Transmission des valeurs et histoire nationale

«Pour que l’enseignement de l’histoire nationale sensibilise aux valeurs fondamentales, il doit pratiquer des allers-retours entre le passé et le présent, de façon à tirer des épisodes anciens des enseignements sur les valeurs et idéaux poursuivis par notre société.»
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir «Pour que l’enseignement de l’histoire nationale sensibilise aux valeurs fondamentales, il doit pratiquer des allers-retours entre le passé et le présent, de façon à tirer des épisodes anciens des enseignements sur les valeurs et idéaux poursuivis par notre société.»

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Ce qu’on observe présentement au Québec avec les récents épisodes du mouvement antivaccin invite à s’interroger sur l’état de nos valeurs. Toute société ou communauté repose sur un corpus de valeurs, de normes, de repères identitaires et de traditions qui compose son fondement symbolique. C’est le soutien de la vie collective. Il permet la communication et l’entente, la solidarité, la construction de consensus autour de choix sociaux, la mobilisation autour de grands idéaux — et par-dessus tout : la confiance entre citoyens et la cohésion sociale.

Le fondement symbolique exerce une fonction déterminante. On devine, par exemple, que, sous ce rapport, la société américaine est en grande difficulté. Il en va de même là où la démocratie trébuche, où la paix sociale est compromise, où les divisions s’accentuent. On pense à certains pays d’Amérique latine et même à la France, qui peine à rallier ses citoyens autour des mythes républicains.

Les vecteurs de transmission des valeurs

Tout cela attire l’attention sur les mécanismes traditionnellement chargés de la transmission des valeurs au Québec, surtout celles qui jouissent d’une emprise exceptionnelle, d’un statut confinant à la sacralité, si bien que leur transgression entraîne une sanction — c’est ce que j’appelle les mythes sociaux.

La religion qui tenait ici le premier rôle a fortement décliné. Le discours politique est en déficit de crédibilité. La famille est toujours là, mais son emprise n’est plus la même. La littérature et les arts se sont éloignés de cette fonction. Le champ d’action des intellectuels s’est considérablement rétréci. Fractionnés, les médias (sociaux et autres) font entendre des voix discordantes. Le système scolaire, si l’on en croit de nombreux experts, serait en crise. Enfin, les figures transcendantes font défaut. Alors ?

Il faut d’abord se garder de conclure trop vite à un état de crise et de lui associer des pathologies qu’il est facile d’exagérer. Ce genre de diagnostic ne fait pas avancer la connaissance, il peut même la brouiller. Il est cependant incontestable que notre société s’est transformée, encore une fois comme toutes celles de l’Occident. Elle compte bien évidemment sa part de maux, mais je serais tenté de dire que, dans l’ensemble, elle ne se porte pas si mal — c’est toutefois une évaluation approximative fondée autant sur des impressions que sur des observations.

La situation ambiguë de l’histoire nationale

Pour y voir clair, il faudrait de difficiles enquêtes qui font présentement défaut. Je vais donc rétrécir le champ de mon commentaire pour le centrer sur l’enseignement, plus précisément celui de l’histoire nationale.

Je viens de terminer une recherche sur les manuels d’histoire en usage chez nous depuis le début du XIXe siècle (les résultats paraîtront l’an prochain chez Boréal). Mon enquête illustre les riches possibilités de cet enseignement comme vecteur de sensibilisation aux valeurs fondamentales, aux grands idéaux humanistes, mais aussi les difficultés auxquelles il se heurte.

Un premier obstacle vient d’un désaccord parmi les spécialistes sur l’idée même d’assigner à l’histoire nationale une telle fonction. Selon plusieurs, ce serait la faire dévier de sa vocation, sacrifier son objectivité, en faire un instrument de moralisation (du « prêchi-prêcha ») et, somme toute, l’amener à se mêler de ce qui ne la regarde pas. J’expose dans mon livre comment ces objections peuvent être écartées.

Une deuxième difficulté est d’ordre didactique. Pour que l’enseignement de l’histoire nationale sensibilise aux valeurs fondamentales, il doit pratiquer des allers-retours entre le passé et le présent, de façon à tirer des épisodes anciens des enseignements sur les valeurs et idéaux poursuivis par notre société.

Par exemple, et pour s’en tenir à la période de la Nouvelle-France, le traitement réservé aux Autochtones, aux Noirs et aux protestants pourra nourrir une réflexion sur le pluralisme et l’antiracisme. La déportation des Acadiens servira à illustrer les horreurs du colonialisme. La privation des droits et le despotisme imposés par la France inspireront un commentaire sur la liberté et une critique des visées métropolitaines.

Or, cet aller-retour se fait très mal dans les manuels des dernières décennies, tout spécialement les plus récents. Les valeurs à promouvoir sont annoncées, mais elles sont très peu et très mal articulées au récit. Un procédé très prometteur reste inopérant.

Une troisième difficulté naît du choix des valeurs au programme. Le limiter à quelques-unes comporte un risque d’amputation et d’arbitraire ; trop l’étendre conduit à un traitement superficiel.

Le cas de l’histoire nationale n’est qu’un exemple. Examiner les vecteurs de transmission des valeurs pour en vérifier le fonctionnement et le redresser au besoin est l’une des tâches les plus complexes qui soient. C’est aussi l’une des plus essentielles, la qualité de la vie collective en dépend.

Les valeurs ne tombent pas du ciel, leur transmission exige un grand soin. Où en est le Québec sur ce plan ?

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