Les chefs à la recherche du vote progressiste en Alberta

«Le point commun dans le message des chefs [libéral et néodémocrate]? Les deux rivalisent pour taper sur le même clou, en l’occurrence le premier ministre albertain, Jason Kenney, qui est critiqué pour sa gestion de la pandémie et pour les coupes budgétaires proposées par les conservateurs provinciaux pour les travailleurs de la santé», explique l'auteur.
Photo: Jason Franson La Presse canadienne «Le point commun dans le message des chefs [libéral et néodémocrate]? Les deux rivalisent pour taper sur le même clou, en l’occurrence le premier ministre albertain, Jason Kenney, qui est critiqué pour sa gestion de la pandémie et pour les coupes budgétaires proposées par les conservateurs provinciaux pour les travailleurs de la santé», explique l'auteur.

La semaine dernière, les chefs libéral et néodémocrate se sont retrouvés en Alberta. Jagmeet Singh s’est arrêté dans la capitale albertaine dans une circonscription autre que celle d’Edmonton–Strathcona que les néodémocrates détiennent depuis 2008.

Flanqué d’une infirmière à ses côtés, le chef néodémocrate en a profité pour annoncer la création d’un fonds d’aide en cas de pénurie de soins essentiels pour pallier le manque de personnel en milieu hospitalier (250 millions).

Au même moment, Justin Trudeau était à Calgary, une ville visitée à la dernière heure en 2019, lui aussi dans une circonscription qu’il espère voir devenir libérale. Le point commun dans le message des chefs ? Les deux rivalisent pour taper sur le même clou, en l’occurrence le premier ministre albertain, Jason Kenney, qui est critiqué pour sa gestion de la pandémie et pour les coupes budgétaires proposées par les conservateurs provinciaux pour les travailleurs de la santé.

Les deux formations espèrent en effet tirer profit de la très mauvaise image qui grève la fortune électorale des conservateurs provinciaux. Depuis le début de la pandémie, plusieurs sondages ont montré que l’impopularité du premier ministre conservateur se traduisait par un regain de popularité non seulement pour les néodémocrates provinciaux, mais peut-être même, par effet de vases communicants, par une hausse de popularité pour leurs homologues fédéraux.

En juillet dernier, un coup de sonde montrait de manière tout à fait étonnante que Jagmeet Singh et son parti n’étaient pas loin derrière les conservateurs, et même devant les libéraux. La tendance se maintiendra-t-elle maintenant que l’élection est commencée ? Depuis, il semble que l’écart se soit à nouveau creusé avec des conservateurs fédéraux qui ont repris du poil de la bête, mais sans que l’on puisse encore exclure les chances des libéraux et des néodémocrates de réaliser quelques percées à Calgary et à Edmonton. En effet, ni les néodémocrates ni les libéraux n’espèrent effectuer de gains majeurs en Alberta.

Avant-garde progressiste

En fait, l’enjeu ne se décline pas tant en fonction de victoires électorales que sur le plan de la symbolique : qui est en mesure d’incarner l’avant-garde progressiste albertaine sur la scène fédérale ? Étant donné que l’Alberta est une terre conservatrice sur la scène fédérale, il devient crucial pour les libéraux et les néodémocrates d’envoyer un message aux électeurs à gauche ailleurs au pays que leur formation est celle qui demeure la mieux positionnée pour effectuer le plein de votes de ceux pour qui la lutte aux changements climatiques est fondamentale ou pour qui le financement des soins de santé est primordial.

Le chef du Bloc québécois ne s’y trompe d’ailleurs pas. À sa manière, Yves-François Blanchet entre dans la danse en disant qu’il faut contenir les « élans pétroliers du Canada ». Pour le Bloc québécois, critiquer ce qui est vu et présenté comme une dérive en faveur du « dangereux pétrole de l’Ouest », dixit la plateforme bloquiste, constitue une façon de rappeler aux électeurs soucieux de l’environnement que les libéraux font face à une insurmontable contradiction.

Celle-ci est de se présenter comme le premier de classe dans la lutte aux changements climatiques, tout en s’étant porté acquéreur d’un pipeline, le Trans Mountain, achat justifié, du point de vue libéral, au nom des nécessaires revenus qui permettront d’assurer la transition énergétique. Cette contradiction hantera vraisemblablement les libéraux aussi longtemps que le gouvernement restera propriétaire de l’infrastructure de transport.

Si l’Alberta est électoralement insignifiante pour que libéraux et néodémocrates y réalisent des gains substantiels au détriment des conservateurs, elle demeure symboliquement signifiante pour accroître leur capital électoral ailleurs au pays.

D’ailleurs, pour Justin Trudeau qui cherche un mandat majoritaire, il existe une raison supplémentaire de revenir à une position similaire à celle de 2015, lorsque son parti avait remporté quatre circonscriptions. Un tel retour lui permettrait d’éviter l’embarrassante situation de 2019, celle de n’avoir aucun député en Alberta (et en Saskatchewan), celle-là même dans laquelle les libéraux de son père se sont retrouvés prisonniers dans les années 1970, alors qu’ils étaient rayés de la carte électorale albertaine.

À défaut d’un ministre issu d’une des deux provinces, Justin Trudeau a nommé, en 2019, un représentant spécial des Prairies, une solution apparaissant comme un pis-aller. Pour un parti ayant une prétention nationale, ce n’était pas du meilleur effet.

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