Pourquoi presser un citron qui est déjà à sec?

«Dans le modèle actuel, l’omnipraticien est obligatoirement le portier du système de santé. Il en résulte un goulot d’étranglement qui va en s’accentuant», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Dans le modèle actuel, l’omnipraticien est obligatoirement le portier du système de santé. Il en résulte un goulot d’étranglement qui va en s’accentuant», écrit l'auteur.

À un an des élections, M. Legault durcit le ton à l’endroit des médecins de famille. En 2018, celui-ci avait promis que les 400 000 patients « orphelins » seraient pris en charge par ces professionnels de la santé. Aujourd’hui, leur nombre est plutôt de 800 000… Sans oublier que le véritable enjeu n’est pas l’inscription, mais bien l’accès au moment requis.

Non seulement M. Legault va-t-il se retrouver avec une promesse non tenue, mais aussi avec une situation qui a empiré. Pour tenter de corriger le tir, celui-ci ressort le bâton que M. Couillard avait enlevé des mains du ministre Barrette, à savoir imposer des pénalités aux médecins qui ont moins 1000 patients à leur charge. Loin d’être sûr que la stratégie sera gagnante !

Des facteurs d’explication

M. Legault estime qu’environ 40 % des médecins de famille ne prennent pas suffisamment de patients en charge. Plusieurs facteurs expliquent cette situation, à commencer par l’âge du corps médical : 25 % ont 60 ans et plus. Il est normal qu’à cet âge, on puisse ralentir quelque peu, soit pour mieux profiter de la vie, soit parce que l’énergie est moindre, soit parce que la santé est moins bonne. De plus en plus de médecins vivent aussi de la détresse psychologique. Cela peut les amener à moins s’investir dans le travail.

La féminisation de la profession est un autre facteur majeur : les femmes sont maintenant majoritaires en médecine. Il faut en prendre acte et en assumer les impacts. Les jeunes générations et les femmes en particulier recherchent, avec raison, un meilleur équilibre travail-famille. Naturellement, il faut compter aussi avec les grossesses, les congés de maternité et toutes les tâches liées à l’éducation. La parentalité est un contrat à long terme. De plus, malgré les progrès enregistrés, la charge mentale des femmes, en regard de la « gestion » du foyer, demeure souvent supérieure à celle de l’homme.

Les femmes médecins ne sont pas que des médecins, elles sont aussi des compagnes de vie, des mères, voire des grands-mères, des amies, des aidantes naturelles pour leurs proches, des citoyennes qui s’impliquent dans leur communauté et aussi des personnes qui veulent s’épanouir dans la vie et ne pas viser seulement les gros revenus. Cela vaut aussi pour les hommes médecins.

Depuis un long moment, les gouvernements ont beaucoup « gâté » les médecins : la rémunération des omnipraticiens a progressé de 78 % entre 2006 et 2016. Leur revenu annuel moyen est à l’heure actuelle d’environ 350 000 $. Dans ce contexte, des médecins, hommes ou femmes, peuvent décider que 200 000 $ suffisent pour leurs besoins et décider de travailler… trois jours  semaine. C’est un choix défendable.

On peut estimer que le gouvernement voudrait que les médecins prennent en moyenne 10 % de plus de patients. De son côté, le Dr Godin, président de la FMOQ, demande plutôt qu’on augmente les effectifs de 1000 médecins, soit de 10 %. D’un côté, le gouvernement Legault veut éliminer les heures supplémentaires obligatoires chez les infirmières, mais c’est comme s’il voulait, d’une certaine façon, les imposer aux médecins…

Le portier du système de santé

 

Dans le modèle actuel, l’omnipraticien est obligatoirement le portier du système de santé. Il en résulte un goulot d’étranglement qui va en s’accentuant. C’est ce qu’il faut changer. Carotte ou bâton, le système en place a échoué au test de l’accessibilité aux soins par le seul biais des médecins. Aujourd’hui, en plus des médecins, on peut compter sur des infirmières praticiennes spécialisées, des pharmaciens, des psychologues, des physiothérapeutes, des nutritionnistes, etc., professionnels qui peuvent établir des diagnostics et dispenser des soins. Avec, en prime, une diminution des coûts !

Il faut implanter une approche multidisciplinaire, réorganiser et déléguer. Pour ce, les ordres professionnels sont aussi interpellés afin d’atteindre l’objectif d’offrir aux patients les soins appropriés au bon moment, et non de défendre les acquis de leurs membres.

Le gouvernement Legault doit considérer que le problème aura été réglé non pas lorsque tous auront été inscrits auprès d’un médecin, mais lorsque chacun pourra obtenir les soins requis à l’intérieur d’un délai de 36 heures. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres !

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