De Le Pen à Zemmour

Éric Zemmour, photographié ici lors du lancement de son dernier livre le 18 septembre dernier
Photo: Valery Hache Agence France Presse Éric Zemmour, photographié ici lors du lancement de son dernier livre le 18 septembre dernier

La chronique de Christian Rioux du 8 octobre comporte des erreurs et des imprécisions qui orientent sa présentation des faits. Elle contribue à diffuser une image fausse des dynamiques politiques en France auprès de vos lecteurs. S’il ne connaît pas l’histoire politique de la France, pourquoi se permet-il (et lui permettez-vous) ses tribunes ?

Tapie rejoint le gouvernement de Bérégovoy en 1992. Les débats médiatiques Le Pen / Tapie dont parle Rioux datent de 1994. Dans sa chronique, pourtant, Christian Rioux laisse entendre que ça se passe pour les élections de 1988. Il accuse par ailleurs Mitterrand d’instrumentaliser la lutte contre le Front National, qui selon lui, « avait obtenu moins de 1 % des voix à la présidentielle précédente ». En l’occurrence, en 1981, le FN n’avait pu présenter de candidats, faute des 500 signatures de soutien d’élus nécessaires. Le FN est alors un groupuscule d’extrême droite, créé par le mouvement néofasciste Ordre Nouveau et dont les statuts officiels sont déposés en 1972 par un ancien Waffen-SS, Pierre Bousquet. Dans le contexte politique et historique de l’époque, peu d’élus veulent soutenir ce mouvement.

SOS Racisme naît en 1984, dans un contexte où se multiplient les agressions racistes. En 1984, aux Européennes, le FN fait plus de 10 % des suffrages exprimés. Deux ans plus tard, le FN obtient 35 sièges à l’Assemblée nationale (scrutin proportionnel). Cette montée du FN dans les années 80 est un choc énorme en France, comme le prouvent nombre d’œuvres et de mouvements sociaux au courant des années 80 et 90. Le scrutin proportionnel aux législatives est par ailleurs abandonné en partie en réaction face à ces résultats par Jacques Chirac dès qu’il est devenu premier ministre en 1986. Il est donc faux de réduire cette opposition populaire et politique au seul mouvement SOS Racisme.

Dans la seconde partie du texte, Christian Rioux célèbre la montée d’Éric Zemmour dans les sondages et salue son omniprésence médiatique. Il parle, concernant « la question de l’immigration et des ghettos à prédominance musulmane » d’un « constat partagé depuis des années par une majorité de Français » sans préciser ce qui serait constaté ni quelles sources ne permettent d’affirmer le soutien d’une majorité de Français. Quelques lignes plus bas, il indique que l’idée d’un référendum sur l’immigration (portée par ailleurs par Marine Le Pen) n’est pas loin de convaincre une majorité de français. Pas de sources non plus. L’affirmation selon laquelle la question de l’immigration aurait été « taboue en France pendant au moins 30 ans » est risible alors que le FN / RN va continuellement monter en puissance sur ces thèmes qui seront par ailleurs repris largement par RPR / UMP / LR, et aujourd’hui par LREM. Notons aussi que le passage du vote populaire de la gauche à l’extrême droite ne peut pas se comprendre sans mentionner la chute du Parti communiste français, qui n’était pas le plus ouvert à l’immigration dans les années 70 et 80…

Éric Zemmour, définitivement condamné en 2011 pour provocation à la discrimination raciale et en 2018 pour provocation à la haine religieuse, n’invente rien et reprend la stratégie de l’extrême droite du père Le Pen, comme si on était encore dans les années 80 : il occupe l’espace médiatique avec des propos haineux et factuellement faux visant à susciter le buzz, suivis inéluctablement de complaintes du type « on ne peut plus rien dire ». Que votre chroniqueur s’y fasse prendre est une chose, mais le traitement des actualités politiques françaises dans votre journal mérite mieux que l’apologie aveugle de l’extrême droite.


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Réponse du chroniqueur

Votre lettre est fort à propos, mais elle oublie l’essentiel. Si le FN fait élire 35 députés aux législatives de 1986, c’est parce qu’en disciple de Machiavel, François Mitterrand a opportunément modifié le mode de scrutin pour faire artificiellement monter ce qui n’était jusqu’alors qu’un groupuscule. De plus, le rôle politique de Tapie ne date pas de 1992 comme vous l’affirmez, mais bien de 1988, alors qu’il fut parachuté candidat socialiste au cœur de l’électorat FN de Marseille, et tiendra quelques mois plus tard un premier débat avec Jean-Marie Le Pen.

Mitterrand « a favorisé l’ascension médiatique de Jean-Marie Le Pen. Il a vu que la proportionnelle allait casser la droite », dira le président du Modem, François Bayrou. « Ça faisait partie de la tactique électorale », a reconnu en 2011 sur France 2 l’ancien ministre des Affaires étrangères Roland Dumas et ami personnel de Mitterrand. Un jugement confirmé depuis par les meilleurs analystes de droite comme de gauche.

C’est ainsi que les socialistes ont fragmenté la droite pendant trois décennies alors qu’eux-mêmes n’avaient pas hésité à s’allier avec un parti totalitaire qui a longtemps pris ses ordres à Moscou. Avec pour résultat que l’immigration deviendra un sujet tabou abandonné au seul FN. En ce qui concerne le consensus sur l’immigration en France, je vous renvoie au récent sondage de l’IFOP selon lequel 78 % des Français sont pour l’immigration choisie, 55 % pour la fin du regroupement familial et 68 % contre le droit du sol.

Concernant Éric Zemmour, il est faux de prétendre qu’il reprend « la stratégie de l’extrême droite du père Le Pen » puisque, comme il le dit lui-même, cette stratégie a échoué en 2002 et en 2017. Zemmour s’inspire plutôt de l’ancien RPR de Charles Pasqua qui soutenait l’alliance des droites. Son succès actuel est d’ailleurs dû au fait que, contrairement à Le Pen, il gruge aussi bien l’électorat populaire du RN que celui plus bourgeois de la droite traditionnelle (LR).

Il sera toujours plus simple d’accuser un journaliste de faire « l’apologie aveugle de l’extrême droite » que de tenter de démêler les fils complexes de cette élection. En vous enfermant dans des raisonnements manichéens, vous vous condamnez à n’y rien comprendre.

Christian Rioux

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