L’étrangère

«Je lui répétais inlassablement, en lui tenant la main, qu’elle était en sécurité. Elle n’en croyait pas un mot. Ma mère est atteinte de démence», écrit l'autrice.
Photo: Alex Raths / Getty Images «Je lui répétais inlassablement, en lui tenant la main, qu’elle était en sécurité. Elle n’en croyait pas un mot. Ma mère est atteinte de démence», écrit l'autrice.

Aujourd’hui, maman m’a reconnue.

La dernière fois que j’étais venue lui rendre visite, le 24 juin, elle m’avait regardée sans avoir aucune idée de qui j’étais. Même si j’avais été prévenue que ce jour arriverait, ça m’avait fait un choc.

Mais aujourd’hui, deux semaines plus tard, elle m’a reconnue.

Je pensais que ça allait être un moment heureux. Je me trompais. Justement parce qu’elle me reconnaissait, elle s’accrochait à moi, désespérée, pour me faire part de sa peur. Une peur d’enfant perdue dans la forêt, dans une obscurité où sont tapis les plus grands périls. Et à travers la lunette de son effroi, j’étais tantôt en péril avec elle, tantôt moi-même un danger.

Je lui répétais inlassablement, en lui tenant la main, qu’elle était en sécurité. Elle n’en croyait pas un mot.

Ma mère est atteinte de démence. Elle vit au CHSLD de Bagotville, au Saguenay.

Elle et moi

Notre relation a toujours été compliquée. Si je suis revenue vivre au Québec il y a quatre ans, après avoir passé douze ans à l’étranger, c’est aussi pour elle. On n’a qu’une mère, et je savais qu’il ne me restait pas beaucoup de temps pour réparer les choses, pour faire la paix avec la mienne.

Ce 24 juin, donc, j’étais arrivée dans un des salons communs du CHSLD de Bagotville. Elle était diminuée, enfoncée dans un fauteuil roulant, à la fois alourdie par l’absence d’exercice et toute petite dans sa maladie. Je l’avais saluée. Elle m’avait regardée droit dans les yeux comme on regarde une inconnue dont on attend qu’elle se présente.

« Elle m’a oubliée. »

Lorsque j’étais allée me réfugier dans l’ascenseur pour laisser mes larmes couler, j’avais été consolée par une dame qui m’avait raconté que son mari ne la reconnaissait plus non plus. Cet homme était l’amour de sa vie et, lorsqu’il la regardait, ses yeux étaient vides.

« Ce n’est pas leur faute. C’est très dur. Mais ils sont entre bonnes mains ici. »

S’ouvrir

C’est vrai que, depuis que ma mère vit au CHSLD de Bagotville, elle est entourée de soins, d’expertise et d’attention comme elle ne le serait jamais chez moi ou chez un autre membre de la famille. Et moi, lorsque je venais la voir, depuis le début, je n’osais jamais montrer mon désarroi à ceux et celles qui prennent soin d’elle.

« Ils doivent trouver que cette étrangère qui vient de temps en temps de Montréal et qui connaît sa propre mère moins bien qu’eux est un peu froide. Pas très engagée, pas très engageante », pensais-je.

Mais aujourd’hui quelque chose a changé. Maman était en crise de paranoïa et elle m’en voulait. Je lui tenais la main, je lui disais des mots doux, j’étais maternelle… Et je pensais que le fait de passer par-dessus tout ce qui avait marqué notre houleuse relation allait faire des miracles. Que nenni.

Je ne suis rien face à cette maladie.

Dans le salon commun où nous nous trouvions, deux femmes du personnel se sont rapprochées. Elles sont venues parler à maman, la taquinant, la cajolant. « Vous avez donc de la belle visite ! Depuis le temps que vous nous en parliez ! »

Ces femmes connaissaient par cœur cette nouvelle version de ma mère, fragile et un peu cassée. Et plus encore : elles allaient au fond du brouillard dans lequel maman était enveloppée pour y dénicher des bribes, minuscules comme des éclats de verre, de la femme à l’humour vif et au caractère trempé qu’elle avait été.

Comment avaient-elles deviné, elles qui ne l’avaient pas connue avant, qu’il y avait tout ça enfoui quelque part en elle ?

Dernières fois

C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il n’y avait pas de mal à leur dire les choses telles qu’elles étaient. Je suis désemparée. Je ne suis pas compétente. J’ai un peu honte. Nous ne sommes plus à l’époque où les parents vivaient jusqu’à la fin chez leurs enfants, même si c’était dur, même s’il n’y avait pas les soins médicaux adéquats, même si c’était un sacrifice. Nos vies tout enroulées autour du travail et prises dans le besoin de montrer (à qui ?) que nous sommes actifs, dynamiques, productifs, jamais oisifs même dans nos loisirs, ne nous permettent plus cela. Aidez-moi.

Elles m’ont enveloppée de bienveillance. Elles m’ont fait comprendre que je ne leur étais pas étrangère et que ce que je vivais ne l’était pas non plus. Elles m’ont fait comprendre qu’elles ne portaient sur moi, sur ma mère, sur notre relation, aucun jugement. Elles sont là pour faire leur travail, et ce travail implique une chose que je chéris plus que tout : la bienveillance.

Après notre discussion, alors que, soulagée, j’allais partir, laissant de nouveau l’autrice de mes jours entre leurs mains, maman a agrippé mon bras. Elle a prononcé mon prénom comme elle seule le fait, avec une musique dans les trois syllabes qu’elle seule sait y imprimer, puis elle m’a regardée, et alors, j’aime penser qu’elle a voulu profiter de quelque chose comme la dernière chance qu’elle avait de me dire ces mots en les pesant. Elle m’a dit : « Mélikah. Je t’aime. »

Ma mère a la mémoire qui flanche. Sa situation va continuer à se dégrader. Je dois l’accepter. Mais j’ai le soutien des femmes et des hommes du personnel du CHSLD de Bagotville, et celui de mes oncles, de mes tantes et de leurs conjoint(e)s qui vivent ici, qui viennent la voir presque quotidiennement, et pour qui prendre soin des siens est quelque chose de sacré.

Ce billet leur est dédié.

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