Nationalisons Air Transat

«Prenons collectivement le contrôle de Transat par la nationalisation partielle ou complète, tout simplement», propose l'auteur.
Photo: BriYYZ Creative Commons «Prenons collectivement le contrôle de Transat par la nationalisation partielle ou complète, tout simplement», propose l'auteur.

Le gouvernement du Québec a une occasion en or de prouver, dans l’intérêt de la nation qu’il dirige, que son nationalisme économique ne relève pas que du slogan. Car nous le savons désormais : Air Canada ne prendra pas le contrôle d’Air Transat, notamment parce que les autorités de la concurrence européennes n’auraient pas approuvé la transaction — comme les canadiennes, qui, faut-il le rappeler, ne l’ont pas recommandée.

Soulignons ici, d’ailleurs, l’irresponsabilité et le cynisme du gouvernement fédéral qui, dans la foulée de son impardonnable inaction en matière d’appui aux secteurs aérospatial et du transport aérien, n’a pour sa part pas pu s’empêcher de donner son feu vert à l’acquisition, trop impatient de voir un autre fleuron du Québec inc., en l’occurrence la seule compagnie aérienne francophone d’envergure au Canada, ravalé par un concurrent canadien de culture anglophone.

Il faut bien tirer de cette interminable saga la conclusion qui s’impose : le cas de Transat ne représente qu’une itération supplémentaire du secret de Polichinelle de la non-viabilité des compagnies aériennes en période de fortes turbulences. Nous en sommes à nouveau témoins et nous en serons encore témoins lors de la prochaine et inévitable crise, alors qu’il faudra à nouveau sauver de la faillite les canards boiteux de l’aviation tout en les forçant d’ailleurs à rembourser les consommateurs, ces dindons de la farce qui les subventionnent en boucle.

Depuis le printemps 2020, plus de 160 milliards de dollars américains en aides de tous types ont été accordés par les États du monde aux compagnies aériennes. Aux États-Unis, la facture s’élève au-dessus des 40 milliards de dollars et s’alourdira encore certainement. En Europe, les dernières recensions en date font état de plus de 44 milliards d’euros octroyés ou en voie d’être offerts aux géants tels que le Groupe Lufthansa (9 milliards d’euros), Air France-KLM (près de 15 milliards d’euros), ou IAG-British Airways (2,5 milliards d’euros).

En outre, comme la tentative de prise de contrôle de Transat l’a d’ailleurs bien montré, cette crise aura dévoilé et renforcé une fois de plus les tendances oligopolistiques, pour ne pas dire monopolistiques, de l’industrie à l’échelle internationale. Les trois grandes alliances mondiales du transport aérien — Star Alliance, Sky Team et Oneworld — en sont de superbes manifestations qui, bien que permettant certaines rationalisations, induisent ultimement un appauvrissement de la concurrence et des pressions à la hausse sur les prix.

Dans ce contexte, le dossier Transat constitue une occasion à saisir. Plutôt que d’appuyer sa reprise par Pierre Karl Péladeau, ce qui serait déjà un bien meilleur dénouement, mais de devoir à nouveau intervenir « d’urgence » dans quelques années, lors de prochaines turbulences, cessons immédiatement de socialiser les risques et les pertes tout en privatisant les profits, puis prenons collectivement le contrôle de Transat par la nationalisation partielle ou complète, tout simplement.

Aux Cassandre qui ressasseront inévitablement le vieux sophisme selon lequel l’État n’est pas un bon gestionnaire, rappelons que dans l’industrie aérienne comme dans bien d’autres secteurs, la variable déterminante de l’efficacité économique est la concurrence et non la structure de propriété. La Nouvelle-Zélande (Air New-Zealand), Singapour (Singapore Airlines), le Portugal (TAP), la Lettonie (Air Baltic), l’Estonie (Nordica), le Groenland (Air Greenland), la Finlande (Finnair), la Suède, le Danemark et la Norvège (Scandinavian Airlines) contrôlent tous à 50 % ou plus leur compagnie aérienne nationale. On peut également ajouter à cette liste China Airlines, dont l’État taïwanais est l’actionnaire majoritaire. Si ces petites nations le peuvent, nous le pouvons.

L’entrepreneur Nicolas Duvernois, qu’on ne soupçonnera pas d’étatisme, soulignait d’ailleurs que nous le devons : « 200 millions pour une entreprise qui a frôlé les 3 milliards de revenus en 2019, qui a son siège social en plein centre-ville de Montréal, qui comptait juste avant la crise 5 000 employés, qui venait d’être nommée la meilleure compagnie aérienne au monde dans la catégorie loisirs et qui [demeure] un fleuron québécois, c’est un deal obligatoire à faire pour tout gouvernement ».

