La séduction de l’anglais, de Paris à Montréal

«Si Sciences Po n’était qu’une université comme une autre, on pourrait attribuer cette véritable anglicisation au besoin de recruter des étudiants étrangers dans un monde universitaire anglophone», écrivent les auteurs.
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse «Si Sciences Po n’était qu’une université comme une autre, on pourrait attribuer cette véritable anglicisation au besoin de recruter des étudiants étrangers dans un monde universitaire anglophone», écrivent les auteurs.

Nous sommes deux étudiants québécois à la maîtrise à Sciences Po Paris. Au cœur de la ville portant les lumières de la langue française, dans ce pays donnant son nom à cette langue, la majorité de nos séminaires sont… en anglais ! Ce dernier s’y insinue partout, des communications institutionnelles aux syllabus en passant par les associations étudiantes. En vérité, nous n’avons jamais autant trahi Molière au profit de Shakespeare que depuis que nous étudions, paradoxalement, à Paris, en France.

Si Sciences Po n’était qu’une université comme une autre, on pourrait attribuer cette véritable anglicisation au besoin de recruter des étudiants étrangers dans un monde universitaire anglophone. On pourrait en outre faire valoir que le « marché de la recherche » mondial étant anglophone, l’omniprésence de l’anglais est nécessaire pour s’y positionner stratégiquement et de manière compétitive. Déjà, lors de nos baccalauréats à Montréal, des chargés de cours soulignaient la nécessité de présenter un nombre conséquent de textes en anglais parce que « les choses sont ainsi ».

Si Sciences Po n’était qu’une université de recherche, donc, ces arguments — devant lesquels, d’ailleurs, nous n’avons pas à plier l’échine — pourraient être valides. Mais Sciences Po est surtout l’école de l’élite française (les cinq derniers présidents en sont par exemple sortis) selon une dynamique qu’on ne connaît heureusement pas ici. En ce sens, lorsque Sciences Po s’anglicise, ce qu’elle dit implicitement à ceux qui souhaitent faire partie de l’élite française, c’est qu’ils doivent, eux aussi, s’angliciser. L’anglais devient, bizarrement, un prérequis à la réussite dans un pays qui n’a pas, contrairement au nôtre, à composer avec une structure fédérale bilingue. Un pays qui, surtout, s’est targué tout au long du XXe siècle de résister à son américanisation. Mais aussi un pays qui peut certainement se permettre, car il demeurera français à moins d’abdiquer son nom, des largesses linguistiques que ne peut se permettre le Québec.

Car le calcul que font les étudiants de Sciences Po, en choisissant cette école afin de « réussir », c’est un peu celui que font nombre d’étudiants québécois en choisissant un cégep. Ils pèsent le pour et le contre et choisissent celui dont ils estiment qu’il leur offrira les meilleures opportunités universitaires et professionnelles. Malheureusement, comme le montrent les statistiques accablantes que nous connaissons et comme l’indiquent les récentes enquêtes du Devoir, nombreux sont ceux qui aujourd’hui estiment, un peu comme dans les années précédant la loi 101, que le succès, au Québec, passe par l’anglais.

Urgence d’agir

À un certain niveau, on ne saurait blâmer ces étudiants. Individuellement, ils ne sont certainement pas coupables de vouloir opter pour ce qu’ils croient être le mieux pour eux. Collectivement toutefois, nous devons certainement déplorer que ce dilemme même se présente à notre relève. Nous ne pouvons pas accepter qu’une jeune Québécoise ou un jeune Québécois aient à se poser cette question. Dans une nation qui assume sa langue et en tire sa vigueur, le français devrait être la langue de facto du succès. L’hésitation même de notre relève est un signe qu’il y a urgence d’agir.

Négativement, cet état de fait implique que nous devons étendre, comme le proposent les jeunes péquistes, la loi 101 aux cégeps, afin de saper la possibilité même de ce choix. Positivement, cela implique également que nous devons nous assurer (en priorisant les investissements dans les entreprises francophones, en élargissant à un nombre plus important d’entreprises les dispositions de la loi 101, en valorisant véritablement notre culture, etc.) qu’il est possible de réussir en français. Nous devons œuvrer à créer une structure de base où le français et une formation en français permettent la réussite, sans quoi nous ne ferons qu’indirectement privilégier une minorité d’anglophones qui auront toujours le droit d’étudier en anglais au cégep. Camille Laurin l’a fait il y a plus de quarante ans, nous pouvons le faire aujourd’hui.

