Dix ans plus tard, la Syrie crie au secours

Si aujourd’hui la Syrie vit un cauchemar, les grands perdants de cette guerre sont les familles syriennes, surtout parmi les plus pauvres, ainsi que leurs habitations, écoles, hôpitaux, industries, routes, eau potable, centrales électriques et infrastructures vitales.
Omar Haj Kadour Agence France-Presse Si aujourd’hui la Syrie vit un cauchemar, les grands perdants de cette guerre sont les familles syriennes, surtout parmi les plus pauvres, ainsi que leurs habitations, écoles, hôpitaux, industries, routes, eau potable, centrales électriques et infrastructures vitales.

J’ai quitté la Syrie depuis plus de 50 ans pour m’établir au Québec, mais mes racines syriennes remontent en surface devant l’ampleur de la catastrophe humanitaire que vit actuellement mon pays natal après 10 ans de guerre civile dévastatrice.

La situation désastreuse s’est aggravée encore dernièrement en raison des sanctions économiques « extrêmes » imposées par l’ex-président Trump, qui ont fait perdre à la livre syrienne plus de 90 % de sa valeur. Le kilo de viande équivaut maintenant au salaire mensuel d’un ingénieur. Et comme un malheur ne vient jamais seul, la pandémie a eu raison de ce qui restait de la résilience de la population syrienne. Plusieurs cas de famine, d’enfants orphelins errants, de décès par manque de médicaments et d’appareils médicaux ont été signalés ces dernières semaines. Les nouvelles que nous recevons à Montréal des familles syriennes dévastées matériellement et psychologiquement sont effrayantes.

Et si aujourd’hui la Syrie vit un cauchemar, les grands perdants de cette guerre sont les familles syriennes, surtout parmi les plus pauvres, ainsi que leurs habitations, écoles, hôpitaux, industries, routes, eau potable, centrales électriques et infrastructures vitales. De plus, les dernières sanctions économiques extrêmes imposées par le Caesar Act américain, qui visaient à affaiblir le régime, ont eu presque l’effet contraire, en rendant les biens essentiels et les produits alimentaires de base inaccessibles pour 90 % de la population sans affecter aucunement les classes les plus riches.

Ces sanctions ont creusé davantage la grave pénurie alimentaire. Plus de 60 % des familles syriennes qui dépendaient de l’agriculture sont directement touchées. La production agricole est tombée en raison des sanctions sur les semences, le carburant et les engrais. Les produits laitiers et les céréales de blé se sont raréfiés sur le marché local, ouvrant la porte à la contrebande et aux abus des marchands de guerre.

De nombreuses centrales électriques sont hors service en raison du manque de carburant et de pièces de rechange. La plupart des gisements de gaz en Syrie sont sous le contrôle des forces américaines, ce qui empêche leur utilisation. Cela a entraîné des pannes d’électricité majeures, forçant la fermeture de petits commerces et affectant directement leurs familles.

Les sanctions sur le système bancaire ont accablé les familles qui dépendaient du transfert d’argent de leurs membres travaillant à l’étranger. Il est, par exemple, interdit de transférer de Montréal un don de quelques dizaines de dollars à une famille dans le besoin à Alep. Finalement, les sanctions sur le matériel médical ont fait des ravages dans toutes les familles, en particulier avec la pandémie. Les statistiques officielles sur les atteintes de la COVID-19 sont, on s’en doute, bien en deçà de la réalité.

Comme le dit Fabien Deglise dans son analyse dans Le Devoir du samedi 13 mars, « l’appel à la dignité, à la démocratie et à la liberté a tourné au drame, en mars 2011 ». Nul besoin d’ajouter que cette révolte pacifique fut instrumentalisée par la suite par l’ensemble des puissances régionales et mondiales. Des dizaines de milliards de dollars furent versés sur le brasier syrien, soit pour soutenir le pouvoir, soit pour armer lourdement les centaines de milliers de rebelles locaux et étrangers. Ce qui en est résulté est maintenant considéré comme l’une des plus grandes catastrophes humanitaires, sans aboutissement.

Une punition de masse absurde

Alors, que faire maintenant en attendant le miracle de la paix ? Il devient urgent de prioriser l’aide humanitaire et d’assouplir ces sanctions qui étranglent surtout la population affamée, malade et meurtrie. La Syrie tout entière se meurt en attendant une main secourable : de l’eau, du pain et de la dignité. Il nous appartient, à nous les pays les mieux nantis de la planète, de déployer cet effort de compassion en commençant par l’assouplissement de ces sanctions économiques qui nuisent gravement à la population syrienne, comme l’a demandé récemment la rapporteuse spéciale des Nations unies sur l’impact négatif des mesures coercitives unilatérales sur les droits de l’homme, la professeure Alena Douhan.

J’entends déjà les cris et les indignations des jusqu’au-boutistes. Non, ceci n’est pas un appel pour légitimer le pouvoir en place en Syrie, mais plutôt un cri du cœur contre une punition de masse absurde. Aucun embargo n’a jamais vaincu un seul gouvernement dans l’histoire moderne. À tous ceux qui s’indigneront de la moindre tentative de soulager les souffrances des millions de Syriens, je dirais qu’il faut essayer de mettre de côté nos antagonismes et de remplacer l’affrontement, qui a très peu de chances d’aboutir compte tenu des intérêts et visées stratégiques des superpuissances, par la compassion et l’aide humanitaire comme premiers pas. L’avenir du peuple martyr de la Syrie, s’il en reste un, en dépend.

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