Couvre-feu et canicules, une question urgente de santé publique

«Pour les personnes âgées isolées vivant dans des appartements inadéquats — dont l’isolement et les problèmes psychologiques ont généralement été renforcés par la pandémie — avoir accès à la fraîcheur du soir représente une question de vie ou de mort», estime l'auteur.
Photo: Stéphane de Sakutin Agence France-Presse «Pour les personnes âgées isolées vivant dans des appartements inadéquats — dont l’isolement et les problèmes psychologiques ont généralement été renforcés par la pandémie — avoir accès à la fraîcheur du soir représente une question de vie ou de mort», estime l'auteur.

En me couchant il y a quelques jours devant les images des émeutes dans le Vieux-Port, je n’ai cessé de penser au livre du sociologue Eric Klinenberg, Heat Wave, A social autopsy of disaster in Chicago (University of Chicago Press, 2002), qui décortique avec rigueur l’impact de la terrible vague de chaleur de l’été 1995 sur les aînés isolés de la métropole de l'Illinois (plus de 700 décès en une semaine).

Depuis quelques mois, on évoque régulièrement les conséquences délétères du couvre-feu aux niveaux psychologique, physiologique, économique, relationnel et social (isolement), qui sont immenses. Tant de souffrances inutiles, le couvre-feu n’ayant aucun effet sur l’extrême majorité des milieux où s’échange le virus (milieux de travail, écoles, garderies et milieux de vie et de soins) ni sur les contaminations à l’extérieur, qui représenteraient moins de 0,1 % des cas en Irlande selon une étude récente. J’ai démontré ailleurs que la plupart des indicateurs que nous possédons, notamment l’étude Connect de l’INSPQ, indiquent que le couvre-feu n’a aucun impact sur les rassemblements à domicile, qui se sont maintenus à un niveau très bas depuis septembre 2020.

Par contre, au-delà de ces considérations empiriques fondamentales, une question particulière reste dans l’ombre et concerne, autant que toutes les dimensions précédentes, une urgence pour la santé publique, surtout celle de Montréal : l’incidence des vagues de chaleur sur les aînés assignés à domicile. Le type d’angle mort qui devient, du jour au lendemain, une catastrophe « imprévue ». Imaginez une canicule chaude et humide de quelques jours, au mois de mai, sous couvre-feu. Le printemps est chaud, ce serait possible. À titre de comparaison, « en 2018, un épisode de chaleur extrême fin juin avait fait 66 victimes à Montréal : des gens vivant seuls sans climatiseur, avec des problèmes de santé chronique (hypertension, diabète) ou des troubles psychotiques » (Daniel Boily, Radio-Canada, 15 juillet 2020).

Pour les personnes âgées isolées vivant dans des appartements inadéquats — dont l’isolement et les problèmes psychologiques ont généralement été renforcés par la pandémie — avoir accès à la fraîcheur du soir représente une question de vie ou de mort. Pouvoir bénéficier des services informels de connaissances, visites ou simplement d’un échange court avec un voisin ou une voisine peut faire toute la différence, comme Klinenberg l’a démontré. Cela se produit quand le soleil est couché et que la brise fraîche se lève. Or, avec les changements climatiques que l’on subit déjà, Montréal l’été ressemble davantage à une métropole subtropicale comme La Nouvelle-Orléans, où l’on vit au crépuscule pour échapper au soleil trop violent.

Sous couvre-feu, on risque de découvrir également que d’autres populations plus jeunes, vivant avec des comorbidités aggravées par un an de pandémie, deviendront aussi des victimes de la chaleur extrême. Ces personnes qui, n’ayant pas de problèmes de mobilité, peuvent normalement bouger, s’aérer et quitter un appartement trop chaud et humide le temps d’une soirée.

Non seulement le couvre-feu ne sert à rien pour juguler la pandémie, il deviendra bientôt un danger très concret et potentiellement fatal pour de nombreuses personnes vulnérables. Le faire tomber est une urgence pour prévenir d’autres décès inutiles. À moins qu’on accepte tacitement, comme société, de faire durer plus avant ce laisser-mourir honteux de personnes vieillissantes, seules et déshydratées. En somme, on se retrouve ici devant l’intersection parfaite entre les questions de logement, les problèmes reliés à la chaleur, la crise sanitaire et les conséquences de l’approche sécuritaire et policière de la gestion de pandémie de la CAQ. Un cocktail explosif et morbide.


Une version précédente de ce texte indiquait que Chicago était dans l'État du Michigan. La ville est plutôt en Illinois.

