Les Espaces bleus, ou comment faire de l’espace

«La précipitation avec laquelle le projet des Espaces bleus semble avoir été mis en place n’est pas rassurante quant à sa pérennité non plus», estime l'autrice.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «La précipitation avec laquelle le projet des Espaces bleus semble avoir été mis en place n’est pas rassurante quant à sa pérennité non plus», estime l'autrice.

À la suite de l’annonce du projet des Espaces bleus le 11 juin, ARTÉFACT, l’association étudiante du Département des sciences historiques de l’Université Laval, bien qu’heureuse d’un investissement dans le secteur de la culture et du patrimoine, se questionne à propos du projet et souhaite soulever quelques points qui ne sont pas apparus dans les comptes rendus de presse. Outre une enveloppe de 259 millions de dollars annoncée en grande pompe, peu de détails sont disponibles et, bien que le projet soit tout neuf, trop neuf peut-être, son vernis craque déjà.

En effet, l’offre muséale au Québec est diversifiée, présente dans les régions et portée par des travailleurs du milieu patrimonial passionnés, créatifs et en manque de moyens.

Les établissements muséaux existants, notamment en région, souffrent d’un sous-financement chronique et font beaucoup avec peu, ce qui fait du déploiement de 17 nouveaux musées une décision pour le moins particulière. La ministre Roy s’est faite rassurante quant à l’apport d’argent frais pour mettre en place et faire fonctionner les Espaces bleus, mais qu’en est-il du long terme ? Un secteur comme le patrimoine, plus habitué aux miettes et aux coupes qu’aux investissements, ne peut que s’inquiéter d’un revirement de situation dans les prochaines années et craindre de devoir nourrir encore plus de bouches avec moins tout en subissant l’affront du qualificatif stéréotypé de « poussiéreux » par le premier ministre lors de l’annonce du projet Espaces bleus en conférence de presse. Les musées québécois sont loin d’être poussiéreux et, si certains n’ont pas pris le train de la nouvelle muséologie, ce n’est pas parce qu’ils l’ont raté, mais plutôt par manque de moyens pour acheter le billet.

La précipitation avec laquelle le projet des Espaces bleus semble avoir été mis en place n’est pas rassurante quant à sa pérennité non plus : l’ouverture soudaine d’une dizaine de postes au Musée de la civilisation, le déménagement intempestif des laboratoires d’archéologie de l’Université Laval vers une destination toujours inconnue à ce jour et l’ensemble des questions toujours ouvertes, notamment à propos du contenu des expositions et de leur ligne éditoriale, laissent supposer une précipitation indue. Il ne s’agit pas là d’une crise sanitaire, on peut prendre le temps de bien faire les choses. D’ailleurs, il nous semble étrange de déloger précipitamment les chercheurs et apprentis chercheurs en archéologie, et ce, sans qu’un nouveau lieu approprié à la poursuite des activités scientifiques soit déjà prêt à les accueillir. L’archéologie est un secteur de recherche et de conservation du patrimoine qui s’intéresse à l’ensemble des occupants du territoire québécois et s’affaire à raconter l’histoire des 12 000 dernières années au Québec, une activité qui alimente et participe à la mise à jour des contenus des musées, rappelons-le.

Musées régionaux

Cela dit, la volonté de revitaliser les établissements muséaux au Québec, de faire voyager les collections à travers son territoire et de donner les moyens aux travailleurs actuels du patrimoine de réaliser pleinement les projets qui peinent en ce moment même à voir le jour, surtout après 18 mois de fermeture forcée, ne peut être que saluée. Ce que nous désirons souligner, c’est que le Québec foisonne de musées régionaux qui ne demandent qu’à rendre la population fière, de lieux de diffusion et d’éducation qui sont déjà enracinés dans le terroir culturel québécois, qui sont déjà des lieux de rencontre, qui font partie des écosystèmes locaux et qui possèdent leurs équipes, leurs bénévoles, leurs contributeurs et leurs communautés, mais qui commencent pour la plupart à grignoter le lys par la racine, faute de moyens. Le développement des Espaces bleus ne devrait pas passer par l’ajout, mais plutôt par l’intégration d’institutions existantes au réseau.

L’approche consommatrice qui jette ou relègue au fond de l’armoire ce qui ne convient plus n’a pas de quoi rendre un peuple fier, et c’est malheureusement sur ce modèle que le réseau Espaces bleus semble se baser. Le désir de fierté qui pousse à refabriquer une histoire nationaliste pleine de « héros » à vitesse grand V est futile. Les sentiments d’appartenance et de fierté ne sont pas des commodités et ne peuvent s’acheter, même à coups de millions. Ce sont des sentiments qui se cultivent par l’action à une échelle humaine, où l’individu qui prend part à un projet plus grand que lui trouve sa place dans le cours des choses, et ce, sur le long terme, et non en visitant un lieu créé de toutes pièces afin de se faire dire qui il devrait être selon une perspective historique héroïque et unidimensionnelle où les nuances, frictions et blessures du passé, tout comme sa diversité, seront vraisemblablement balayées sous le tapis au vu des maquettes d’exposition présentées.

Les Québécoises et les Québécois n’ont pas besoin de redécouvrir le contenu hautement politique du manuel d’histoire de leur quatrième année du secondaire. Ils ont besoin de croire en ce qu’ils sont déjà et de voir que leur gouvernement s’intéresse à ce qu’ils sont aujourd’hui dans leur communauté et leur donne les moyens de mettre en valeur chez eux ce qui les a façonnés. Prendre le temps de planifier les choses avant de se lancer, surtout que, très bientôt, on pourra le faire en personne, aurait été plus que nécessaire.

Mais, en prenant le temps qu’on doit au passé, on dépasserait la date butoir du 3 octobre 2022. ARTÉFACT est bien consciente que le passé est constamment instrumentalisé et politisé, puisqu’il appelle à des sentiments profonds d’identité, construits tout au long d’une vie. C’est le phénomène auquel nous faisons de nouveau face. Il nous semblait donc nécessaire de le souligner.

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