Vieillir au Québec au XXIe siècle

«L’État québécois n’a ni les moyens ni les outils ou ressources pour garantir un vieillissement digne à toutes les personnes de 65 ans et plus vivant sur son territoire — et encore moins une fin de vie digne, comme le promet pourtant la Loi concernant les soins de fin de vie», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «L’État québécois n’a ni les moyens ni les outils ou ressources pour garantir un vieillissement digne à toutes les personnes de 65 ans et plus vivant sur son territoire — et encore moins une fin de vie digne, comme le promet pourtant la Loi concernant les soins de fin de vie», écrit l'auteur.

En avril 2020, grâce à l’excellent travail du journaliste Aaron Derfel, qui a couvert la tragédie du CHSLD privé Herron à Dorval, nous avons collectivement compris que nous foncions à toute vitesse vers une hécatombe aux proportions démesurées. Hécatombe que j’ai qualifiée de « gérontocide » et que je définis comme un laisser-mourir des personnes vieillissantes dans des conditions indignes. Ce qui s’est produit à Herron et ailleurs n’était pas nouveau, surtout pour les chercheurs en gérontologie sociale, dont je suis. En revanche, ce qui m’a alors frappé, c’est l’échelle de la surmortalité, son ampleur, le débordement, la perte de contrôle des gestionnaires et du gouvernement, sans oublier la tentative de François Legault de nier en bloc ce qui se déroulait derrière des portes closes. Un épisode gérontocide, ce n’est jamais bon pour une réélection.

L’État québécois n’a ni les moyens ni les outils ou ressources pour garantir un vieillissement digne à toutes les personnes de 65 ans et plus vivant sur son territoire — et encore moins une fin de vie digne, comme le promet pourtant la Loi concernant les soins de fin de vie. Pire encore, l’État ne se donne pas les capacités pour mener à bien ces projets dans le contexte des transformations démographiques et des changements climatiques. Le risque d’effondrement de la capacité de l’État québécois à « prendre soin » de sa population n’apparaît donc pas assez pressant pour agir. La fiction lugubre dans laquelle évolue une grande partie de la classe politique québécoise ne s’encombre pas de ces choses-là. Le golf, la FI, le développement immobilier, le REM, les tunnels, le nationalisme, les grands projets d’infrastructures, l’extractivisme et les savants préceptes de Pierre-Yves McSween prennent déjà toute la place. Mais le XXIe siècle nous réserve des surprises qui, telles des vagues puissantes, s’écraseront sur nos fragiles infrastructures physiques et sociales.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Liberté, automne 2021, no 332.

Quels sont donc ces risques socioenvironnementaux qui entraveront potentiellement notre capacité à prendre soin des personnes vieillissantes et à les inclure au cœur de la vie sociale ? D’abord, les vagues de chaleur, qui exerceront une pression de plus en plus importante sur notre système de santé et de services sociaux. Elles augmenteront en fréquence, en durée et en intensité. Puis, la montée des eaux et la multiplication des incendies, qui menaceront plusieurs communautés. Le réseau électrique, le système d’eau potable ou les réseaux de télécommunications pourraient tous être mis en péril. Au début de la pandémie de COVID-19, tout le monde s’inquiétait de la possible rupture de la chaîne d’approvisionnement en nourriture et en médicaments. Ce risque ne disparaîtra pas par magie, et d’autres épidémies de maladies infectieuses feront leur apparition. Je ne suis ni climatologue ni expert des risques environnementaux, mais je crois que nous devons, dans l’urgence, scénariser et planifier ces situations,sinon ce sont encore les personnes vieillissantes qui paieront le prix de notre manque collectif de vision. Je ne veux plus jamais me sentir comme je l’ai fait le 13 mars 2020 : pris par surprise et prêt à faire aveuglément confiance à de sinistres comptables.

Il m’arrive de ressentir la présence diffuse de ces morts pandémiques qui errent dans la cité, comme en suspens. Ces fins de vie solitaires, confinées, affamées, laissent de tristes souvenirs, empreints de honte. Nous sommes hantés par ces morts qui véhiculent à la fois un message et un avertissement : « Nous n’aurions pas dû mourir ainsi », « Nous vous hanterons pour que cela ne se reproduise plus jamais ». Il faut s’approprier cette hantise, la faire nôtre, en nous mettant dès maintenant au travail, pour refonder les rapports sociaux sur d’autres bases. Le modèle actuel, qui nous force à vivre isolés, en familles nucléaires, en petites unités économiques hermétiques, endettées, évoluant dans ces tristes vies parallèles, dépendantes d’une professionnalisation et d’une institutionnalisation de la reproduction sociale, ne résistera plus bien longtemps. Il faut développer d’autres imaginaires géographiques et anthropologiques, basés cette fois sur la possibilité d’effondrement soudain des infrastructures et des systèmes d’assistance.

Sans des changements majeurs, rapides et radicaux, il ne fait absolument aucun doute que des épisodes gérontocides semblables à celui qu’on vient de vivre se reproduiront. Si les politiciens se tournent les pouces, qui s’attellera à la tâche herculéenne que représente le renforcement de nos aptitudes collectives à la résilience, à l’assistance d’urgence, au soutien mutuel et à la gestion communautaire des risques, en prévision de ce qui approche ? Quelles garanties l’État nous donne-t-il qu’une telle débâcle ne se reproduira pas ? Aucune. Partant de ce constat, je propose une dernière leçon : promettons-nous que, lors de la prochaine crise, nous prendrons soin de nos morts. Après tout, c’est notre lien avec ces derniers qui nous relie au passé, au présent et au futur. Écoutons leur complainte.

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