La première poignée de terre

Pourquoi faut-il se préoccuper de l’enjeu de la polarisation des idées ? La réponse qui me semble la plus évidente est : parce que nous vivons ensemble.
Photo: Sébastien Thibault Pourquoi faut-il se préoccuper de l’enjeu de la polarisation des idées ? La réponse qui me semble la plus évidente est : parce que nous vivons ensemble.

Enseignante de philosophie au collégial, Véronique Grenier a écrit le récit Hiroshimoi (2016) et les recueils de poésie Chenous (2017) et Carnet de parc (2019), aux Éditions de Ta Mère, ainsi que Colle-moi (2020), à La courte échelle.

Depuis un peu plus d’une semaine, mes enfants et moi avons recommencé à écouter tous les films de la Guerre des étoiles, dans l’ordre. Nous sommes des fans. Et chaque visionnement, depuis toujours, vient avec son lot de questions et de discussions. Alors que nous regardions Anakin Skywalker basculer dans le côté obscur de la Force, mon grand a déclaré la chose suivante : « C’est parce que c’est plus facile, la haine. Être gentil, ça demande de se contrôler. » Il n’a pas tort, je trouve. Et il me semble que cette réflexion s’applique également à notre manière d’appréhender les postures et discours d’autrui : notamment ceux qui se trouvent à l’opposé de nous et pour lesquels nous avons l’antagonisme — et le mépris — plus facile.

Ce qui nous est loin peut sembler étrange, absurde, pas de même nature que ce qui constitue notre propre esprit. Le fossé, alors, se creuse entre les idées et les opinions. Il peut finir par prendre des airs d’abîme et ce qui en ressort, c’est l’impossibilité apparente de pouvoir communiquer. À défaut d’être en mesure de se joindre, de se rejoindre, il reste des cris, le repli sur soi, de la méfiance. On reste sur ses gardes et on érige des barricades.

Pourquoi faut-il se préoccuper de l’enjeu de la polarisation des idées ? La réponse qui me semble la plus évidente est : parce que nous vivons ensemble. Nous avons à cohabiter et il y a plus d’avantages à le faire avec une certaine harmonie que dans la discorde. L’idée n’est pas que des arcs-en-ciel nous lient les uns aux autres, mais au moins un petit fil. Assez solide. J’ajouterais aussi que, dans la distance, il se peut qu’on ne voie plus tant les opinions d’autrui de manière claire (on en vient à les déformer par nos propres filtres, à leur tourner le coin rond) et elles risquent alors de se figer, de devenir des cibles, et leur circulation devient ainsi plus difficile.

Alors, comment fait-on pour s’atteindre ? Pour ne pas que se regarder de loin et se mépriser ? Comment peut-on le faire alors que la discussion et la délibération — qu’on présente comme l’option par défaut — ne semblent, le plus souvent, même pas une option réelle ?

Je pense surtout qu’il faut baisser la barre de nos attentes. Que le « bon » lieu, celui qu’on doit viser, dans un premier temps, n’est pas de « mieux discuter » ou même d’y parvenir — dans le sens d’échanger vraiment des idées. Parce que ce n’est pas toujours possible. Parce que ça demande de la préparation, en fait, se parler. Sinon, il y a le risque que ce soit stérile et c’est souvent ce à quoi on assiste, malheureusement. Que les mots ne s’échangent pas, mais se percutent les uns sur les autres, rebondissent, mais ne percolent pas. J’ai ainsi une « proposition » qui pourrait être adoptée par celles et ceux qui souhaitent, tranquillement, bâtir des ponts, tisser de « petits fils ».

Elle s’inspire du principe de charité tel que présenté par le philosophe Daniel Dennett. Ce dernier nous invite à adopter une écoute généreuse, à « argumenter avec bienveillance/gentillesse », selon les règles du psychologue et mathématicien américain Anatol Rapoport qui sont : reformuler le propos de notre interlocuteur avec exactitude et clarté (ne pas le caricaturer, le déformer ou le réduire) ; relever les points d’accord entre soi et notre interlocuteur ; nommer tout ce qu’on a appris de lui ; puis, après tout cela, se permettre d’exprimer un doute, une critique. La force d’une telle approche réside dans le fait qu’on donne à l’autre dans un premier temps : on le reconnaît comme une personne, un interlocuteur valide.

À cela, j’ajouterais l’intérêt decomprendre. C’est là, le cœur de ma proposition.

On peut être en désaccord, mais je pense qu’on se doit de minimalement et sincèrement tenter de voir et de comprendre pourquoi « l’autre » pense ce qu’il pense, ce qui l’a conduit, aussi, à adopter telle ou telle croyance ou préférer telle interprétation du réelplutôt qu’une autre. Autant ses raisons « objectives » que ses expériences.Et ce, sans condescendance, sansmépris. Par curiosité. S’intéresser, dans un premier temps, aux raisons toutes personnelles qui font qu’une personne précise entretient telle ou telle croyance.

Il me semble que c’est par cela que le dialogue peut éventuellement devenir possible et fécond. Comprendre le chemin qui mène aux idées, voir leurs racines. Nos opinions sont plus affectives qu’on le pense. On l’oublie ou l’omet souvent. Se rencontrer, c’est en tenir compte.

Ne pas entamer la discussion ou le rapport à l’autre en pensant le changer, le confronter ou craindre d’être soi-même changé, juste « aller voir », sonder, se regarder. Avoir envie de comprendre la personne qui se tient devant nous (ou derrière son écran) avant de penser à échanger. À bousculer.

Peut-être que le point de départ d’un bris dans la polarisation, d’un « déséloignement », ça peut passer par des individus qui modifient leur approche, qui préfèrent préparer le terrain, voire juste en établir un, avant de songer à délibérer. Et avoir le souci de comprendre peut être la première poignée de terre. C’est certain que ça exige plus d’efforts, pour ne pas dire de Force, que de rejeter, tasser, caricaturer, se replier. Mais même si ça ne permet pas, au final, de se parler, ça aura au moins permis d’apprendre quelque chose et de rajuster un peu son regard.

 

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