer Noire qui résistaient depuis des décennies à l’avancée conquérante de l’Empire russe dans le Caucase. L’entrevue entre ces émissaires et les chefs circassiens se déroula bien, jusqu’à ce que les Français s’avisent de faire griller devant leurs hôtes et de dévorer à belles dents des cuisses de grenouille. Choqués qu’on puisse consommer une nourriture aussi peu hallal, les guerriers tcherkesses laissèrent là leurs potentiels alliés après leur avoir jeté un regard méprisant et retournèrent dans leurs montagnes.

« Différence » est un beau mot et « accepter la différence », un programme éthique des plus honorables, mais on tolère en règle générale les seules différences qui ne nous dérangent pas, qui nous sont, autrement dit, indifférentes.

C’est ce que révèle cette anecdote historique ; c’est ce que laisse voir également l’attitude du Canada anglais à l’égard du Québec. Les Canadiens aiment s’imaginer comme des exemples d’ouverture, de multiculturalisme, de tolérance, de respect des minorités, mais ils ne tolèrent, n’encouragent et ne subventionnent généreusement que l’expression de différences qui, à leurs yeux, paraissent insignifiantes. Ils ont beau jeu de faire étalage de leur ouverture d’esprit à l’égard de minorités ethnoreligieuses qui se coulent si aisément dans le moule du libéralisme à l’anglo-saxonne, qui adoptent tout naturellement et sans la moindre réticence l’anglais comme langue de communication et qui masquent leurs différences parfois réelles (en ce qui concerne, par exemple, le statut de la femme) en modelant leur discours revendicateur sur celui des droits individuels quand il est à leur avantage.

La différence qui dérange

Il faut rappeler à cet égard que le « secularism » canadien (l’anglais ignore le concept de « laïcité ») est le fruit des révolutions religieuses autant que politiques qui se produisirent en Angleterre aux XVIe et XVIIe siècles ; celles-ci eurent pour effet d’établir une large tolérance à l’égard de toutes les églises et croyances issues de la Réforme, tout en faisant exception pour les catholiques et les athées, qui furent brimés et légalement discriminés (jusqu’au XIXe siècle pour les premiers et, à certains égards, jusqu’à aujourd’hui pour les seconds : que l’on pense à la prière solennellement prononcée à l’ouverture de chaque session parlementaire à Ottawa ou aux exonérations d’impôt réservées exclusivement aux groupes religieux). En conclusion de son Aeropagitica (1644), audacieux plaidoyer en faveur de la « liberté d’imprimer sans autorisation ni censure », John Milton prend ainsi bien soin de préciser qu’il « ne parle pas de tolérer le papisme » ni « ce qui est absolument impie », mais seulement des « différences indifférentes ».

Les Canadiens anglais, qui aiment tant s’enorgueillir de leur libéralisme et de leur grandeur d’âme, se retrouvent dans la même situation que jadis le poète britannique quand ils enfourchent, d’un océan à l’autre et comme un seul homme, les grands chevaux, qui ne sont jamais gardés bien loin, du Quebec bashing. Il est plutôt amusant de les voir donner libre cours à une intolérance et à un ethnocentrisme des plus évidents dès lors que les Québécois — qu’ils n’hésitent pas à traiter au passage de toutes sortes de noms d’oiseaux (ou de grenouilles…) — montrent la moindre velléité de s’écarter de la conformité idéologique qui prévaut dans le reste du Canada ; autrement dit, dès que le Québec et ses habitants osent manifester leur différence…

Le culte de la différence ne devrait pourtant pas s’arrêter aux signes religieux, au genre ou au sexe, pas plus qu’à la couleur de la peau, différences, au fond, plutôt superficielles. Ce sont leurs idées et leurs visions du monde qui différencient plus profondément les êtres humains, et celles-ci s’enracinent notamment dans le terreau de l’histoire des peuples comme des individus, dans leur culture et leur langue propres. Là se situe le défi de l’acceptation des différences.

Il y a donc deux sortes de différences : celles, d’une part, qui sont parfaitement inoffensives, indifférentes et qui se contentent de flatter notre bonne conscience ; et celles, d’autre part, beaucoup plus problématiques, qui nous confrontent et qui nous contraignent parfois à réviser nos convictions, voire à les remettre en question. Ces dernières, faute de les accepter (ce qui ne saurait se faire aveuglément), on peut au moins en débattre avec un minimum de respect.

Ainsi, on a tout à fait le droit, bien sûr, d’être opposé à la loi 21, mais prétendre que la laïcité, qui est fille du rationalisme et de l’universalisme des Lumières, est liberticide et antidémocratique (alors que l’interdiction du port de signes religieux faite aux fonctionnaires et aux enseignants existe dans plusieurs pays qui n’ont pas de leçons de démocratie à recevoir du Canada) semble le fait d’esprits imbus d’eux-mêmes, ethnocentriques, intolérants et obtus.

Au Canada, le Québec incarne la seule véritable différence ; et il est clair que celle-ci est aussi intolérable aux yeux de la majorité des Canadiens que le fait de cuisiner et de manger des cuisses de grenouille pouvait l’être, au XIXe siècle, à ceux des montagnards circassiens.

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