La qualité variable des services de garde

 «Le gouvernement a cru que la libre concurrence entre garderies sur le marché privé permettrait d’éliminer celles qui étaient de moins bonne qualité. Malheureusement, il s’est trompé», écrivent les auteurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir  «Le gouvernement a cru que la libre concurrence entre garderies sur le marché privé permettrait d’éliminer celles qui étaient de moins bonne qualité. Malheureusement, il s’est trompé», écrivent les auteurs.

Dans son édition du 22 mai dernier, la prestigieuse revue britannique The Economist a cité pour une seconde fois en deux ans une analyse de trois économistes — deux Canadiens et un Américain — qui aurait démontré que le régime de services de garde à l’enfance du Québec a produit des effets négatifs persistants sur le comportement individuel et social des enfants — voire sur leur taux de criminalité ! Où est l’erreur ?

La revue est dans l’erreur. Une analyse fine de dizaines de milliers d’enfants réalisée par nos collègues de l’UQAM Haeck, Lebihan et Merrigan a reconnu la possibilité que les toutes premières cohortes d’enfants accueillis aient subi une perte de bien-être pendant que le système commençait à se développer. Mais ils ont souligné deux facteurs qui contredisent les résultats cités par The Economist. D’une part, ils ont trouvé que les cohortes plus récentes d’enfants québécois ne semblent plus subir ce type d’effet négatif lors de leur séjour en garde. D’autre part, qu’un effet négatif se soit initialement produit ou non, ils n’ont pu déceler aucune perte de bien-être qui ait persisté après l’entrée à l’école. Une autre analyse détaillée, réalisée à l’Université Wilfrid Laurier, n’a pu trouver d’effet néfaste de l’accès aux services de garde sur la criminalité au Québec.

Depuis 2009, le taux de criminalité des jeunes a diminué partout au Canada, mais plus légèrement au Québec qu’ailleurs, où il était au départ inférieur à la moyenne nationale. Enfin, The Economist et son trio d’économistes ne tiennent aucunement compte de la série d’études démontrant que le système de garde québécois a grandement amélioré le développement des enfants défavorisés accueillis par les CPE. Ce résultat est d’une importance capitale pour l’atteinte d’un objectif majeur de la politique familiale, à savoir la réduction des inégalités sociales.

Effets limités

Toutefois, on s’attendait à des effets bénéfiques pour l’ensemble des enfants en garde. Pourquoi ces effets limités ? C’est que la qualité des services varie beaucoup selon le type offert. À un extrême, les travaux de recherche publiés dans les grandes revues scientifiques en médecine et en psychologie sont unanimes à reconnaître l’effet favorable des CPE sur le bien-être des enfants à court et à long terme. Mais à l’autre extrême, seulement 10 % des garderies privées non subventionnées étudiées par l’Institut de la statistique du Québec en 2015 ont pu être qualifiées de « bonnes garderies » et aucune, d’« excellente ».

Dès 2003, nous avons nous-mêmes averti le Comité des affaires sociales de l’Assemblée nationale que moins du quart des 1200 points de service que nous avions évalués avaient un niveau de qualité acceptable. Par contre, nous avons montré que les enfants qui fréquentaient des CPE de haute qualité atteignaient de bien meilleures habiletés cognitives. La situation ne s’est guère améliorée depuis. Le vérificateur général du Québec vient de rapporter que seulement 33 % des garderies privées non subventionnées, contre 92 % des CPE, respectent présentement les normes minimales de qualification du personnel éducateur.

Expérience malheureuse

Le problème est qu’à partir de 2009, pour économiser de l’argent, le gouvernement du Québec a encouragé le développement des garderies privées non subventionnées. Leur nombre de places est passé de 5000 à l’époque à 70 000 aujourd’hui. Le gouvernement a cru que la libre concurrence entre garderies sur le marché privé permettrait d’éliminer celles qui étaient de moins bonne qualité. Malheureusement, il s’est trompé : la concurrence sur le « marché » des garderies fonctionne pour le prix, visible, mais non pour la qualité, intangible.

Il y a des exceptions, mais dans l’ensemble l’expérience s’est avérée malheureuse. La qualité a des effets à long terme sur le développement des enfants, alors que les parents doivent souvent agir vite quand leur emploi en dépend à court terme. Pour dire les choses crûment, le gouvernement a économisé de l’argent, mais cela s’est fait sur le dos des enfants privés d’une éducation préscolaire de qualité.

Les parents ne sont pas fous : ils sont nombreux à percevoir l’écart de qualité entre les CPE et les autres types de services et les conséquences qui peuvent s’ensuivre pour le développement de leurs enfants. Il faut en priorité résoudre la pénurie actuelle de places dans les services de garde, mais en y ajoutant des places de « qualité CPE ».

À cette fin, il est essentiel de former plus d’éducatrices hautement qualifiées et de les rémunérer à la hauteur des professeurs de la maternelle et du primaire. Ces professionnelles ne sont pas des « gardiennes d’enfants » ! Il faut en même temps se donner une stratégie claire et engagée pour attirer une fraction plus importante des enfants désavantagés et répondre adéquatement à leurs besoins.

Les milliards du fédéral pour les enfants doivent ainsi servir à rompre le cercle vicieux de la reproduction générationnelle de la pauvreté et à éviter les trop nombreuses prises en charge ultérieures par la DPJ.

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