L’industrie de la vieille$$e

«La vieillesse, ce mot honni de tous, fait peur aux télédiffuseurs, toujours soucieux de rajeunir leur auditoire. Au train où nous vieillissons, ces diffuseurs n’auront plus que des aînés comme spectateurs de leurs émissions dans lesquelles il y a surtout des jeunes d’ailleurs. Triste paradoxe», écrit l'auteur.
Photo: Youtube «La vieillesse, ce mot honni de tous, fait peur aux télédiffuseurs, toujours soucieux de rajeunir leur auditoire. Au train où nous vieillissons, ces diffuseurs n’auront plus que des aînés comme spectateurs de leurs émissions dans lesquelles il y a surtout des jeunes d’ailleurs. Triste paradoxe», écrit l'auteur.

J’ai passé la dernière année à réaliser 11 courts épisodes d’une websérie documentaire intitulée L’industrie de la vieille$$e. Certains diront : mais pourquoi ce titre ? Pourquoi parler de la vieillesse, d’ailleurs, puisque tout le monde en parle en ce moment ? Vous savez, ça fait déjà 30 ans que je filme des personnes âgées qui m’inspirent non parce qu’elles sont âgées, mais parce qu’elles sont vraies et qu’elles n’ont plus rien à perdre, ni à cacher.

Malheureusement, la vieillesse, ce mot honni de tous, fait peur aux télédiffuseurs, toujours soucieux de rajeunir leur auditoire. Au train où nous vieillissons, ces diffuseurs n’auront plus que des aînés comme spectateurs de leurs émissions dans lesquelles il y a surtout des jeunes d’ailleurs. Triste paradoxe.

Il est essentiel que je vous parle de cette industrie de la vieillesse parce que le Québec figure parmi les pays où le vieillissement s’effectue le plus rapidement et que le gouvernement ne semble pas trop s’en préoccuper. Du moins, si on se fie à l’inaction des politiciens, tous partis confondus, devant le raz-de-marée qui s’en vient d’ici 2031. Pourquoi 2031 ? Parce qu’en 2031, le quart des Québécois seront des aînés. Qui n’a pas entendu parler du baby-boom ? Le calcul est rapide à faire : cette génération prolifique est née entre 1946 et 1966, de sorte que la moitié d’entre eux environ auront au moins 75 ans cette année-là, l’âge auquel ils réfléchissent à vendre leur maison pour aller vivre dans une résidence pour aînés (RPA).

Le Québec est-il prêt à faire face au vieillissement de sa population ? C’est la question que je me suis posée au cours de la dernière année, ce qui m’a amené à réfléchir aux conséquences et aux défis qui nous attendent. Le Québec n’a pas commencé à vieillir cette année, mais la pandémie nous a ouvert les yeux à tous sur la précarité du système dans lequel nous allons vieillir, à moins qu’on amorce maintenant une sérieuse prise de conscience.

Constat alarmant

Cette prise de conscience, j’ai tenu à la faire pour partager mes réflexions et mes constats avec vous. J’ai mené sans relâche mes recherches en rencontrant les personnes concernées, dont les aînés bien sûr, qui sont en première ligne, mais aussi des proches aidants, des préposés dans les CHSLD, des infirmières, des médecins gériatres, des neurologues, des travailleuses sociales, de même que des propriétaires de RPA qui hébergent 20 % des aînés du Québec.

Je dois avouer que le constat qui en ressort est assez alarmant, particulièrement en ce qui concerne les soins à domicile. Pourquoi les soins à domicile ? Parce que le Québec est l’un des pires endroits du monde pour les soins à domicile. Cette situation peu enviable est liée à la Régie de l’assurance maladie et à la fameuse carte-soleil qui ne couvre pas les soins à domicile, ce qui condamne les personnes âgées à se rendre à l’urgence pour obtenir de l’aide ou des soins. Obnubilé par une vision à courte vue, qu’on pourrait qualifier d’hospitalocentriste, le Québec ne se rend pas compte que sa population vieillit. Et lorsqu’on vieillit, ce n’est pas nécessairement d’une urgence engorgée qu’on a besoin, mais de soins à domicile, avec des auxiliaires familiaux qui assurent l’accompagnement et le maintien des citoyens dans leur milieu, plutôt que de les condamner à déménager. C’est là qu’il m’est apparu évident que le plan du gouvernement actuel, et de ceux qui l’ont précédé, est de développer l’industrie privée des soins pour aînés. D’où le titre L’industrie de la vieille$$e.

J’en ai pour preuve que très peu d’aînés connaissent l’existence du crédit d’impôt pour maintien à domicile des aînés. Ce crédit est offert aux aînés de 70 ans et plus qui souhaitent demeurer à domicile. Or, l’ironie du sort est que ce crédit, qui n’est offert qu’au Québec, est réclamé à 80 % par des gens qui habitent en résidence pour aînés.

Pourquoi ? Parce que les propriétaires de résidences ont eu la bonne idée d’aider les personnes âgées à gérer leurs crédits d’impôt, tout en leur offrant des soins privés qui sont remboursés en partie par ces mêmes crédits d’impôt. Autrement dit, avec ce crédit, non seulement l’État québécois contribue à faire en sorte que les aînés quittent leur domicile pour aller vivre en résidence, mais il participe surtout à la privatisation des soins à domicile.

L’appétit vorace du privé

Cette privatisation de la vieillesse n’est que l’un des nombreux aspects abordés dans ma websérie. Les autres épisodes concernent les proches aidants, par exemple, de même que le déficit démographique et les effets à long terme de la croissance de notre espérance de vie, la pénurie de main-d’œuvre aussi comblée en partie par le recours aux immigrants d’origine haïtienne. Bref, plusieurs constats me font craindre de me retrouver moi-même dans cette industrie, condamné à nourrir l’appétit vorace d’un marché privé de soins pour aînés qui n’attend que mon vieillissement pour accroître ses bénéfices.

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