Pour la santé publique, contre le couvre-feu

Selon les auteurs du texte, le couvre-feu favorise la prise de risque, car il incite les gens à poursuivre  les rassemblements à l’intérieur après 21 h 30, et même à y passer la nuit pour éviter la police.
Valérian Mazataud Le Devoir Selon les auteurs du texte, le couvre-feu favorise la prise de risque, car il incite les gens à poursuivre les rassemblements à l’intérieur après 21 h 30, et même à y passer la nuit pour éviter la police.

Un discours manichéen s’est imposé depuis le début de la pandémie de COVID-19 : soit on accepte l’ensemble des mesures sanitaires du gouvernement Legault, soit on appartient à la catégorie des complotistes. Derrière cette fausse dichotomie, il existe une troisième option : être en faveur d’une santé publique proactive, d’une campagne de vaccination large, de l’utilisation massive des tests et de la ventilation de lieux publics fermés, tout en refusant un couvre-feu liberticide, paternaliste, sans efficacité avérée par des données scientifiques.

Le « grand récit » véhiculé par le gouvernement et les médias est largement trompeur : on fait reposer la contagion sur les « petites tricheries », alors qu’en réalité les principaux foyers de contamination se trouvent dans les écoles, les garderies et les milieux de travail. Les photographies de parcs bondés induisent le public en erreur sur les modes de propagation du virus et la prise de risque. Les études scientifiques montrent que la transmission de la COVID-19 à l’extérieur est 19 fois plus faible qu’à l’intérieur.

Plutôt que de prioriser la ventilation, mesure utile contre un virus qui se propage surtout par les aérosols, le gouvernement Legault choisit de cibler l’espace public comme un lieu dangereux, sans justifications scientifiques à l’appui. Devant la multiplication des variants et la montée de la troisième vague, le gouvernement a ramené le couvre-feu à 20 h puis à 21 h 30 quelques semaines plus tard. Mais cela influe-t-il vraiment sur les visites à domicile ? Une récente étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) montre que le nombre de contacts à domicile est resté relativement stable depuis le début de la pandémie, et que les principales variations du nombre de contacts ne sont pas liées à ces visites, mais plutôt aux écoles et aux milieux de travail.

Le couvre-feu est-il efficace ?

Si les bénéfices du couvre-feu demeurent hypothétiques, ses effets néfastes sont bien réels. Outre les personnes en situation d’itinérance, les groupes les plus susceptibles d’être touchés par la répression policière et le couvre-feu sont les travailleurs et travailleuses essentiels, les personnes racisées qui subissent déjà le profilage racial et les personnes sans statut. Le couvre-feu complique davantage la situation des femmes en situation de violence conjugale qui ont plus de difficultés à bénéficier de l’appui de leurs proches en situation d’urgence.

Pour les jeunes, l’isolement social prolongé durant la pandémie a engendré une grande détresse psychologique : 48 % des jeunes du secondaire à l’université présentent des signes inquiétants d’anxiété généralisée, voire de dépression majeure. Le fait de se voir à l’extérieur en soirée ne devrait pas être vu comme un caprice ou de l’inconscience, mais comme un besoin vital et une mesure peu risquée de mitigation des effets associés au confinement.

De plus, le couvre-feu favorise paradoxalement la prise de risque : interrompre les rencontres à l’extérieur après 21 h 30 incite les gens qui veulent continuer d’interagir à se rassembler à l’intérieur, et d’y passer la nuit, afin d’éviter la répression policière. L’approche « prohibitionniste » du gouvernement Legault, qui invite à l’abstinence sociale, est contre-productive. Misons plutôt sur une réduction des méfaits en encourageant les rencontres en petits groupes à l’extérieur, comme la Colombie-Britannique le fait avec le slogan « fewer faces, outdoor spaces ».

Une mesure antidémocratique

Sur le plan juridique et politique, le couvre-feu s’avère problématique à plusieurs niveaux. Rappelons qu’il s’agit d’une mesure exceptionnelle qui doit être justifiée au regard de la Charte des droits et libertés de la personne. Cette mesure doit notamment respecter le principe de proportionnalité, c’est-à-dire que la mesure doit être proportionnée à l’objectif recherché et être la moins attentatoire possible aux droits et libertés. Selon l’avocat Alexandre Bergevin, le couvre-feu affecte des droits constitutionnels comme la liberté de circuler.

En plus de miner la confiance du public vis-à-vis des mesures sanitaires, le couvre-feu est une mesure infantilisante qui s’inscrit dans un contexte d’état d’urgence reconduit ad vitam æternam, instaurant un mode de « gouvernance par décrets » sans contre-pouvoirs démocratiques. Des juristes pressent d’ailleurs les tribunaux d’ordonner au gouvernement Legault « de cesser de renouveler l’état d’urgence sanitaire à coups de décrets ». Le gouvernement mise ainsi sur une approche verticale et opaque, le couvre-feu cadrant la crise sanitaire comme un enjeu de sécurité publique plutôt que de santé publique. Ce ne sont pas les forces de l’ordre qui nous sortiront du pétrin, mais bien la science, l’éducation populaire et les bonnes pratiques.

