Pour des collectifs à visée émancipatrice

«Loin de participer à un faireensemble, le télétravail exigé, le confinement forcé et l’isolement imposé ont contribué à déliter les liens, par là, le sens même du travail et de notre présence au monde», écrit l'auteur.
Photo: Christof Stache Agence France-Presse «Loin de participer à un faireensemble, le télétravail exigé, le confinement forcé et l’isolement imposé ont contribué à déliter les liens, par là, le sens même du travail et de notre présence au monde», écrit l'auteur.

Entre confinement, isolement imposé, enseignement à distance, adaptations technopédagogiques incessantes et réorganisation de nos vies, la crise sanitaire a profondément bouleversé notre rapport à l’éducation.

Livrés à nous-mêmes, par milliers, nous avons été poussés, bien inégalement, dans les retranchements — parfois étroits — de nos maisons, de nos petits appartements… Nos vies se sont réorganisées dans l’empressement, et ce, par un bouleversement drastique de nos milieux, de nos pratiques et de nos collectifs de travail.

Les échanges réciproques, pourtant fondamentaux, entre les professeurs et les élèves, sont devenus plus épars, se sont étiolés, ont pris la forme de carrés pixélisés, ils ont laissé place à de nombreux vides.

Parmi les conséquences de ces bouleversements, il y a eu la totale confusion entre sphère privée et sphère professionnelle, une augmentation de la charge mentale pour les femmes, un quotidien saturé et asphyxié par le travail, enfin, la perte des lieux de socialisation, perte de sens et de liberté, surtout, une santé durement éprouvée.

Si le retour en classe a de quoi nous réjouir — que plus d’un nomme « un retour à la normale » — à mon humble avis, quelques réflexions s’imposent. Nous proposerons de tirer trois brèves leçons de cette crise sanitaire, et ce, en proposant une posture sociologique à visée émancipatrice.

Les leçons se déclinent ainsi : la flexibilité comme contorsion, l’individualisation comme perte de sens et l’effritement des solidarités et des collectifs.

D’abord, tout argumentaire en faveur du télétravail vante inévitablement la flexibilité et l’autonomie accrue dont bénéficient celles et ceux qui le pratiquent. Or, rien n’est moins vrai. Si flexibilité il y a, c’est bien davantage dans l’ordre de la contorsion des corps, du social et des esprits.

Contorsion physique — changement de milieu, adaptation du chez-soi, pertes de repère lié à l’environnement, etc., contorsion sociale — distanciation physique, port du masque, méfiance de l’autre, etc., et enfin, contorsion mentale — l’idéologie du management, de la performance de soi, de l’adaptabilité incessante au numérique, etc.

Ces volontés d’adaptabilité, ce sont les logiques de la gestion capitaliste des affects : c’est l’individu responsable, compétitif, performant, celui qui « tire son épingle du jeu », celui qui, résilient, « s’épanouit sous la pression… », celui enfin, que « l’inconfort rend plus fort… ». Ces diverses injonctions à la flexibilité portent en elles de réelles souffrances, celle de l’aliénation.

Individualisation

Ensuite, une autre leçon qui y est intimement liée : l’individualisation des pratiques. Ainsi, loin d’être une panacée, le télétravail nous a individualisés davantage, il a fragmenté nos rapports à l’autre, rapport entre professeurs, rapport aux élèves, rapport au collectif, autant de liens pourtant au cœur de toute institution éducative.

Loin de participer à un faire-ensemble, le télétravail exigé, le confinement forcé et l’isolement imposé ont contribué à déliter les liens, par là, le sens même du travail et de notre présence au monde.

Comme le voit la philosophe Fanny Lederlin, « le travail ne saurait être limité à un gagne-pain plus ou moins agréable : il est l’une des formes de la vita activa par laquelle nous tissons des liens de coopération et de solidarité essentiels à la vie sociale […] et nous participons à une œuvre commune qui nous dépasse et qui contribue à façonner notre condition humaine ».

Enfin, dans la lignée de ces injonctions à la flexibilité, à l’élargissement des lieux de notre individualisation numérique, du travail cognitif exacerbé par le marché de l’attention, nous nous sommes retrouvés dans un asservissement, dans une auto-aliénation, à un effritement des solidarités et des collectifs.

Pris dans une folle accélération du temps numérique et dans des rapports sociaux largement fragmentés, ces dynamiques brisent les collectifs de travail, et par là, les rapports de force en vue d’une société plus juste. Ces dynamiques instaurent — souvent inconsciemment et bien sournoisement — une logique du « sauve-qui-peut », et distille les multiples formes de repli sur soi, de désengagement, de fuite, ou encore, dans une logique productive, de course à l’adaptation, à la surenchère, au surinvestissement…

Or, et heureusement, il y a eu aussi de multiples initiatives citoyennes, de multiples archipels de résistance et de créativité, des solidarités locales de proximité, une pluralité de réponses à la privatisation de nos vies et de nos existences, à l’individualisation de nos pratiques, de nos milieux et de nos institutions.

Ces solidarités ont été au cœur d’une leçon fondamentale : celle de notre besoin vital de vie en société et d’enracinement. Ce sont ces solidarités de proximité qui nous ont permis de « tenir le coup ».

En cette rentrée d’automne sur fond d’effondrement écologique et de catastrophes, il est plus que nécessaire de sortir de ces états d’anomie, de guérir du mal de l’infini, de repenser ces liens de solidarité, la justice et la coopération, avec ces îlots d’alternatives concrètes, des pédagogies alternatives à visée de transformation sociale, enfin, à renouer avec cette véritable vie en société.

Ainsi, « pas de retour à l’anormal » pour le pire, mais plutôt un questionnement sur nos collectifs, nos rapports à l’éducation, à notre présence au monde, avec ce en quoi l’on entre en résonance. Du commun. « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde » (Paulo Freire).

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