Naïm Kattan à la rencontre d’André Laurendeau

«Naïm Kattan avait traversé les continents et avait su percevoir, à un moment clé de l’histoire, que la société québécoise était promise à des avancées déterminantes», écrit l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Naïm Kattan avait traversé les continents et avait su percevoir, à un moment clé de l’histoire, que la société québécoise était promise à des avancées déterminantes», écrit l'auteur.

Au début des années 1980, quand je suis allé pour la première fois aux Archives juives canadiennes, il y avait sur les étagères de la bibliothèque divers exemplaires du Bulletin du Cercle juif de langue française.

Un jour, j’avais rempli naïvement un formulaire d’abonnement aux publications du Cercle. Plus tard, lors d’une nouvelle visite, l’archiviste David Rome m’avait expliqué que l’organisme avait cessé de fonctionner depuis quelques années. Lui-même avait participé aux premières rencontres du Cercle en 1954-1955, et il vouait une admiration à ses membres pour leur travail — un travail dont il laissait subsister des traces dans la salle de consultation.

Voilà peut-être ce qui m’a valu d’être invité aux rencontres du Projet Action-Rapprochement, alors parrainé par les services communautaires juifs de Montréal. Ceux-ci poursuivaient un objectif semblable : poser les balises d’une relation conviviale et sereine entre les Juifs anglophones et le Canada français.

Au lendemain du référendum de mai 1980, j’ai découvert les résistances qui perduraient entre les deux groupes et qui faisaient obstacle à une rencontre potentiellement fructueuse. J’ai compris que les réunions du Cercle avaient dû être à la fois émouvantes et difficiles 30 ans auparavant, même sous les conseils avisés de Naïm Kattan.

Un autre monde

Je n’ai pas tardé à mesurer l’envergure du problème quand j’ai consulté les archives du Congrès datant des années 1930. On y trouvait des déclarations antisémites cinglantes produites par les meilleurs esprits du Québec francophone, dont bien sûr les rédacteurs du journal Le Devoir, qui s’inquiétaient de l’arrivée au pays d’immigrants soi-disant « inassimilables » qui fuyaient les persécutions hitlériennes.

Le Congrès et ses représentants s’étaient souvenus des propos disgracieux qui animaient le Québec d’avant-guerre, et c’est avec une pleine conscience de l’abîme qui les séparait d’un véritable dialogue qu’ils s’étaient laissé convaincre par Naïm Kattan de participer aux premières soirées organisées par le Cercle.

Au cinéaste Fernand Dansereau, Kattan avait déclaré en 1956 : « Du reste, les Canadiens français [et les Juifs] appartiennent tous les deux à un groupe minoritaire. En tant que groupes minoritaires, ils peuvent se comprendre. […] Et puis, il y a le genre de ressemblances dans la mentalité des deux groupes. Il y a l’exubérance, il y a un certain désir de se fréquenter, de se connaître. »

C’est sans doute cet argument que Naïm Kattan avait servi d’abord à Saul Hayes et aux dirigeants du Congrès juif qui hésitaient alors à instaurer des rencontres avec les francophones à Montréal avant 1954. L’animateur du Cercle avait eu l’intuition décisive de croire qu’il suffisait de réunir des Canadiens français et des Juifs pour qu’ils se découvrent une sympathie mutuelle.

Personne avant lui n’avait songé à poser le problème de cette manière. Cet homme venait d’un autre monde, de l’Irak, où les rapports interconfessionnels étaient marqués par la présence d’une violence irrépressible. Il croyait aux vertus civilisatrices de la langue et de la culture françaises, aux idéaux d’universalisme et d’humanisme que celle-ci incarnait depuis le siècle des Lumières.

Dans les archives du Congrès, j’avais été confronté aux déclarations antisémites que le jeune André Laurendeau avait faites en 1933 lors d’une assemblée des membres de Jeune-Canada. Celles-ci avaient été publiées sous la forme d’une brochure qui reproduisait son discours caustique envers les Juifs évoluant sous le joug du nazisme en Allemagne.

Longtemps, je me suis demandé comment s’était produite la réconciliation qui avait rendu possible en 1955 l’entrée en scène de Laurendeau au Cercle. C’est le genre de question que la consultation des archives ne permet pas de résoudre.

Laurendeau travaillait au Devoir depuis 1947. Au début des années 1950, il avait publié des éditoriaux dans lesquels il réclamait que le gouvernement du Québec assume enfin la responsabilité de l’intégration des immigrants par le biais de la francisation. Il allait de soi qu’un homme de cette envergure intellectuelle figure parmi les premiers conférenciers au Cercle, tout comme Gérard Filion, le directeur du journal. Mais à l’aube de la Révolution tranquille, comment allait-on réconcilier cette exigence de rencontre avec les sombres propos qu’avait tenus l’homme vingt ans auparavant ?

Énigme

L’énigme s’est résolue quand j’ai rencontré Naïm Kattan au milieu des années 1980 à Québec. Kattan appartenait à une autre génération que la mienne et on sentait immédiatement, dès le premier contact, que cet homme généreux possédait une grande finesse d’expression et un haut sens de la diplomatie. Il avait traversé les continents et avait su percevoir, à un moment clé de l’histoire, que la société québécoise était promise à des avancées déterminantes.

De plus, il avait réussi à contourner la lourde méfiance qui perdurait entre les membres de la communauté juive et les Canadiens français — c’était un véritable exploit — et il avait fait évoluer en quelques mois une situation qui semblait vouée à l’impasse. À cet égard, son cheminement était exemplaire.

Après une brève introduction de ma personne et de mes intérêts, je lui ai posé la question à propos du cheminement de Laurendeau. C’était une question délicate, car elle le ramenait plusieurs décennies en arrière, lors de son arrivée au pays. Il m’a répondu : « Montons à bord du traversier et je vous expliquerai. » Il allait prendre le train à Lévis pour se rendre à Montréal. Et c’est sur le fleuve qui avait porté les premiers arrivants venus d’Europe qu’il m’a expliqué, le temps de passer d’une rive à l’autre, que Laurendeau lui-même avait pris l’initiative de s’expliquer sur son passé antisémite dès leur première rencontre.

Pour moi, c’était un fait capital. Au jeune homme tout récemment arrivé d’Irak, Laurendeau avait avoué ses fautes passées et il avait fait amende honorable. Kattan avait recueilli spontanément des aveux qu’aucun autre leader du Congrès juif canadien n’avait pu entendre jusque-là et qui devaient beaucoup peser sur la conscience du grand éditorialiste.

La confession de l’intellectuel québécois revêtait une signification extraordinaire. Cela explique sans doute le large sourire qu’arborait Laurendeau quand il a pris la parole au Cercle quelques semaines plus tard. Kattan avait compris qu’il devait laisser Laurendeau s’exprimer sur ce sujet délicat, et ce, sans le blâmer. Une page était tournée ; elle ouvrait un chemin jusque-là impraticable. Dans le sillage de Laurendeau, et grâce à Naïm Kattan, le Québec tout entier s’engageait à la découverte de l’autre.

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