Le couvre-feu comme mesure-spectacle

«Les cas ont commencé à chuter au Québec dès le 10 janvier, soit bien avant que les effets du couvre-feu puissent être ressentis, la Santé publique nous rappelant régulièrement qu’il faut compter de 10 à 14 jours avant de constater l’effet d’une mesure quelconque», écrit l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Les cas ont commencé à chuter au Québec dès le 10 janvier, soit bien avant que les effets du couvre-feu puissent être ressentis, la Santé publique nous rappelant régulièrement qu’il faut compter de 10 à 14 jours avant de constater l’effet d’une mesure quelconque», écrit l'auteur.

Le couvre-feu en vigueur au Québec depuis maintenant près de trois mois a-t-il une fonction autre que symbolique ? Bien qu’aucune étude scientifique ne démontre l’efficacité d’une telle mesure pour freiner la COVID-19, soulignait le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, quelques jours avant sa mise en place, celui-ci devait « passer un signal ». Le premier ministre François Legault parlera pour sa part d’un « traitement-choc » devant marquer l’imaginaire.

Il n’y a en effet pas de doute que le couvre-feu s’accompagne d’un important pouvoir symbolique. Celui-ci nous rappelle à l’urgence de la situation, nous plaçant ainsi dans un état constant d’hyperviligance. Il s’agit d’une mesure simple, qui frappe l’imaginaire : il vous est interdit de sortir de chez vous. Le couvre-feu agit aussi bien sur les plans affectif et politique que symbolique.

Pas de consensus scientifique

Il est important de noter que nous ne sommes pas ici dans le registre de la science. Il n’y a pas de consensus scientifique portant sur les effets du couvre-feu sur la propagation de la COVID-19. Non seulement est-il impossible de chiffrer les effets du couvre-feu, mais il est fort possible qu’ils soient négligeables. Le pouvoir du couvre-feu ne réside pas tant dans son effet sur la transmission de la COVID-19 que dans sa capacité, en tant que solution technique simple à une situation sociale et sanitaire complexe, à offrir une impression de contrôle. Cette mesure de sécurité publique par définition liberticide semble paradoxalement offrir un sentiment de réconfort, aussi illusoire puisse-t-il être. […]

Comme symbole, le couvre-feu s’accompagne d’une vision du monde, laquelle est en soi extraordinairement normative : qui aurait réellement besoin d’aller dehors après 20 h en plein hiver, après 21 h 30 au printemps ? On peut voir dans le refus obstiné du premier ministre Legault d’exempter les sans-abri, jusqu’à ce qu’il y soit légalement tenu, l’expression de cette normativité : l’errance, ne serait-elle pas en soi la manifestation d’une asocialité à combattre, ce que permet le couvre-feu en la rendant impossible ou invisible ?

De manière tout aussi importante, le couvre-feu contribue à assigner les responsabilités entourant la pandémie. Un an après le début de celle-ci, nous savons que les facteurs contribuant au contrôle de la COVID-19 dépassent largement la seule question des comportements individuels. Il n’y a là rien de très surprenant. S’il y a bien une chose que la littérature en anthropologie de la santé mondiale nous apprend, c’est qu’une insistance exagérée sur les comportements individuels tend à camoufler différents enjeux organisationnels et structurels contribuant à une flambée épidémique. Pour saisir l’ampleur des variations dans les effets de la COVID-19, c’est aussi vers les infrastructures, les milieux de vie, les sociabilités et la logistique qu’il faut se tourner.

On pense ici entre autres aux absurdités bureaucratiques entourant l’installation de purificateurs d’air dans les classes, au sous-financement chronique des CHSLD ayant mené à l’hécatombe que l’on connaît ou à la difficile mise en place d’un système efficace de repérage des contacts, et ce, plus d’un an après le début de la pandémie.

Lors d’un point de presse le 9 mars dernier, le premier ministre Legault accusait des « leaders dans notre société » d’être « contre la science » et « contre la Santé publique ». Venant d’un premier ministre qui aime rappeler qu’il est le patron, et qui ne se sent aucunement contraint d’accepter les recommandations de la Santé publique, cette rhétorique est pour le moins déconcertante. Remettre en question le couvre-feu, ou encore s’inquiéter de la complaisance avec laquelle il est reconduit, serait ainsi une position antiscientifique, voire négationniste. Nous sommes présentés avec une fausse dichotomie qui enferme la pensée : pour ou contre, rationalité ou irrationalité, résignation ou dénonciation, etc.

À la différence d’autres mesures de santé publique (par exemple la vaccination) qui sont plus facilement quantifiables à l’aide de données probantes, le couvre-feu appelle à davantage de nuances. À titre illustratif, force est de constater que, pendant que les cas de COVID-19 chutaient au Québec au cours des dernières semaines, il en était de même ailleurs au Canada et même aux États-Unis sans qu’aucun couvre-feu y soit en vigueur. Notons aussi que les cas ont commencé à chuter au Québec dès le 10 janvier, soit bien avant que les effets du couvre-feu puissent être ressentis, la Santé publique nous rappelant régulièrement qu’il faut compter de 10 à 14 jours avant de constater l’effet d’une mesure quelconque. Notons finalement qu’en date du 30 mars, moins de 10 % des éclosions actives au Québec étaient associées aux « milieux de vie et de soin », lesquels sont pourtant la cible principale du couvre-feu.