Le couvre-feu se voulait une mesure temporaire, un électrochoc. Nul ne sait toutefois quand, comment et dans quelles conditions il sera levé. La banalisation du couvre-feu et sa reconduction sans débat, qui le transforment en simple outil de gestion de crise parmi d’autres, créent un précédent en matière de restriction des droits et libertés, et un rétrécissement de l’espace démocratique.

Le 1er mai dernier, une manifestation a rassemblé des milliers de personnes pour protester contre les mesures sanitaires jugées « excessives et injustifiées ». Si une grande partie des mesures sanitaires demeurent toujours utiles, le fait de retirer le couvre-feu et d’encourager la socialisation à l’extérieur permettrait de calmer le jeu, de réduire les tensions et d’éviter de futures manifestations du genre, qui posent certains risques pour la santé publique quand on sait que des participants à cette manifestation refusaient de porter le masque.

C’est pourquoi nous réclamons la suspension immédiate du couvre-feu. Devant le spectre d’un autoritarisme sanitaire, réclamons une démocratie sanitaire, basée sur l’entraide, la solidarité, le respect des mesures de distanciation physique, la communication transparente de la part des responsables et l’éducation populaire. Réclamons aussi la fin de l’isolement social imposé par le couvre-feu et la répression policière.

* Lettre cosignée par :

 

Sophie Brochu, avocate ; Philippe Lapointe, conseiller syndical ; Julien Simard, gérontologue social, Postdoctoral Fellow, McGill School of Social Work ; Jean-Sébastien Fallu, professeur et chercheur universitaire ; Emma Jean, doctorante en sociologie, Université de Montréal.

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40 commentaires
  • Joe Leduc - Inscrite 10 mai 2021 07 h 45

    J'espère que cet article sera lue et relue par tous les Québécois. Quel bon texte.

  • Gildas Hameon - Abonné 10 mai 2021 07 h 46

    Pas convaincant.

    Les arguments présentés dans ce texte ne sont pas plus convaincants que ceux présentés à la défense du couvre feu lui-même. Probablement plus symbolique qu'autre chose, le couvre feu est une mesure parmi d'autres. Des mesures qui font rarement totalement consensus, chacun étant d'accord avec certaines et fermement opposé à d'autres en fonction de son mode de vie, ses préoccupations, ses sujets d'intérêt...

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 10 mai 2021 22 h 00

      En effet, le couvre-feu est infantilisant et permet surtout de faciliter le travail des policiers. Et complique beaucoup la vie des personnes qui aiment sortir marcher le soir, seul ou avec une autre personne. En Ontario, les policiers n'ont pas le droit d'arrêter des personnes dehors, sauf si c'est un rassemblement. Pourquoi pas la même chose ici? Les arguments sont au contraire très convaincants, et autant Dr Aruda que François Legault n'ont donné aucun argument pour justifier le couvre-feu, donc ils ne peuvent pas être convaincants. La santé mentale des bien des personnes est en jeu. Et les virologues, épidémiologistes et autres personnes quallitifées pour étudier les pandémies n'arrêtent pas en effet de dire que c'est en intérieur qu'on se contamine et non à l'extérieur. Je partage le texte. Je suis pour les mesures barrières comme les masques, le lavage sytématique des mains, y compris en entrant dans les commerces, ainsi que la distanciation et la vaccination mais suis contre le couvre-feu pour les raisons invoquées de manière très pertinente dans ce texte!
      Irène Doiron

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 mai 2021 07 h 55

    De la «fausse dichotomie» à la fausse alternative

    Les auteurs problématisent la situation de manière bien plus manichéenne que le discours public l'a jamais fait. Que les mesures sanitaires en cours nous plaisent ou pas, il faut reconnaître que les gouvernements de Québec et d'Ottawa se sont gardés dans toute la mesure du possible de condamner les écarts, même quand ils étaient délibéréments délinquants.

    Comme c'est souvent le cas, ils réclament qu'on leur passe les manettes, pour que les actions soient fondées sur leur science et non sur des vélléités liberticides. Leur science, elle leur a appris ce qui n'est toujours pas prouvé, soit que les aérosols sont le vecteur de transmission principal du virus. Ils l'ont lu à répétition sur les écrans bleus. C'est devenu vrai même si l'INSPQ, l'OMS, l'ASPC ne l'ont toujours pas «reconnu». Ces derniers jours, on a encore essayé de faire dire aux CDC qu'ils se rangeaient ENFIN au consensus des prépub. Ils ne sont pas des idéologues, eux. Ni asservis aux diktats des gouvernements ni obnubilés par les complotistes négationnistes en tout genre. Ils surfent sur la troisième vague, au-dessus de la mêlée, avec leurs yacafocon.

    • Bernard Plante - Abonné 10 mai 2021 09 h 29

      Comme toujours, une attaque envers les auteurs à l'aide d'arguments incompréhensibles.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 mai 2021 10 h 29

      Désolé que vous ne compreniez pas. Manifestement, ce n'était pas votre intention, de toute façon. Comme toujours.

