Partager le territoire

Si au Québec les cours d’eau sont publics et que l’on peut, en théorie, y circuler librement; les terres pour y accéder sont très souvent privées, constate l’autrice.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Si au Québec les cours d’eau sont publics et que l’on peut, en théorie, y circuler librement; les terres pour y accéder sont très souvent privées, constate l’autrice.

J’ai envie que l’on parle du territoire, de notre territoire, et de son accès. C’est un problème qui est récent à mes yeux parce que j’ai appris tard la nature. Certains estimeront peut-être, à cause de cela, que mon regard est beaucoup trop candide pour être pris au sérieux. C’est possible, je ne m’en cacherai pas non plus. Parfois, l’œil naïf saisit mieux et plus rapidement l’absurdité que certains s’efforcent de justifier à coups de rhétorique creuse depuis des années. Ma tristesse est neuve, ma colère aussi, et j’avais envie d’en faire quelque chose plutôt que rien du tout.

Je disais donc que j’ai appris tard la nature. Mon rapport au territoire a commencé il y a quelques années par un besoin irrépressible de grands espaces. J’avais envie de calme, de nature, de vert, de bleu, de chants d’oiseaux. C’était une manière d’équilibrer le reste. Le reste, c’est le rythme effréné du quotidien… Nous vivons en accéléré. Nos journées sont longues et bourrées d’obligations de toutes sortes. Les facteurs de stress se multiplient tandis que la santé mentale se détériore.

En ce qui me concerne, j’ai trouvé le remède à l’extérieur, dans la nature. Un réflexe de survie pas si bête que ça finalement puisque de plus en plus d’études scientifiques prouvent que le contact avec la nature améliore de manière globale la santé physique et mentale. D’ailleurs, moi qui me passionne pour l’esthétique en philosophie depuis des années, je ne peux pas m’empêcher de penser que le beau y est pour quelque chose. La beauté s’exprime dans l’art et dans la nature. Différemment, bien entendu, mais le résultat est le même et il est précieux : le beau nous fait du bien. C’est pour cette raison que certains médecins prescrivent désormais des sorties au musée pour favoriser le bien-être et des sorties en plein air combinées à une activité physique pour traiter la dépression. Moi, j’ai commencé spontanément par des marches. Puis des randonnées. J’éprouvais du plaisir à découvrir le territoire que je voyais comme un immense terrain de jeu. Et je nous trouvais particulièrement privilégiés, au Québec, d’avoir de si grands et beaux espaces. Respirer les saisons, suspendre le temps, goûter la liberté.

Le mur de la propriété privée

Avec l’été qui s’en vient, j’ai voulu voir la nature autrement. J’avais envie d’aller sur l’eau. Alors, je me suis acheté une petite planche à pagaie pour pouvoir naviguer. J’étais vraiment emballée rien qu’à l’idée d’accéder à de nouveaux espaces qui m’étaient inconnus. Après avoir apprivoisé les lieux les plus communs, j’ai ouvert une carte des Cantons-de-l’Est — là où je réside — et j’ai commencé à repérer les cours d’eau : rivières, lacs, ruisseaux, marais… Je me sentais comme une enfant avec une carte au trésor. Dans un quadrilatère, j’ai isolé trois lacs que j’ai eu envie d’explorer : le lac Montjoie, le lac Brais et le lac Bowker. J’ai cherché comment y accéder et je n’ai pas trouvé. Alors, je me suis rendue sur place. J’ai fait le tour en voiture. J’ai demandé à un résident du coin que j’ai vu s’affairer dehors :

— Bonjour, pardon, mais j’aimerais accéder au lac. Comment on fait, s’il vous plaît ?

— Vous ne pouvez pas. C’est privé.

— Le lac est privé ?

— Non, pas le lac, mais les propriétés qui se trouvent autour. Tout est privé.

— Donc il n’y a aucun espace pour accéder au lac à moins d’avoir une propriété, c’est ça ?

— C’est ça oui.

Il n’était pas embarrassé par la situation qui lui semblait, de toute évidence, normale. Il n’était pas même un peu gêné d’avoir érigé si naturellement, entre lui et moi, le mur de la propriété privée. Pourtant, quand on y pense rien qu’un peu, il me semble que le ridicule de la chose saute aux yeux : si au Québec les cours d’eau sont publics et que l’on peut, en théorie, y circuler librement ; les terres pour y accéder sont très souvent privées. « Quelqu’un qui arriverait en hélicoptère pourrait s’installer sur le lac et en bénéficier. Mais on ne peut pas traverser de propriété privée pour s’y rendre », résume avec ironie Antoine Verville, du Regroupement des organismes de bassins versants du Québec.

Je ne comprends pas ces limites arbitraires auxquelles on a assujetti notre territoire. Et de me heurter à ces limites m’a rendue très triste ; comme si je devais faire le deuil de morceaux de territoires tranquilles que je ne pourrai jamais contempler. En rentrant chez moi, j’ai cherché du réconfort dans ma liste de podcasts. J’ai atterri sur l’émission de Marie-Andrée Gill que je ne connaissais pas. Puis il y a eu cette phrase, déposée avec indignation par Éloïse Tremblay, Innue de Matimekush : « Un territoire avec des limites, ce n’est pas un territoire, c’est un enclos. » Ces mots ont résonné si fort que j’ai eu honte de ne pas avoir mesuré plus tôt l’ampleur de la tragédie : le morcellement du territoire s’inscrit dans une histoire fondamentalement injuste qui perpétue depuis longtemps, et jusqu’à aujourd’hui encore, les inégalités. En même temps que nous morcelons le territoire, nous opérons une ségrégation sociale. Il faut que ça cesse. Au Québec, le territoire et les âmes qui l’habitent sont apparemment moins sacrés que le droit à la propriété privée. Un droit qui n’est pas absolu (aucun droit n’est absolu !), mais qui se comporte pourtant comme tel. C’est décevant. Ce n’est pas le Québec que j’ai envie d’habiter. Le fameux vivre-ensemble dont nos politiciens sont si friands est une supercherie. Je n’aime pas l’hypocrisie. Mais j’aimerais que l’on puisse partager le territoire et abolir ces frontières qui nous isolent.

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