Nouvelles manières de vivre

Jusqu’à preuve du contraire, le couvre-feu n’est pas tant une mesure sanitaire basée sur des données probantes qu’une mesure-spectacle mettant en scène son propre succès tout en normalisant, au nom de l’état d’urgence, de nouvelles manières de vivre. La fonction du couvre-feu, on doit la chercher dans sa capacité à symboliser un engagement à faire « tout ce qui est possible » pour prévenir et punir les comportements individuels déviants.

Mais prévenir et punir les comportements déviants n’est pas, et n’a jamais été, la seule ni même la meilleure manière de diminuer la transmission du virus. L’histoire de la COVID-19 au Québec, c’est aussi celle d’un système déficient et sous-financé, d’une communication imprécise et d’une réponse logistique souvent désorganisée. C’est aussi l’histoire de pratiques de soin, de dévouements et de solidarités qui ne se réduisent pas et parfois même s’opposent, à l’approche paternaliste et culpabilisante adoptée par le gouvernement du Québec — et dont le couvre-feu constitue le symbole fort.

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5 commentaires
  • Maxime Prévost - Abonné 3 avril 2021 06 h 39

    Couvre-feu, couvre-visage, même combat?

    «La fonction du couvre-feu, on doit la chercher dans sa capacité à symboliser un engagement à faire "tout ce qui est possible" pour prévenir et punir les comportements individuels déviants.»

    On se demander jusqu'à quel point on pourrait remplacer «feu» par «visage» dans cette phrase sans perte de sens.

  • Marc Therrien - Abonné 3 avril 2021 09 h 27

    La gestion de la pandémie n'est pas l'objet d'une recherche expérimentale


    S’il n’y a pas de consensus scientifique sur l’efficacité de la mesure du couvre-feu, on peut dire aussi que bien évidemment, on ne peut faire de la gestion cette pandémie un objet de recherche expérimentale où un testerait deux approches d’intervention différentes, une très invasive vs une autre plus du style laisser-faire. Ainsi, si on obtient des résultats satisfaisants, quand viendra le temps de faire le bilan, il sera dans la logique situationnelle de dire que tous ces efforts de prévention ont été efficaces et valaient le coût d’une crise économique même si on ne pourra comparer avec une autre approche moins interventionniste. C’est ainsi qu’une fois la crise passée, les budgets en santé continueront de consacrer beaucoup plus d’argent au traitement qu’à la prévention, car en prévention, il est beaucoup plus difficile de faire la preuve directe de l’efficacité de l’intervention qui a empêché l’apparition ou l’aggravation d’une maladie chronique, par exemple.

    Marc Therrien

    • Mario Jodoin - Abonné 3 avril 2021 19 h 21

      Il y a un autre problème. On voit qu'un ministre peut mentir sur les recommandations de la santé publique sans que celle-ci le mentionne, alors que jamais un médecin qui traite un patient n'accepterait qu'un ministre lui fasse dire ce qu'il n'a pas dit, ni ne lui impose un traitement.

  • André Labelle - Abonné 3 avril 2021 10 h 48

    Que de blablabla !

    Il y a encore beaucoup de phénomènes qui ne sont pas prouvables scientifiquement. Ainsi en est-il des affirmations de M. Duclos. Il parle de mesures liberticides, rien de moins. Pourtant, empiriquement lorsque les grands axes de communication étaient, vers 20 heures presque vides, il faudrait être intellectuellement malhonnête pour ne pas en déduire qu'il y avait moins de mouvement de la population et partant plus de citoyens à leur foyer. Le matin et en fin d’après-midi quand les bouchons de la circulation sont partout sur nos routes, on n’a pas à être La-tête-à-Papineau pour comprendre que toutes ces personnes en transit ne sont pas à la maison. On n’a pas besoin d’études scientifiques pour comprendre cela.
    Notons aussi que M. Duclos déclare comme des vérités des choses sans présenter aucune preuve, aucune donnée venant étayer ses affirmations. Il présente ses opinions comme étant des faits. C'est du ouï-dire.
    Une bonne habileté à créer des sophismes n’assure pas la démarche vers la vérité.

    « La bêtise a ceci de terrible qu’elle peut ressembler à la plus profonde sagesse. »
    [Valéry Larbaud]

  • Christian Roy - Abonné 3 avril 2021 18 h 32

    OUI !

    "Le couvre-feu en vigueur au Québec depuis maintenant près de trois mois a-t-il une fonction autre que symbolique ?" - M. V. Duclos