Jean Rochon, disciple d’Ivan Illich et d’Archibald Cochrane

«Le Québec doit à Jean Rochon, pour une grande part du moins, la décentralisation et, par la suite, les CLSC, la chirurgie d’un jour, la loi sur le tabac, l’assurance médicaments», affirme l'auteur.
Photo: René Mathieu archives Le Devoir «Le Québec doit à Jean Rochon, pour une grande part du moins, la décentralisation et, par la suite, les CLSC, la chirurgie d’un jour, la loi sur le tabac, l’assurance médicaments», affirme l'auteur.

Je veux mettre ici en relief un aspect déterminant de la pensée et de l’œuvre de Jean Rochon, ministre québécois de la Santé de 1994 à 1998, décédé récemment : l’équilibre fragile et néanmoins nécessaire entre les causes exclusivement biologiques de la maladie et les causes reliées à l’environnent social et physique. Le Québec doit à Jean Rochon, pour une grande part du moins, la décentralisation et, par la suite, les CLSC, la chirurgie d’un jour, la loi sur le tabac, l’assurance médicaments. Il y a entre ces divers choix un lien dont il faudra tenir compte dans la énième réforme qui s’ébauche en ce moment. Ce lien apparaît clairement dans l’œuvre des maîtres de Jean Rochon, à commencer par celle de l’épidémiologiste britannique Archibald Cochrane.

Au début de la décennie 1970, Ivan Illich publie La Némésis médicale, un essai qui secoua la planète médicale : la notion de maladie iatrogène, c’est-à-dire causée par la médecine elle-même, atteint pour la première fois un large public en même temps que les mises en garde contre une médicalisation excessive en ce sens qu’elle fait converger trop de ressources vers les hôpitaux au mépris des déterminants environnementaux.

Les deux principales sources d’Illich étaient Archibald Cochrane et René Dubos. Outre Jean Rochon lui-même, docteur en santé publique de Harvard depuis 1973, ce sont les premiers conférenciers que j’ai tenu à inviter quand, en 1975, j’ai organisé, pour la revue Critère, un colloque international intitulé « Pour un nouveau contrat médical ». Mais comment joindre et convaincre ces deux sommités mondiales. Un coup de téléphone m’a suffi dans le cas de René Dubos, lequel m’a appris qu’il connaissait bien Cochrane. Mais pour convaincre ce dernier de me recevoir à Cardiff en vue d’un entretien qui serait publié dans Critère avant le colloque, j’ai eu besoin d’un autre intermédiaire plus proche encore du maître : Jean Rochon.

Cochrane avait consacré une grande partie de sa vie à de patientes recherches sur la maladie des mineurs de sa région tout en contribuant, après 1945, à la fondation du système public de santé britannique, le NHS. Il fut l’un des pionniers de cette médecine fondée sur les faits dont il est si souvent question en ces temps de pandémie. L’expression « essai randomisé », pour RCT (Randomized Controlled Trial) est à jamais associée à son nom. On comprend pourquoi à la lumière de ce passage de l’entretien qu’il m’a accordé :

CRITÈRE : « Pourriez-vous donner quelques exemples de résultats obtenus avec le RCT ? »

A.L.C. : « Je pourrais vous en donner des dizaines. En voici quelques-uns. Le docteur David Sackett, de l’Université McMaster, au Canada, a fait des travaux importants, entre autres le Burlington Experiment, dans lequel il a démontré que le groupe témoin traité par les infirmières se portait aussi bien que le groupe témoin traité par les médecins. Il s’agissait de soins primaires. Une étude semblable faite à Cardiff auprès d’un groupe de personnes âgées a démontré que le traitement donné par des personnes sans formation spécialisée était aussi efficace que celui des médecins. Les maladies cardiaques ont aussi été étudiées à Cardiff. Dans un cas, les malades avaient 60 ans et plus. Le groupe A a été traité à l’hôpital, le groupe B à la maison. Les résultats ont été meilleurs pour ceux traités à la maison. »

Jean Rochon estimait que, pour atteindre ses fins, toute réforme des services de santé doit reposer sur une conception de la santé explicite et largement partagée, condition qui ne lui semblait pas remplie en 1975, quelques années après une réforme à laquelle il avait lui-même contribué. La même condition est-elle davantage remplie en ce moment ? On peut en juger par cet extrait de la conférence de Jean Rochon au colloque d’Orford :

« Où en sommes-nous dans l’effort de préciser des postulats valables pour la “science de la santé” ? Depuis les travaux de Galien, on a d’abord utilisé un concept mécaniste de la santé, à savoir le fonctionnement harmonieux du corps humain. La maladie devient donc un dérèglement biologiquement normal qui peut être corrigé quand on en identifie la cause.

L’élimination de la cause de lamaladie dépend nécessairement de moyens biologiques, chimiques et chirurgicaux. Cette notion qui est encore prédominante aujourd’hui caractérise l’approche clinique des problèmes de santé. Vers le milieu du XIXe siècle, les rapports de Chadwick en Angleterre et de Shattuck aux États-Unis ont repris et généralisé la reconnaissance des facteurs sociaux comme causes de plusieurs problèmes de santé. Cette évolution a permis d’identifier des situations à la fois complexes et génératrices de maladies. Cette orientation met l’accent sur les interactions entre les individus et leur environnement physique et social. La santé n’est plus seulement le fonctionnement d’un organisme, mais implique une notion d’intégrité organique et d’équilibre de l’organisme avec son environnement. Les solutions aux problèmes de santé ne se limitent plus à supprimer la cause, mais visent aussi à adapter l’individu à son environnement par la recherche d’un nouvel équilibre. Cette notion de la santé est actuellement caractéristique de l’approche sociale des problèmes de santé. »

Archibald Cochrane alliait la rigueur du statisticien à la compassion du samaritain. On retrouve le même paradoxe dans la vie et l’œuvre de plusieurs grands médecins contemporains. Jean Rochon fut l’un d’eux. Aurait-il suivi Cochrane jusque dans sa conception des critères pour l’entrée en faculté de médecine : « L’intelligence ne serait mon premier critère que pour 10 % des places disponibles. Pour les 90 % des autres places, mon premier critère serait la bonté. L’intelligence, ce qu’on appelle l’intelligence, n’est de première importance que pour ceux qui se dirigent vers la recherche. »

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