Le commandent en effet un nationalisme économique digne de ce nom, comme les questions incontournables et intimement liées de la desserte aérienne et du désenclavement économique des régions québécoises, puis de la relance de l’industrie touristique. La nationalisation de Transat et la transformation graduelle de sa flotte permettraient enfin d’imaginer, en concurrence collaborative avec des acteurs innovants tels que la Coopérative de transport régional du Québec, des solutions durables à ces défis, auxquels le groupe d’intervention formé par le ministre Bonnardel n’a toujours pas proposé de réponse structurante.

 
 

Une version précédente de ce texte, qui utilisait la mauvaise devise dans l’énumération des aides étatiques versées aux compagnies aériennes européennes, a été modifiée.

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5 commentaires
  • Simon Grenier - Inscrit 8 avril 2021 08 h 21

    Non merci, à moins d'en faire un transporteur exclusivement dédié aux déplacements à l'intérieur du Québec. Le modèle d'affaire visant à exporter la pauvreté québécoise dans des régions tiers-mondistes en mentant à sa clientèle cheap, ce n'est pas à l'État de l'entretenir. Pas dans mon pti pays communiste, en tout cas. (J'exagère.)

    Si on doit nationaliser quelque chose de façon urgente, c'est l'accès à Internet - histoire de donner un niveau de service et un tarif équivalent à tous les Québécois. Impossible de se partir une p'tite PME dans bien des coins de la Gaspésie et de la Côte-Nord, en ce moment. Et comment espérer contrer le "dépeuplement des régions" si les gens ne peuvent même pas regarder des films ou la télévision au quotidien, voire lire les nouvelles ou prendre leurs courriels? Sans parler du télétravail.

  • Lise Bélanger - Abonnée 8 avril 2021 08 h 52

    Votre proposition semble bien intéressante.

  • Gilles Théberge - Abonné 8 avril 2021 10 h 06

    On dirait que tout le monde attend dans cette affaire, que l'impasse se dénoue tout seul. La pensée magique n'est pas que l'affaire des crédules, il faut croire que cela atteint toutes les couches de la société.

    Quand à monsieur Péladeau, au nombre de ses ennemis sinon déclarés au moins patents, n'oublions pas monsieur Fitzgibbon, qui au cours des derniers mois par diverses déclarations à manifesté assez clairement son opposition à monsieur Péladeau...

    Avec des ennemis comme ça, influents auprès de monsieur Legault nous ne sommes pas près d'une solution purement Québécoise, à une institutions Québécoise, Air transat !

  • Nadia Alexan - Abonnée 8 avril 2021 10 h 26

    L'État aussi est un moteur de croissance économique.

    Bravo et félicitations pour une excellente idée de nationaliser Air Transat.
    Effectivement, il n'y a pas longtemps, le transport aérien était dans les mains des gouvernements et cela marchait très bien.
    Il faut sortir le profit des besoins essentiels de la société. Il faut arrêter les subventions éternelles, payais de la poche des contribuables pour soutenir les gains individuels de quelques actionnaires.
    Plus important encore, il faut que nos gouvernements arrêtent d’agrandir les oligopoles qui nuisent à la concurrence.
    S'il y a une leçon à retenir de la pandémie qui nous guette, c'est que nous nous sommes réveillés pour comprendre que notre salut se trouve dans nos gouvernements, pas dans les entreprises. L'économiste internationalement acclamée, Mariana Mazzucato explique ce phénomène dans son célèbre ouvrage: «L'État entrepreneur : pour en finir avec l'opposition public-privé». Contre un certain discours de dénigrement de l’action étatique et les politiques d’austérité budgétaire particulièrement prégnantes depuis 2008, Mariana Mazzucato montre que, de l’iPhone à l’industrie pharmaceutique, ce sont souvent les fonds publics qui apportent une stratégie à long terme.
    Les « innovateurs de génie » sont d’abord des bénéficiaires privilégiés des investissements publics dans la recherche fondamentale et le développement des nouvelles technologies, alors qu’ils réclament toujours plus d’avantages fiscaux et moins de contraintes administratives.
    Arrêtons de socialiser les risques et les pertes tout en privatisant les profits.

  • Pierre Bernier - Abonné 8 avril 2021 11 h 29

    Effectivement !

    Prenons collectivement le contrôle de Transat par la nationalisation partielle ou complète, tout simplement.