On le met où, le mammouth?

Représentation artistique d'un mammouth laineux
Photo: iStock Représentation artistique d'un mammouth laineux

La compagnie étasunienne Colossal, spécialisée en génie génétique et en sciences de la vie, vient de récolter 15 millions de dollars auprès de divers investisseurs pour réaliser un projet visant à ramener à la vie le mammouth laineux, un animal préhistorique qui a habité la planète pendant près de 800 000 ans avant de s’éteindre à la fin de la dernière ère glaciaire, il y a environ 10 000 ans.

Parce que le mammouth laineux a disparu relativement récemment et qu’il vivait surtout dans les régions polaires et subarctiques, on en a retrouvé plusieurs spécimens remarquablement bien conservés dans la glace et le pergélisol, ce qui nous donne accès à de l’ADN de bien meilleure qualité que pour des espèces disparues depuis plus longtemps ou dans des régions plus chaudes du globe.

Les chercheurs de Colossal croient être capables de croiser de l’ADN de mammouth avec celui de l’éléphant d’Asie, considéré comme un proche parent, afin de créer une espèce hybride (un « mamméphant » ? un « éléphouth » ?) qui donnerait à l’éléphant plusieurs caractéristiques du mammouth, dont la laine, un épiderme plus épais et une couche de graisse plus isolante. Sachant que l’éléphant d’Asie est une espèce menacée dans son aire de répartition actuelle, les chercheurs font le pari que des éléphants possédant une meilleure résistance au froid pourraient être installés dans l’ancien territoire qu’occupait le mammouth laineux, soit à peu de chose près l’actuelle Sibérie…

Faisabilité non assurée

Évidemment, la faisabilité même d’un tel projet, que l’on dirait issu en droite ligne du film Le parc jurassique, est loin d’être assurée, car rien n’indique que les animaux issus d’un tel croisement seront viables : par exemple, les éléphants d’Asie femelles qui serviront de mères porteuses pourraient rejeter les embryons conçus en laboratoire ; les bébés pourraient souffrir de malformations, ou ne pas survivre à la naissance. La complexité de l’entreprise est inouïe et les chances de succès sont bien minces.

Toutefois, l’idée même de réintroduire une espèce disparue dans un environnement d’où elle est absente depuis des millénaires soulève des enjeux encore plus importants et qui ont des répercussions pour l’ensemble du monde vivant. À l’heure actuelle, le moteur principal de l’extinction des espèces est la disparition des habitats naturels, sur lesquels les humains empiètent sans cesse. Au rythme où vont les choses, il n’y aura bientôt plus de place pour les animaux et les plantes sur notre planète. Rendu là, on le mettra où, le mammouth ?

En plus de menacer la survie de millions d’espèces vivantes, la disparition des écosystèmes a des répercussions encore plus directes sur les êtres humains. Selon toute vraisemblance, le coronavirus qui ravage la planète en ce moment même trouve son origine dans une chauve-souris, et il aurait été transmis à l’homme dans une région de la Chine où les contacts entre humains et animaux sauvages sont de plus en plus fréquents. Cette situation est essentiellement due au fait que les zones habitées de la Chine s’étendent maintenant dans des régions autrefois isolées et demeurées à l’état naturel. Le même scénario catastrophe se répète un peu partout sur la planète.

Dans la mythologie grecque, la chimère était une bête malfaisante possédant une tête de lion, le corps d’une chèvre et une queue de serpent. Aujourd’hui, le mot « chimère » en est venu à désigner une idée folle, un fantasme irréalisable. On peut certainement qualifier le projet de ressusciter le mammouth laineux de chimère. Espérons que la protection des milieux naturels et des espèces vivantes qui les habitent n’en sera pas une…

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