Épidémies et colonisation de l’Amérique

«Jacques Cartier rencontre les Indiens à Stadaconé, 1535». Huile sur toile de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté,1907. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec.
Photo: Musée national des beaux-arts du Québec «Jacques Cartier rencontre les Indiens à Stadaconé, 1535». Huile sur toile de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté,1907. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec.

L’histoire des Amériques, tant du Nord du Centre que du Sud, du XVe siècle jusqu’au XVIIIe siècle, et à un moindre degré jusque vers la fin du XIXe siècle, fut celle d’une terrible et épouvantable dépopulation.

La conquête de l’Amérique par l’Europe y introduisit des maladies nouvelles aux effets dévastateurs en contexte d’unification microbienne du monde avec la navigation transocéanique. La catastrophe n’eut pas de commune mesure dans l’histoire de l’humanité.

La grande peste de 1348 faucha entre le quart et la moitié de la population européenne. Dans les Amériques, le dépeuplement au cours des deux siècles qui suivirent les premiers contacts a probablement été de l’ordre de 90 ou 95 %. Variole, typhus et rougeole furent les infections les plus meurtrières auxquelles il faut ajouter le choléra, les fièvres typhoïdes, la grippe, la blennorragie, la scarlatine, la rubéole, la diphtérie, la coqueluche, la syphilis (variant européen).

Lors de l’hivernage de Cartier à Québec en 1535, ses hommes furent guéris du scorbut par l’« annedda » des Stadaconéens, mais eux-mêmes ne purent se soigner d’une maladie nouvelle. En Caroline du Nord, dans chaque village où les Anglais sont passés en 1584‑1585, les gens se sont mis à mourir en grand nombre. De 1617 à 1619, une terrible épidémie tua des milliers de membres des Premières Nations entre la rivière Penobscot et Cape Cod, dépeuplant presque entièrement la région de Plymouth.

Une grande pandémie (probablement la variole) frappa toute l’Amérique du Nord‑Est en 1634. La variole frappa à nouveau entre 1639 et 1675. Le cycle infernal se poursuivit aux siècles suivants. La maladie se répandit de proche en proche, atteignant des populations éloignées qui n’avaient aucun contact direct avec les Européens.

Pays vide

Selon les chroniqueurs jésuites postés chez les Wendats (Hurons), dans la première moitié du XVIIe ​siècle, ils étaient au milieu d’une infinité de nations dont plusieurs, plus nombreuses que les Hurons, étaient des peuples innombrables qui habitaient vers le midi. Tout au contraire, les chroniqueurs du XVIIIe siècle rendent compte d’une population clairsemée, de grands espaces vierges, d’un pays vide.

Dans son journal de voyage en canot qui le mène une décennie plus tard de Québec à la Nouvelle‑Orléans, l’historien jésuite François‑Xavier Charlevoix prévient le lecteur qu’on l’envoie « dans un pays où je ferai souvent cent lieues [500 kilomètres] et davantage sans rencontrer un homme. » Le dépérissement des nations du Canada d’alors est tel, précise-t-il, comme l’avait évalué Marie de L’Incarnation, qu’elles « se trouvent aujourd’hui réduites à moins de la vingtième partie de ce [qu’elles] étaient ».

Voilà donc qui correspond aux évaluations modernes qui chiffrent le taux de dépopulation à 95 %. Retenons l’essentiel : un continent nord-américain densément peuplé au début du XVIIe siècle et un continent presque vide de ses premiers habitants cent ans plus tard. Et ce qui s’observe pour l’ensemble se vérifie région par région, nation par nation…

Unification microbienne

La rencontre de l’Europe et de l’Amérique a donc provoqué de terribles épidémies qui fauchèrent les populations autochtones. Le phénomène fut incontrôlable et échappa à la responsabilité de qui que ce soit. Il s’agit de l’unification microbienne du monde.

Cela permet de comprendre que des populations de souches européenne et africaine soient devenues majoritaires en Amérique (ou encore en Océanie), alors qu’en Afrique et en Asie, les colonisateurs européens n’ont jamais surclassé en nombre les populations autochtones.

Comment expliquer l’absence de ces maladies en Amérique précolombienne et la raison pour laquelle les Amérindiens en meurent, tandis que les Européens résistent ? L’explication tient à l’ancienneté de la migration autochtone en Amérique et à l’isolement de ce continent caractérisé, certes par de fortes concentrations humaines, mais dépourvu de l’élevage diversifié, voire relativement « intensif », d’animaux domestiques, ceux-ci se limitant au chien et, plus au sud, au lama et à l’alpaga.

Depuis des millénaires, appartenant à une même masse continentale, l’Europe, l’Asie et l’Afrique pratiquaient l’élevage de très nombreux animaux domestiques. Y étaient réunies de très mauvaises conditions sanitaires favorables à l’émergence de zoonoses qui ont frappé les populations de cette immense aire géographique. Au cours des millénaires s’est effectué un processus de sélection naturelle des plus résistants. L’Amérique, tout comme l’Océanie, longtemps à l’abri, fut soudainement exposée à toutes ces maladies.

Au XVIIe siècle, sur les rives de l’Atlantique de l’Amérique du Nord, les épidémies ayant déjà fait leur œuvre, les premiers colons de Port Royal, Plymouth, Nieuw-Amsterdam, Jamestown n’eurent généralement pas à défricher. Ils cultivèrent les champs des nations côtières décimées.

Le père Jogues nous apprend qu’en Nouvelle Néerlande, les « premiers venus y ont trouvé des terres toutes propres désertées autrefois par les Sauvages qui y faisaient leurs champs ». Il en fut de même à Plymouth où les puritains ont cultivé dans les champs abandonnés des Pokanokets.

Rattrapage historiographique

L’histoire ne s’est intéressée que bien tardivement aux épidémies qui ont décimé les Premières Nations de l’Amérique à la suite la conquête dite « découverte » européenne. Aux États-Unis, c’est l’anthropologue Henry Dobyns, à partir des années 1960, qui a travaillé à mesurer la taille du cataclysme. En 1975, l’historien américain Francis Jennings décrivait l’établissement des premiers colons britanniques sur des terres non pas « vierges », mais « veuves » de leurs premiers habitants décimés par épidémies ; chez nous, en 1976, l’anthropologue Bruce G. Trigger de McGill.

Il en va bien autrement de la tradition orale autochtone recueillie vers 1801 par le révérend John Heckewelder. L’on y raconte l’émoi suscité par l’arrivée des premiers voiliers à Manhattan, l’autorisation des premiers Néerlandais à y faire un jardin pas plus grand qu’une peau de vache pour y faire pousser des herbes et préparer leur bouillon, le subterfuge des arrivants qui ont découpé la peau en une fine lanière ou babiche pour s’approprier un terrain bien plus grand, et… avec le temps, s’approprier de toujours plus jusqu’à ce que les Hurons-Wendats des Grands Lacs lèvent de nombreux guerriers pour refouler ces envahisseurs à la mer.

Une terrible guerre s’ensuivit. En dernier recours, l’homme blanc utilisa un germe de maladie. Lorsqu’il vit le vent souffler vers les Indiens, il déboucha une bouteille remplie de germes de variole et les laissa sortir. Défait par la calamité, l’Indien dut se rendre. Il dut serrer la main du Blanc.

Cela signifiait que les Indiens étaient désormais tombés sous l’autorité du gouvernement du conquérant. Un vieux dicton se transmet chez nous (les membres des Premières Nations) depuis bien longtemps : « nous devons adopter les manières de l’homme blanc puisque, maintenant, nous sommes pris dans ses griffes ».

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