La leçon d’un ultimatum ou le venin du scientisme

L’ultimatum est derrière nous, soit, mais pas la vision qui le soutenait.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’ultimatum est derrière nous, soit, mais pas la vision qui le soutenait.

Après en avoir reporté la date butoir au 15 novembre, le gouvernement Legault a finalement retiré son ultimatum lancé aux travailleurs et travailleuses de la santé, leur enjoignant de se faire vacciner au plus tard à cette date pour continuer de travailler dans le réseau de la Santé et des Services sociaux.

Ce recul était une bonne nouvelle, d’abord d’un point de vue évidemment pragmatique, comme plusieurs analystes l’ont signalé. Le système de santé, déjà précaire, ne pouvait se priver des soins prodigués par les quelque 8000 personnes ciblées par l’ultimatum. Mais c’est aussi une bonne nouvelle d’un point de vue démocratique, et ce, quoi qu’en aient dit la plupart des analystes politiques, toutes tendances confondues, qui ont blâmé le gouvernement d’avoir plié devant les « antivaccins ». Comme si l’ultimatum eût été une bonne chose, si du moins le gouvernement avait eu les moyens de ses prétentions, et pu se passer sans trop de dommage du personnel qui ne s’y serait pas plié ! Aucun bémol sur le caractère intransigeant de la mesure, dont le caractère abusif pourtant est mis en évidence par la facilité qu’on a eue de sortir de l’impasse en imposant aux récalcitrants des tests fréquents de dépistage rapide, solution de rechange qui, si elle avait été proposée plus tôt, aurait pu nous éviter ces revirements gouvernementaux aux allures de vaudeville.

Nul doute que cette manière forte est conforme à la vision que se fait François Legault de la politique, qui aime à représenter son rôle comme celui d’un bon père de famille ou d’un bon chef d’entreprise — deux figures éloignées, voire aux antipodes d’une conception démocratique du politique. Mais qu’elle n’ait fait l’objet d’aucune critique, sauf de ceux bien sûr qui en faisaient les frais, a de quoi étonner et inquiéter.

Le scientisme ambiant

 

Il est vrai que la crise sanitaire et la peur compréhensible d’être infecté du COVID-19 émoussent l’esprit critique. On a tendance à se ranger derrière les mesures gouvernementales, par esprit de corps. Mais à mon sens, il y a plus. Quelque chose autorisait qu’on agisse à leur endroit de façon autoritaire : c’était que les gens visés étaient catalogués d’emblée comme s’opposant à la science. Cette perception est illustrée à merveille par une remarque de François Legault lui-même, commentant à regret, depuis Glasgow, l’échec de l’ultimatum, disant à peu près ceci : « Je ne peux concevoir que des gens qui ont étudié en sciences ne se font pas vacciner, c’est une aberration », comme si l’adhésion à la science commandait automatiquement, en n’importe quel contexte, une action vis-à-vis de soi univoque, qui ne passe pas par un questionnement qui mobilise les affects, le doute, les croyances, les récits.

La remarque de Legault est d’autant plus révélatrice qu’elle reprend un poncif véhiculé dans les médias concernant les « antivaccins », pris comme un bloc. Loin d’être anodine, elle reflète une croyance qui s’incruste de plus en plus dans la population — l’influence des multinationales des technosciences n’y est étrangère. Il s’agit du scientisme. Selon lui, la science et la raison seraient en mesure de rendre le réel transparent et malléable à souhait, et offriraient les seuls critères adéquats pour définir ce que nous devons faire pour vivre bien. Exit les questions de sens, pourtant au cœur de l’existence humaine, qui, si elles mobilisent la raison, en font autant avec les affects, les croyances et le sens commun. Quoi qu’en dise le scientisme, la raison n’épuise pas nos raisons de vivre, et la complexité du réel n’est pas totalement soluble dans la science.

C’est d’ailleurs de l’avoir ignoré qu’on a sacrifié, sans le vouloir, au début de la pandémie, les personnes âgées sur l’autel des mesures strictes de confinement, oubliant que l’isolement et l’abandon de contacts nourrissants, de gestes gratifiants et d’activités apparemment anodines, mais pleines de sens pour ces personnes, pouvaient entraîner leur mort aussi sûrement que l’absence de nourriture et de soin. Et c’est ce qu’on fait quand on tourne le dos aux souffrances terribles qu’engendre le fait d’être déconnectés des liens vitaux, charnels, corporels, émotionnels, symboliques, qui nous constituent.

La crise sanitaire et l’effort urgent sur le plan politique pour la juguler par des moyens médicaux ont pour effet pervers de donner malheureusement prise à ce scientisme. Il faut en être conscients, pour se prémunir de ce « poison » qui appauvrit l’existence et aplatit la vie en la confinant à la seule dimension rationnelle, nous faisant perdre de vue que les dimensions symbolique, culturelle, politique de l’existence, indissociables de sa dimension matérielle, sont constitutives de notre humanité. Elles appellent un mode d’existence où la parole partagée, l’interaction et la confrontation des points de vue demeurent centrales. C’est de celles-ci que se nourrit le politique et se construit le monde commun.

L’ultimatum est derrière nous, soit, mais pas la vision qui le soutenait. La crise écologique, et l’angoisse qu’elle génère, lui promet, je crains, un bel avenir.

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