Harry Potter et la Coupe d’empathie

Une équipe de chercheurs de l’Université de Modène s’est demandé si la lecture des aventures de Harry Potter pouvait réduire les préjugés racistes, homophobes et anti-réfugiés
Photo: Jaap Buitendijk Warner Bros Une équipe de chercheurs de l’Université de Modène s’est demandé si la lecture des aventures de Harry Potter pouvait réduire les préjugés racistes, homophobes et anti-réfugiés

Il est maintenant convenu de montrer du doigt les discours blessants, haineux et discriminatoires qui circulent sur Internet pour expliquer la montée des violences verbales et physiques dont les terribles événements de London, en Ontario, ne sont que la plus récente manifestation.

On a aussi maintes fois répété que les gestes assassins posés par l’assaillant de la grande mosquée de Québec, en 2017, avaient en partie été motivés par sa fréquentation de forums en ligne faisant la promotion de l’islamophobie.

Mais est-ce que la lecture de messages dénigrant certains individus ou groupes d’individus peut véritablement inciter à plus de haine et, ultimement, de violence ? Est-ce que, au contraire, des textes provoquant de l’empathie envers ces groupes de la part des lecteurs peuvent contrecarrer ces tendances délétères ? Une étude scientifique menée il y a quelques années par des chercheurs italiens et anglais tendrait à démontrer que oui, en s’appuyant sur la série de livres racontant les aventures de Harry Potter…

À moins d’avoir vécu coupé du monde depuis plus de 25 ans, vous connaissez certainement la très populaire série signée J. K. Rowling, publiée entre 1997 et 2007, qui raconte les mésaventures de l’apprenti sorcier Harry Potter et de ses deux meilleurs amis dans leur lutte sans merci contre le terrible Voldemort et sa clique.

Par son immense popularité, la série Harry Potter a pris une telle importance culturelle qu’elle est devenue un sujet récurrent de recherches scientifiques, comme celle menée par l’équipe du professeur Loris Vezzali, de l’Université de Modène, qui s’est demandé si la lecture des aventures de Harry Potter pouvait réduire les préjugés racistes, homophobes et anti-réfugiés.

Rappelons que la série Harry Potter met en scène deux groupes d’individus, les magiciens et les moldus, des humains dépourvus de pouvoirs magiques. La plupart des magiciens sont issus de longues lignées d’individus pourvus de pouvoirs magiques, mais un certain nombre sont de « sang mêlé », c’est-à-dire qu’un ou plusieurs de leurs ancêtres sont des moldus. Ces magiciens « sang-de-bourbe » (une très vilaine insulte dans le monde de Harry Potter…) font souvent l’objet de remarques désobligeantes et de discrimination de la part des magiciens au sang « pur ». Une situation qui n’est pas sans rappeler ce que vivent trop souvent des personnes immigrantes ou des membres de la communauté LGBTQ+, ce qui a fourni aux chercheurs un scénario de recherche fort original.

Dans la première de trois expériences, 34 élèves italiens de la 5e année du primaire ont répondu à un questionnaire évaluant leur attitude envers les immigrants, un groupe fréquemment stigmatisé en Italie. Les enfants ont ensuite été répartis en deux groupes qui se sont réunis une fois par semaine pendant six semaines pour lire des passages de Harry Potter et en discuter avec un des chercheurs. Un groupe a lu des passages où il était question de préjugés, comme la scène où Drago Malefoy, un sorcier de sang pur que l’on aime détester, traite Hermione Granger, l’amie de Harry, de « sale petite sangsue ». L’autre groupe a lu des extraits sans rapport avec les préjugés, notamment la scène où Harry achète sa première baguette magique. Une semaine après la dernière session de lecture, l’attitude des enfants envers les immigrants a de nouveau été évaluée. On a constaté que l’attitude envers les immigrants était nettement plus positive chez les élèves qui avaient lu des passages traitant des préjugés que chez ceux ayant lu des passages neutres, qui n’avaient pas changé d’avis.

L’expérience a été répétée avec des élèves italiens de la fin du secondaire âgés de 16 à 20 ans, chez qui on a mesuré l’attitude envers les membres de la communauté LGBTQ+, puis avec des étudiants universitaires anglais âgés de 18 à 44 ans dont on a évalué l’attitude envers les réfugiés, un groupe fortement stigmatisé en Grande-Bretagne. Ces deux autres expériences ont mené à des résultats semblables à la première : la lecture de Harry Potter a nettement amélioré l’attitude des élèves italiens envers les personnes LGBTQ+ et a suscité plus de compassion envers les réfugiés de la part des étudiants universitaires anglais.

Les chercheurs ont constaté que l’augmentation de l’empathie était d’autant plus grande que les participants s’identifiaient à Harry, ce qui voudrait dire que ceux qui se reconnaissaient dans le jeune sorcier étaient peut-être déjà plus empathiques. Mais quoi qu’il en soit, il est fort probable que la lecture de n’importe quelle histoire mettant en scène des individus ou des groupes d’individus victimes de discrimination, de harcèlement ou de mauvais traitements donnera des résultats similaires. Selon les chercheurs, à défaut d’être soi-même en contact direct avec des individus ou des groupes stigmatisés, lire des histoires qui nous permettent de nous mettre dans leur peau et de ressentir les mêmes émotions qu’eux serait un puissant moyen de combattre les préjugés. À quand un Internet de l’empathie ?

 

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