Un remède sociologique pour l’anxiété de performance des adolescents

Selon l’auteur, l’anxiété de performance, le manque d’estime de soi et la perte d’autonomie des jeunes seraient des conséquences des écoles sélectives et discriminatoires que produit le système d’éducation québécois.
Adil Boukind Le Devoir Selon l’auteur, l’anxiété de performance, le manque d’estime de soi et la perte d’autonomie des jeunes seraient des conséquences des écoles sélectives et discriminatoires que produit le système d’éducation québécois.

Je propose ici un commentaire du « Plan de relance pour la réussite éducative » lancé récemment par le ministre Roberge. Je le ferai à partir d’une conviction acquise au fil du temps que l’on pourrait résumer ainsi : une collectivité donnée n’a jamais d’autre école que celle des gouvernements qu’elle se donne. Si nous voulons avoir une école progressiste, nous devrons d’abord nous donner un gouvernement progressiste. Dans l’histoire récente du Québec, cela s’est produit une seule fois, au début des années 1960, grâce à Paul Gérin-Lajoie et à la commission Parent. Les successeurs n’ont pas su garder le cap.

D’entrée de jeu, convenons que le Plan de relance est celui d’une école d’obédience néolibérale dont le rôle est de maintenir en l’état les structures et le fonctionnement d’une économie néolibérale.

Pour remplir ce rôle, il faut une école capable de produire et de maintenir des différences fonctionnelles entre les personnes de manière à fournir une force de travail stratifiée-hiérarchisée adaptée à la nature d’une économie de ce type. Il faut donc en fin de compte disposer d’une petite élite de gens très instruits et possédants pour prendre les commandes, mais aussi des gens moyennement instruits pour mettre en place les impératifs de la production et finalement de beaucoup de gens peu instruits pour la production ou pour constituer une sorte de réserve de main-d’œuvre.

L’école québécoise actuelle fait très bien ce travail avec ses filières sélectives au secondaire où la réputation d’une école est basée sur la réussite scolaire des plus forts et où l’affectation des élèves moins forts se fait irréductiblement par relégation dans les voies inférieures. Un élève qui ne peut se qualifier pour la filière la plus exigeante est relégué à une filière inférieure sans espoir de retour. Dans de nombreuses écoles, cette filière qu’on appelle « le régulier » est devenue un véritable foutoir dans lequel s’entassent des difficultés scolaires de toutes natures souvent incompatibles les unes avec les autres. Cette mixité dysfonctionnelle a un effet déprimant sur la motivation et le moral des élèves. Il est temps que le Ministère fasse le ménage de ces classes qui sont une honte.

Les efforts surhumains déployés par le personnel enseignant pour remédier à cet état de fait ne peuvent malheureusement pas grand-chose tant que nous aurons des écoles à filières sélectives et discriminatoires. Et nous aurons des écoles à filières sélectives tant que nous aurons des gouvernements néolibéraux.

Et le primaire prépare bien le terrain en instaurant un système d’évaluation quantitative dans lequel l’élève est comparé à ses camarades de classe quand ce n’est pas à un échantillon représentatif de la population générale des jeunes de son âge plutôt qu’à lui-même privément. Ainsi, la réputation d’un élève se construit et se solidifie à la manière d’un algorithme où l’effet Pygmalion joue dans les deux sens. Ceux et celles qui en septembre arrivent en classe avec une réputation d’être des « bolés », le demeurent la plupart du temps. Ceux et celles qui arrivent en classe avec la réputation d’être « poches », le demeurent la plupart du temps.

École sélective et discriminatoire

J’avance comme hypothèse de travail que cette école hautement sélective et discriminatoire est un facteur très important de la détresse des enfants et des adolescents comme elle se manifeste dans l’anxiété de performance, le manque d’estime de soi et la perte d’autonomie. Et je pousse l’audace jusqu’à penser que les suggestions ci-dessous pourraient bien constituer un remède sociologique contre l’anxiété de performance des ados.

Que faire pour se débarrasser d’une école qui ne fait qu’assurer la reproduction ? Suivant mon postulat de départ, rien de moins que de se donner un gouvernement progressiste qui s’engage à nous donner une école dont la mission première sera de former des citoyennes et des citoyens capables de prendre en main leur destinée.

Cette école s’appelle école fondamentale. Je m’en tiendrai ici à en résumer quatre caractéristiques. Premièrement, elle comporte un tronc commun pour les neuf premières années. Celui-ci assure à tous et à toutes le bagage nécessaire pour vivre une citoyenneté pleine et entière. Deuxièmement, cette école n’a pas de structures de filières sélectives de classement et de relégation. La composition d’une classe y est hétérogène. À partir de la septième année, elle offre un véritable régime d’options exploratoires que les paliers supérieurs n’ont pas le droit de pervertir en préalables ou en prérequis. Troisièmement, dans cette école, il n’y a pas d’autres évaluations que des évaluations qualitatives faites privément où l’élève est comparé à lui-même et non à ses camarades. Quatrièmement, dans chaque classe du primaire, il y a toujours plus d’un adulte. Cela permet de régler les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présentent. Outre les titulaires, on y retrouve des stagiaires en formation auxquels s’ajoutent des aides-enseignants recrutés parmi les candidats à la formation des maîtres où l’expérience en milieu éducatif est une exigence d’admission.

Belle utopie que tout cela ! dira-t-on. Utopie, oui, mais j’ajoute, pour ma défense, que mes utopies scolaires ont ceci de particulier qu’elles ne sont pas des utopies partout sur la planète. À quelques nuances près, ce que je viens de proposer est déjà une réalité dans les pays scandinaves et en Finlande où moins de 1 % de chaque cohorte quitte la scolarité obligatoire sans diplôme. Sans compter que, de l’avis de la Dre Montreuil, de l’Université McGill, les jeunes Finlandais souffrent moins d’anxiété que les jeunes d’Amérique du Nord. Qui dit mieux ?

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