Les cégeps ne sont toutefois qu’une chose. Il faudra aussi cesser d’encourager activement notre propre extinction linguistique en finançant McGill et Dawson à outrance et plutôt privilégier nos grandes et excellentes universités francophones. (Il est particulièrement triste, pour tout Québécois, que l’université la plus connue et la plus réputée de Montréal ne soit pas l’Université de Montréal.) Il nous importe de reconnaître que le véritable danger n’est pas une anglicisation par le bas, mais par le haut. Bref, il faut avoir l’audace d’agir. On ne peut qu’espérer que le ministre Jolin-Barrette la trouvera.

Pour revenir à Sciences Po et à l’enseignement supérieur plus généralement, il est nécessaire de reconnaître que personne ne gagne véritablement à l’anglicisation de la recherche mondiale. La pluralité des langues ne peut qu’enrichir la recherche, car c’est souvent dans et par la traduction que s’enrichissent nos théories. […]

Car une recherche mondiale qui s’anglicise, c’est une recherche qui court vers sa propre nécrose en s’uniformisant. Et une nation qui accepte que l’accès à son élite passe par une langue étrangère, c’est une nation qui accepte de perdre son titre en renonçant à son principe vital.

À voir en vidéo

9 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 2 avril 2021 07 h 20

    La France, écrivez-vous, peut se permettre des largesses linguistiques que le Québec ne peut pas. Il eut été plus précis d'écrire que le Québec, qui nest pas un pays, ne peut se permettre. Pays de langue française, pourrait-il se le permettre.

    Je dirai qu"il le ferait, question d'être au diapason avec une langue qui facilite les contacts entre scientifiques.

    Cela dit, se comporter comme si on était un pays implique seulement de bien canaliser les appuis financiers aux institutions d'enseignement supérieur en misant sur les institutions de langue française et en obligeant des apprentissages linguistiques au primaire et secondaire qui font du français la langue de la diplomation, ce qui implique le contrôle de sa maîtrise par tous les diplomés.

    • Claude Bariteau - Abonné 2 avril 2021 08 h 35

      J'ajoute un oubli de ma part. La diplomation aux études post-secondaires devrait impliquer un examen validant la connaissance de la langue française quelle que soit la langue de la formation au primaire et secondaire. Au Québec, la langue française est la langue officielle. Il en découle que la diplomation doit prévoir une maîtrise de cette langue, Sans cette maîtrise, pourquoi vient-on étudier au Québec et pourquoi peut-on y étudier en anglais en étant dispensé de maîtriser la langue officielle du Québec et des institutions financées par les contribuables québécois ?

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 2 avril 2021 08 h 17

    L'anglomanie et le déclin de la France ...


    « Mais Sciences Po est surtout l’école de l’élite française (les cinq derniers présidents en sont par exemple sortis) selon une dynamique qu’on ne connaît heureusement pas ici.»

    Ces cinq derniers présidents correspondent exactement au déclin de la France. Période qui correspond à la pénétration des codes civilisationnels anglo-saxons qui mènent à la dissolutions de ce qui fut un haut fait de civilisation : le génie français.

    «On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre» ─ Emil Michel Cioran

    • Pierre Fortin - Abonné 2 avril 2021 11 h 10

      L'anglomanie française et la fixation tenace d'une Amérique fabulée.

      Ces présidents ont bel et bien fini par abandonner la politique gaullienne de la Frrance en bradant ce qui lui restait d'indépendance pour l'assujettir aux politiques de l'OTAN. Mais comment s'en étonner quand, parmi eux, François Hollande et Emmanuel Macron sont passés par le programme de formation Young Leaders, de la French-American Foundation, qui promeut et incarne le dialogue transatlantique en cultivant les champs d’intérêts communs.

      Et ils ne sont pas les seuls à être passés par là. Alain Juppé, François Léotard, Édouard Philippe, Olivier Ferrand, Pierre Moscovici, Valérie Pécresse, Nicolas Dupont-Aignan, Arnaud Montebourg et de nombreux autres y sont allés puiser leur inspiration pour réorienter la Fance en la ramenant dans le "droit chemin".