    • Gilles Théberge - Abonné 10 mai 2021 11 h 51

      Comme disait le poète Boileau, « ce qui se concoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire viennent aisément ». Ce n'est pas votre apanage monsieur Makltais Desjardins. Vous êtes surpris qu'on ne vous comprenne pas...?

    • Bernard Plante - Abonné 10 mai 2021 11 h 54

      Ce qui se conçoit clairement s'énonce aisément... et sans agressivité.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 mai 2021 12 h 18

      Je ne m'oppose pas aux auteurs, mais à leurs propos, que je commente en utilisant des arguments qui leur sont pertinents. Je n'ai pas à me défendre de l'exaspération qu'ils suscitent chez moi et qui trouverait certainement écho chez nos restaurateurs, en Estrie, dont on ferme les établissements en raison de la qualité supposément problématique de la ventilation. En fait d'attaques personnelles et d'agressivité, monsieur Plante, ce sont plutôt vos remarques qui en fournissent une illustration. Nul ne vous force à me demander des clarifications. Mais vous contribueriez plus utilement au débat en parlant vous aussi - et mieux que moi peut-être - du point de vue défendu par les auteurs.

    • Bernard Plante - Abonné 10 mai 2021 12 h 43

      Selon ce que je comprends, les auteurs cherchent simplement à argumenter que:

      1- Les raisons fournies pour instaurer le couvre-feu ne sont pas appuyées sur des données probantes, la propagation survenant majoritairement ailleurs.
      2- Le gouvernement utilise malgré tout le couvre-feu en laissant croire que cela aide à diminuer la gravité de la crise, ce qui sans données probantes de l'efficacité de cette mesure ressemble à une fausse prémisse.
      3- Le couvre-feu est donc un élément à remettre en question, voire à retirer, surtout lorsqu'on considère les effets secondaires qu'il peut générer sur la santé psychologique.

      Je peux me tromper. Les auteurs aussi. Le gouvernement aussi. Je ne vois donc pas ce qu'il y a de mal à ce que certaines personnes (dont plusieurs universitaires bien au fait des données) tentent de remettre les pendules à l'heure si cela peut, sans accroître le risque, permettre à la population de respirer un peu mieux durant cette difficile période. Sans rancune.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 mai 2021 14 h 53

      Mettre les pendules à l'heure suppose qu'on a l'expertise voulue pour y prétendre. En revanche, tout le volet concernant la gouvernance par décrets de même que les préoccupations à l'égard de la préservation des libertés fondamentales me semble beaucoup plus dans leurs cordes

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 10 mai 2021 16 h 20

      Boileau n'aurait certainement pas demandé qu'on se plie aux désirs des lecteurs trop paresseux pour se donner la peine de lire attentivement, encore moins quand ceux-ci sont prévenus contre vous depuis des années.

  • Jean-Paul Carrier - Abonné 10 mai 2021 07 h 58

    Québec versus Ontario

    Ce que vous proposez est un peu ce que l’Ontario a fait. Je me demande quelle mesure fut la plus efficace? Vous réclamez : l’entraide, la solidarité, le respect des mesures de distanciation physique, la communication transparente de la part des responsables et l’éducation populaire. Mais voyons, les Québécois et Québécoises ont prouvé qu'ils et qu'elles le furent, et,sont toujours solidaire, respectent les mesures de distanciations, sauf ceux qui ne croient pas en rien. La communication est transparente et informe le mieux possible la population, ce qui est une forme d’éducation populaire. Alors il vous reste le couvre-feu. Je comprends que cela empêche vos longues soirées de discussions théoriques de votre petit groupe sélect, cependant, avez-vous vraiment quelque chose de nouveau, révolutionnaire et efficace à proposer ? Je ne crois pas.

    • Vincent Duclos - Abonné 10 mai 2021 09 h 45

      Pourquoi l'Ontario? L'approche ontarienne a été très différente de celle du Québec, et le couvre-feu n'est qu'un élément de différence. Pourquoi pas la Colombie-Britannique? Le Nouveau-Brunswick? Ou d'autres provinces et États ayant mieux fait que le Québec, sans le couvre-feu? Ce que les auteurs proposent me semble plutôt simple, pourtant: un débat scientifique et social autour du couvre-feu. Qu'en pensent les experts de l'INSPQ? Qu'ont à dire les groupes communautaires témoins des effets néfastes du couvre-feu? Qui plus est, on a appris récemment que la santé publique n'avait jamais recommandé le passage à 20h du couvre-feu et que c'était une décision du Premier Ministre, tout simplement. Sur quelle science sa décision reposait-elle, sinon celle de sa santé publique?

  • Barbara Hébert - Abonnée 10 mai 2021 07 h 58

    Merci...

    Merci d'avoir pris le temps d'écrire cette lettre. Elle apporte de la cohérence dans cette situation (gestion de la crise) qui en manque.
    Barbara