La langue est une mer, on baigne dedans

«Le français est la langue dans laquelle j’enseigne la littérature, dans laquelle j’ai écrit tous mes livres», précise l'autrice.
Photo: Pixabay «Le français est la langue dans laquelle j’enseigne la littérature, dans laquelle j’ai écrit tous mes livres», précise l'autrice.

Née en anglais, Lori Saint-Martin est revenue au monde en français. Après une thèse sur l’écriture des femmes au Québec, elle enseigne au Département d’études littéraires de l’UQAM. Traductrice littéraire et interprète de conférence, elle a publié une douzaine d’essais, quatre livres de fiction et un récit sur sa vie entre les langues, Pour qui je me prends (Boréal, 2020).

Je ne suis pas née francophone, je le suis devenue. Ma particularité est d’avoir deux langues maternelles, l’une apprise de la manière usuelle, l’autre acquise peu à peu, entre l’adolescence et le jeune âge adulte. Le français : ma langue seconde dans le temps, première dans la passion, ma langue choisie, ma langue d’amour.

J’ai grandi en anglais dans une famille ouvrière unilingue, dans la ville industrielle de Kitchener (une ville de langue allemande qui s’appelait autrefois Berlin, mais c’est une autre histoire). Montréal avait beau être à seulement sept heures de route, le sud de l’Ontario, c’était, c’est encore un autre monde.

Quand j’étais en cinquième année du primaire, une nouvelle enseignante est entrée dans la salle de classe. Brandissant une grande image sur laquelle on voyait six personnages souriants accompagnés d’un petit chien, elle nous a présenté la famille Leduc, elle nous a présenté Pitou. Pour la première fois, j’entendais quelques mots de français. Coup de foudre absolu qui a déterminé le reste de ma vie.

D’autres mots, d’autres mondes

J’avais déjà le sentiment confus de ne pas être chez moi là où j’étais née, et au cours de cette première leçon de français, j’ai compris qu’il y avait d’autres mots, d’autres mondes, une autre vie qui m’attendait quelque part.

J’ai étudié, j’ai appris, je suis allée loin, toujours plus loin, vers ce but encore indéfini qui était, rien de moins, de me réinventer, de renaître grâce à la langue française. Peu à peu, à force de travail, je suis devenue une autre, avec un nouveau nom, une nouvelle ville, une nouvelle langue maternelle.

Le français est la langue dans laquelle j’enseigne la littérature, dans laquelle j’ai écrit tous mes livres. Nés et élevés à Montréal, mes enfants sont des bilingues de naissance. Le français est la langue dans laquelle je me suis remise au monde, la langue de la vie que j’ai choisie.

La langue est beaucoup plus que des mots et une grammaire ; c’est une identité singulière et collective. J’aime l’obstination des Québécois à vivre en français en Amérique du Nord, coûte que coûte, et je serai toujours reconnaissante aux gens d’ici de m’avoir accueillie. J’aime la saveur du français québécois. Mais j’aime aussi l’anglais, ma langue d’origine, longtemps rejetée. Et puis il y a l’espagnol, mon autre langue d’amour. Je vis dans le va-et-vient, dans la danse des langues.

La langue est une mer, on baigne dedans. Immigrante de l’intérieur, j’ai plongé, nagé, émergé ailleurs, dans d’autres eaux. Par choix. Mais je pense beaucoup aux personnes qui n’ont pas eu le luxe de choisir, dont le parcours a été semé de violences, de catastrophes, de persécutions. Je pense aux personnes venues de loin, il y a longtemps ou hier matin, sans connaître encore le français, ou qui parlent un français différent de celui d’ici. Je pense aux personnes qui n’ont pas eu la possibilité concrète d’apprendre le français, faute de cours, faute de temps, faute de possibilités. Ou qui le parlent « tout croche », mais qui essaient.

Oui, il y a des gens qui viennent ici sans avoir l’intention d’apprendre le français ou qui trouvent des astuces pour envoyer leurs enfants à l’école anglaise. Mais beaucoup veulent apprendre, et nous devons tout mettre en œuvre pour les aider.

« D’où viens-tu ? Et quand y retournes-tu ? » Quand je suis arrivée à Québec, au début des années 1980, on me posait toujours ces questions. Et lorsque je répondais « Je suis là pour rester », je sentais une résistance, une incompréhension. Le propre des étrangers était de repartir. J’ai appris jeune combien ces questions blessent.

