Il faut un débat sur la politique étrangère

Un débat télévisé sur la politique étrangère forcerait les chefs à sortir du registre des slogans et à exposer dans le détail leur vision du monde et la place que le Canada devrait y occuper, fait valoir l'auteur. 
Photo: La Presse canadienne Un débat télévisé sur la politique étrangère forcerait les chefs à sortir du registre des slogans et à exposer dans le détail leur vision du monde et la place que le Canada devrait y occuper, fait valoir l'auteur. 

Il n’y a pas de débats des chefs sans campagne électorale, mais il y a des campagnes électorales sans trop de débats. Lors des élections de 2015, trois d’entre eux — le libéral, le conservateur et le néodémocrate — avaient débattu pendant deux heures de leur vision des relations internationales du Canada. Quatre ans plus tard, à l’élection de 2019, Justin Trudeau, déterminé à ne pas s’exposer dans de trop nombreux échanges avec ses opposants, avait refusé un débat semblable.

Cette fois, il est impératif que les chefs des partis représentés aux Communes tiennent un débat sur la politique étrangère.

Le scrutin du 20 septembre s’inscrit dans une conjoncture internationale plus tendue que lors des précédents rendez-vous électoraux. Depuis un certain temps, la société internationale est travaillée par trois phénomènes qui la structurent et qui ont des impacts sur le Canada.

Le premier phénomène est la contestation de l’ordre international instauré par les Occidentaux au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Jusqu’à tout récemment, cet ordre apparaissait immuable, au point où même les ennemies d’hier — la Chine et la Russie — semblaient s’en accommoder, pour ne pas dire s’y intégrer.

La géopolitique n’avait pourtant pas dit son dernier mot et elle fait aujourd’hui un retour remarqué. Pékin comme Moscou, mais aussi l’Inde, le Brésil, la Turquie et d’autres puissances remettent en cause les règles définies par les Occidentaux. Ces puissances veulent réécrire le contrat initial et exigent la prise en compte de leurs intérêts.

La contestation s’installe même au cœur des sphères d’influence, particulièrement en Occident, où plusieurs membres de l’OTAN et de l’Union européenne défient ouvertement les règles de ces organisations.

Le deuxième phénomène est intimement lié au premier : c’est la fragilisation du multilatéralisme à travers la marginalisation des grandes organisations internationales dans la régulation des affaires du monde.

Le retour de la concurrence et des rapports de force entre les États affaiblit un système multilatéral déjà ébranlé par le comportement irresponsable des grandes puissances, comme l’illustrent les invasions illégales de l’Irak par les États-Unis en 2003 et de la Crimée par la Russie dix ans plus tard. Plus près de nous, la réaction sanitaire à la COVID-19 a révélé comment chacun était laissé à lui-même.

Enfin, le troisième phénomène est le conflit entre la Chine et les États-Unis. La volonté plus ou moins déclarée de la Chine d’établir une sphère d’influence en Asie et d’accéder au rang de première superpuissance économique se heurte à la détermination des États-Unis à maintenir leur hégémonie mondiale.

Il semble évident que les relations internationales vont s’organiser autour de la rivalité sino-américaine, ce qui, une fois de plus, risque d’engager le monde dans un régime bipolaire où de nombreux États auront de la difficulté à affirmer ou à conserver leur indépendance. Avec l’affaire Meng, le Canada est déjà une des victimes collatérales de cet affrontement.

Flou

Sur tous ces sujets et sur bien d’autres, les leaders des grandes formations politiques fédérales ont jusqu’à aujourd’hui entretenu un certain flou. Le Parti conservateur vient de rompre cette ambiguïté avec la publication lundi de son programme de politique étrangère. J’aurai l’occasion de l’analyser plus en profondeur dans un prochain texte.

Il suffit de remarquer combien les discours comme les programmes se sont souvent révélés par le passé très décevants tant l’argumentaire était d’une grande pauvreté et se limitait à une liste de choses à faire ou à éviter et dont chaque élément se réduisait à un slogan visant à attirer les votes de communautés ou de groupes d’intérêts particuliers.

Ainsi, déménager l’ambassade du Canada en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem ne nous renseignait pas sur la volonté d’un futur gouvernement conservateur d’agir comme un acteur constructif du processus de paix israélo-palestinien, mais en disait long sur son intérêt à attirer les votes de l’électorat pro-Israël.

Un débat télévisé sur la politique étrangère forcerait les chefs à sortir du registre des slogans et à exposer dans le détail leur vision du monde et la place que le Canada devrait y occuper. Ce choc des idées pourrait amener le prochain gouvernement à se fixer un objectif pour que le Canada retrouve et conserve un rang le rendant susceptible d’exercer une certaine influence dans les affaires mondiales, se donne une politique de défense de ses intérêts et démontre une volonté de convertir ses ressources et ses idées en actions.

L’exercice ne devrait pas être si difficile. Le Royaume-Uni vient d’en faire la démonstration en publiant il y a peu un ambitieux énoncé de politique étrangère. Le gouvernement de Boris Johnson y met en ordre de bataille tous les moyens du soft et du hard power afin de hisser le pays d’ici 2030 au rang de grande puissance d’influence et d’innovation. La diplomatie britannique nouvelle version est marquée du sceau du pragmatisme et de la realpolitik.

Les Britanniques montrent la voie. Est-ce trop demander à nos chefs de relever le défi ?

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