  • Denis Forcier - Abonné 2 avril 2021 09 h 58

    Étendre la loi 101 aux Cégeps , afin de saper la possibilité de ce choix

    Saper la possibilité de fréquenter un cégep anglophone pour les jeunes francophones vous apparait comme la solution préalable à la possibilité de réussir professionnellemnt en français au Québec. Et bien c'est l'équivalent de mettre en cage française nos francophones ayant fait leurs études primaires et secondaires en français pendant deux ou trois ans les privant tous sans exception de fréquenter une institution anglophone. Cela m'apparait de l'auto-apartheid coexistant avec l'autre qu'on veut instituer dans les faits du coté anglophone en limitant les subventions à leurs institutions , en particulier, Dawson et McGill au prorata de leur population d'origine britannique soit à 7 ou 8 %. Imiter l'Afrique du Sud n'est pas selon moi un gage d'avenir pour notre nation.
    Il serait beaucoup plus prometteur et invitant pour tous les Québécois à réussir en français, si la prochaine loi 101 stoppait le bilinguisme institutionnel et politique. À chaque jour, F.Legault nous fait son petit topo en anglais. Et à chaque élection, comme ce fut le cas à Montréal et au Québec pour les dernières , nos politiciens nous ont livré leur petit débat en anglais, et dans ce dernier cas, à la suggestion même de Jean-François Lisée.
    Je pense que contrairement aux auteurs de ce texte, tous nos cégeps devraient offrir 20- 30% des cours généraux dans la langue seconde soit le français pour les cégeps anglophones, et en anglais pour les cegeps francophones . La conséquence de cela serait que devant le marché du travail au Québec en lien avec l'amérique du Nord et le monde, tous nos jeunes auraient des chances égales. Et à long terme, tous nos anglophones seraient à l'aise en français ,si bien que nos institutions publiques pourraient fonctionner qu'en français, et , surtout ,notre premier ministre pourrait mettre fin à ses petits topos en anglais. Avec en prime , une nation québécoise plus forte en français grâce aux français amélioré et valorisé par nos anglophones eux-même, du moins u

    • Denis Forcier - Abonné 2 avril 2021 21 h 16

      du moins une partie importante d'entre eux.

  • Claude Gélinas - Abonné 2 avril 2021 10 h 02

    La France n'est plus un phare dans la nuit de la francophonie.

    Il faut être reconnaissant à ces deux étudiants à la maîtrise un terme malheureusement remplacé par "masters" délivrés dans ses "bunisess schools". La France comme le Québec qui s'anglicise pour faire chic à vitesse grand V comme si elle souffrait, la France, d'un complexe d'infériorité au lieu de faire la promotion du français. Il faut entendre à la télé et lire dans les médias écrits l'utilisation sans vergogne de termes anglais alors que les mots existent en français.

    À cet égard, le mauvais exemple vient notamment des plus hautes sphères de l'État à commencer par le Président Macron, cet ex-banquier d'affaires de Rotchisld.

    Malheureusement au Québec, démonstration dans la plus vile d' incohérence, le Gouvernement qui se vante d'être nationaliste et qui s'apprête à modifier la Loi 101 et du même souffle, comme si la main gauche ignorait ce que fait la main droite persiste dans son projet d'agrandissement du collège Dawson. Un montant de 100 Millions qui servira essentiellement à angiiciser encore davantage les étudiants Québécois.

    Autre démonstration d'incohérence ; comment expliquer qu'en regard des contributions versées à McGill et à Concordia de même que dans le secteur de la santé que le Gouvernement ne limite pas ses contributions au % d'anglophones vivant à Montréal ? Ce ne serait que justice lorsque l'on constate le traitement réservé aux francophones dans le ROC.

  • René Pigeon - Abonné 2 avril 2021 10 h 11

    La France fait partie d’une fédération (une Union) qui (comme la nôtre) compose une structure confédérale

    « L’anglais devient, bizarrement, un prérequis à la réussite dans un pays qui n’a pas, contrairement au nôtre, à composer avec une structure fédérale bilingue. »

    Ce constat néglige le fait que la France est membre d’une Union de 27 pays qui ont choisi et, après le départ de la G-B, choisiront encore l’anglais comme langue de travail, oral et écrit. Rappelons qq faits.

    La Banque centrale européenne ne fonctionne qu’en anglais alors que le Royaume-Uni n’a jamais voulu de l’euro.

    Il serait étonnant que les pays non francophones et non germanophones veuillent renoncer à une langue aussi facile à apprendre et à utiliser que l’anglais.

    La proportion des textes de nature informative et analytique, notamment ceux partagés hors de l’UE aux fins de discussions et de validation par les pairs, est peut-être l’indice le plus sûr de l’influence d’une langue dans les délibérations et la formation des opinions qui précèdent les négociations et décisions finales.