10 commentaires
  • Dominique Boucher - Abonné 19 avril 2021 10 h 08

    Espérons que ce texte trouvera lecteur en lieux de décideurs — politiques et Santé publique.

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • François Beaulé - Inscrit 19 avril 2021 10 h 50

    Un mauvais argument

    L'auteur utilise maladroitement le risque de canicule pour s'opposer au couvre-feu. Puisque ce risque ne surviendra qu'en juin alors que la population devrait être alors vaccinée suffisamment pour tendre vers une immunité collective.

    Si le couvre-feu est inutile, abolissons-le. Si les gens ont besoin de climatiseurs, installons-en. Et évitons de tout mélanger.

    Quand nous serons rendu près d'une immunité collective, il faudra maintenir certaines mesures ( et non pas le couvre-feu ) jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de cas (zéro cas). Il faut aussi au plus tôt rendre nos frontières étanches pour éviter l'entrée de variants résistants aux vaccins actuels.

    • Yann Leduc - Abonné 19 avril 2021 12 h 53

      L'auteur parle d'un risque de canicule en mai, pas en juin. Et qui vous garantit que la fameuse immunité collective sera atteinte en juin ? Vous même vous utilisez le conditionnel.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 19 avril 2021 10 h 50

    «Les conséquences des vagues de chaleur sur les aînés assignés à domicile; avoir accès à la fraîcheur du soir est une question de vie ou de mort» (Julien Simard)


    Rassurez-vous, la spéculation immobilière s'efforce de les mettre à la rue

  • Joane Hurens - Abonné 19 avril 2021 11 h 19

    Oui mais ...

    Affirmer que le couvre-feu n’a pas d’impact sur la tenue de rassemblements me semble sujet à caution.
    Imaginons l’explosion de rencontres et partys entre voisins, en famille, parmi les jeunes, si soudainement le gouvernement levait le couvre-feu. Une explosion de contacts ne pourrait mener qu’à une explosion de cas.

    Il me semble avoir vu une “étude” récente qui faisait état d‘un nombre de contacts plus élevés en Ontario qu’au Québec, basés sur des données cellulaires. Il y a fort à parier que c’est un effet du couvre-feu. Bien qu’il soit prématuré de conclure définitivement dans un sens comme dans l’autre, le principe de précaution devrait prévaloir. Ramener le couvre-feu à 21h30 ou à 22h humaniserait sans doute cette contrainte qui apporte son lot d'inconvénients majeurs.

    • Jean Richard - Abonné 19 avril 2021 18 h 45

      Affirmer que le couvre-feu a un impact sur la tenue de rassemblements est aussi sujet à caution.

      C'est quoi cette croyance qui fait dire à certains que toute personne se trouvant dans la rue après 20 heures s'en va à un rassemblement illégal ? C'est grotesque car on n'a pas de données suffisantes sur l'origine et la destination de ceux et celles qui marchent sur un trottoir de la ville entre 20 heures et 22 heures. Prêter à la population des intentions pareilles, c'est un peu méprisant. Si au moins on n'avait pas eu l'indécence d'accorder des passe-droits aux propriétaires de chiens.

      Toronto a un couvre-feu culturel permanent. Autrement dit, à 21 heures, les rues sont désertes et les voitures du subway presque vides. Et c'est pire à Ottawa.

      Mais en Ontario, on tient encore compte des variants et on sait au moins deux choses : que le variant brittanique, très contagieux, est d'abord apparu dans cette province et qu'il représente maintenant une grande proportion des nouveaux cas, plus qu'au Québec semble-t-il (même si au Québec, on en a suspendu le décompte).

      Qu'on repousse le couvre-feu à 22 heures (ou même 21 heures, mais pas moins – 20 heures à Montréal, c'est de la provocation), une partie des gens n'y verront pas de différence, d'autres au contraire pourront se livrer à un exercice salutaire, la marche de mi-soirée, à une heure où le soleil ne plombe plus sur le déluge d'asphalte.

      Et qu'on se le dise, la forte majorité des contagions ont lieu à l'intérieur, pas à l'extérieur.

  • claude turgeon - Abonné 19 avril 2021 16 h 45

    Nier,jusqu'au déclin...

    Ça prend pas la tête a Papineau pour comprendre que le couvre feu n'a aucune incidence sur la contamination dans les écoles. L'école c'est durant le jour, le couvre feu c'est à compter de vingt heures. Qu'est-ce que l'Irlande vient faire dans l'histoire ? C'est nous les précurseurs, nous sommes le sujet d'étude, pas l'étudiant. Aux autres nations de découvrir pourquoi ils brûlent et pas nous . Pour la chaleur nous verrons, nous traverseront le pont quand nous serons à la rivière.