Les langues n’ont pas de frontières, les langues sont à tout le monde. Et quiconque a choisi de vivre sur le sol d’ici, de braver l’hiver et la canicule ici, est québécois. Mais je rêve d’un Québec où tout le monde, quelles que soient ses autres langues, parle français. Il faut chercher par tous les moyens à abolir les barrières et les résistances, où qu’elles se trouvent.

Une émanation de notre identité

Les langues sont une émanation profonde de notre identité, mais elles sont aussi des étiquettes qu’on nous colle ; comme les passeports transigés sur le marché noir, certaines valent plus que d’autres.

Moi, je dis : toutes les langues sont belles, précises, lumineuses. Mais toutes les langues peuvent être cruelles, violentes, mortelles : toutes sont chant suave ou aboiement sauvage, ce sont les bouches qui les transforment.

La langue est une mer, on baigne dedans. Un jour, quand j’avais huit ou neuf ans, j’ai demandé à un parent éloigné pourquoi il parlait avec un accent, et ma mère m’a giflée. Je désapprouve le fait de frapper les enfants, mais je n’ai jamais oublié une chose : l’accent ne doit pas conduire à une exclusion. Ceux qui parlent « comme nous » (mais le « nous » aussi est toujours à repenser pour ne pas exclure et stigmatiser), qui parlent avec le bon accent et les mots familiers, sont les nôtres ; mais les autres aussi le sont. L’accent, cette marque de l’ailleurs, n’est pas une tare ; il est le signe d’un parcours.

Il dit le travail, il dit l’effort, le courage qu’il a fallu pour plonger dans les eaux d’une nouvelle langue et recommencer sa vie, ailleurs.

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6 commentaires
  • Hélène Lecours - Abonnée 3 avril 2021 08 h 15

    Beau

    Très beau, juste et touchant. Oui, apprendre une langue c'est "commencer une vie nouvelle", une nouvelle façon de penser. C'est toujours enrichissant ou utile.

  • Bernard MÉCHIN - Inscrit 3 avril 2021 09 h 27

    L'émouvant combat pour une langue

    Oui, il faut du courage et beaucoup de persévérance pour apprendre -- ou réapprendre -- le français ou simplement pour l'améliorer et continuer de le parler dans un environnement défavorable, voire hostile, du fait de la prégnance de l'anglais.

  • Gilles Théberge - Abonné 3 avril 2021 10 h 22

    Comme c'est beau. Et c'est simple.

    En lisant ce texte j'ai repensé à ce que monsieur Rioux relatait dans sa chronique d'hier, quand il rapporte ce fait. Il écrit « Je me souviens d’avoir raconté dans ce journal la mésaventure qui m’était arrivée rue Sainte-Catherine, à deux pas des anciens bureaux du Devoir. Dans une pharmacie, j’avais demandé un produit quelconque. Comme on m’avait répondu en anglais, j’avais reposé ma question. Devant une nouvelle réponse en anglais, j’ai exigé que l’on me serve en français. La réplique ne se fit pas attendre : « It is Canada here. We are bilingual ! » (C’est le Canada ici. Nous sommes bilingues !) ».

    En fait ils étaient unilingue tout en prétendant être biingue...

    Madame Saint-Martin nous transporte ailleurs. Heureusement !

    • Jacques Patenaude - Abonné 3 avril 2021 18 h 42

      Il me semble qu'il faut distinguer deux débats. Celui de la qualité de la langue ou ceux qui le comme le dit l'auteur de ceux ''qui le parlent « tout croche », mais qui essaient ''. Un qui nous amène au débat sur la qualité de la langue et ses divers niveaux et la question du besoin d'une langue commune qui de tout temps et peu importe où dans le monde a diverses déclinaisons: Langue vernaculaire, normative ou châtié. Ce n'est pas de même nature. Ce qui est important c'est de faire du français une langue commune de communication pour le peuple québécois peu importe les origines de chacun. Rappelons-nous à quel point les belles sœurs firent scandale quand elle fut présentée la première fois. Aujourd'hui c'est une pièce d'envergure mondiale.... ça relève de la question des classes sociales beaucoup plus que du besoin d'une langue commune fut-t-elle imparfaite pour certain.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 avril 2021 10 h 38

    Superbe témoignage

    Chapeau !

  • Gil Tremblay - Inscrit 3 avril 2021 13 h 05

    IKEA in english only

    J'habite Gatineau au Québec et hier, pour la deuxième fois, la compagnie IKEA nous a fait parvenir un feuillet publicitaire de six pages en ANGLAIS seulement. Il semble que cette compagnie oublie facilement qu'il y a deux langues officielles au Canada mais qu'elle se fout totalement qu'au Québec la langue officielle est le FRANÇAIS. Une honte selon moi!