Taxer le carbone

«Chaque fois que nous démarrons le moteur à essence de notre voiture ou de notre 4X4, chaque fois que nous nous faisons livrer un colis ou un repas par le biais d’un véhicule à essence, nous rejetons dans l’atmosphère un déchet, le CO2, qui s’y accumule et réchauffe le climat», écrit l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Chaque fois que nous démarrons le moteur à essence de notre voiture ou de notre 4X4, chaque fois que nous nous faisons livrer un colis ou un repas par le biais d’un véhicule à essence, nous rejetons dans l’atmosphère un déchet, le CO2, qui s’y accumule et réchauffe le climat», écrit l'auteur.

L’auteur est astronome, communicateur scientifique et professeur de didactique des sciences à l’UQAM.

À l’époque où nos lointains ancêtres chasseurs-cueilleurs parcouraient la savane en petits groupes familiaux à la recherche de leur prochain repas, la question de la gestion des déchets ne se posait pas vraiment. Les humains avaient l’habitude de jeter çà et là leurs restes de tables et autres déjections, puis de repartir sans un regard en arrière. Les groupes humains étaient si peu nombreux et l’intervalle entre deux passages au même endroit si long que les déchets avaient amplement le temps de réintégrer la nature et de disparaître avant que l’on ne se reprenne les pieds dedans.

Puis vint l’invention de l’agriculture, qui a sédentarisé les populations humaines et entraîné une importante hausse démographique, en plus de créer des villages et les premières villes. Dans ce nouveau contexte, où les humains passaient littéralement toute leur vie au même endroit, la gestion des déchets a demandé une toute nouvelle approche et des infrastructures inédites. Qui eût cru que l’on devrait un jour construire des latrines et disposer des restes de table, qui attiraient désormais la vermine jusque dans les maisons ?

Les rivières et les fleuves, sur les bords desquels les humains ont toujours aimé s’installer et vivre, ont fourni une solution facile à ces problèmes, celle du tout-à-l’égout. Mais au fil des siècles et des épidémies, cela est apparu comme une fausse bonne idée, car l’égout de l’un devient rapidement la source d’eau potable de l’autre… Même chose pour les déchets, que l’on a longtemps abandonnés dans les rues et les ruelles, jusqu’à ce que les humains en aient assez de vivre dans la puanteur et les immondices. Ramasser les déchets et les emmener ailleurs, quelle idée de génie !

Un déchet dans l’atmosphère

Aujourd’hui, nous payons des taxes afin que les villes et les villages ramassent nos déchets, les trient, les récupèrent ou en fassent du compost. Nous payons aussi des taxes afin que les municipalités nous fournissent en eau potable et gèrent les eaux usées que nous générons, avant leur retour dans le milieu naturel. Nous payons également des impôts pour que nos gouvernements créent des lois et les fassent appliquer, afin d’empêcher tout un chacun de disposer de ses déchets comme il l’entend. On a beau pester contre les taxes et les impôts, doutons que quiconque souhaite revenir en arrière en ce qui concerne ces questions.

Chaque fois que nous démarrons le moteur à essence de notre voiture ou de notre 4X4, chaque fois que nous nous faisons livrer un colis ou un repas par le biais d’un véhicule à essence, nous rejetons dans l’atmosphère un déchet, le CO2, qui s’y accumule et réchauffe le climat. Et c’est sans compter les industries lourdes (ciment, acier, etc.), le transport des marchandises et la production d’électricité par voie thermique sur laquelle comptent plusieurs pays, notamment la Chine, et dont nous profitons tous à divers degrés, de près ou de loin.

Le CO2 est un déchet insidieux, car, contrairement au sofa ou au vieux pneu abandonné en bordure de la route, il est inodore, incolore et invisible. Pourtant, sa concentration dans l’atmosphère terrestre n’a fait qu’augmenter depuis le début de l’ère industrielle. Le consensus scientifique est sans appel : l’augmentation anthropique du CO2 et des autres gaz à effet de serre dans l’atmosphère est à l’origine d’un bouleversement climatique à l’échelle de la planète dont nous commençons à peine à ressentir les effets. L’avenir de la planète n’est pas en jeu, loin de là ; la Terre s’accommodera très bien de notre absence, si on en arrive là. Mais c’est toute l’humanité qui se met en péril en s’étouffant ainsi dans ses propres déchets.

On taxe les individus et les entreprises pour la gestion des déchets qu’ils génèrent ; on exige des impôts pour légiférer et s’assurer que chacun collabore sans tricher. On ne viendra pas nous convaincre que le CO2, qui n’est après tout rien d’autre que le déchet de la combustion des énergies fossiles rejeté dans l’atmosphère, ne doit pas lui aussi être taxé afin de financer sa réduction, son éventuelle captation et son abandon, pour passer à des sources d’énergie non contributrices au réchauffement climatique.

« Une autre taxe qui tuera les emplois ! » criera-t-on. Eh bien oui, il est désormais convenu que quiconque génère des déchets doit payer pour en disposer. C’est le gros bon sens pour nos restes de table, nos vieux électroménagers et nos eaux usées ; pourquoi en serait-il autrement pour le carbone que nous jetons nonchalamment dans l’atmosphère ? Vous ne voulez pas payer de taxe carbone ? Émettez-en moins, tout simplement ! Quant aux emplois, quel manque d’audace ! Quelle courte vue ! Imagine-t-on les chantiers qu’il faudra entreprendre bientôt pour accélérer la transition vers les énergies vertes et décarboniser nos économies ? Il me semble qu’il y aura du travail pour tout le monde, non ?

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