Jacques Ferron et son œuvre sans commune mesure

Jacques Ferron, ici photographié en 1977, se distingue par des écrits riches de paradoxes.<br />
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Photo: Jules Rochon Ministère du Conseil exécutif Jacques Ferron, ici photographié en 1977, se distingue par des écrits riches de paradoxes.

 

Il a été notre grand écrivain. Il n’est pas sûr qu’il le soit encore, puisqu’avec l’échec du projet de l’indépendance du Québec, Jacques Ferron est peut-être entré dans une sorte de purgatoire. Il disait : « Mes livres, je les ai faits pour un pays comme moi, un pays qui était mon pays, un pays inachevé qui aurait bien voulu devenir souverain, comme moi, un écrivain accompli, et dont l’incertitude est même devenue son principal sujet. » Avec le temps, l’aura du pays a pâli, comme l’œuvre de cet écrivain pourtant immense interpelle moins les lecteurs, en particulier ceux de la jeune génération. Ferron aurait eu cent ans le 20 janvier.

Néanmoins, il reste pour moi, et pour bien d’autres, même au-delà de la question nationale, notre contemporain, parce que la littérature n’a pas d’âge quand elle a la grandeur de cette œuvre hors du commun. Cette grandeur se nourrit d’un double paradoxe. Le premier tient au fait que cet écrivain du pays, qui a écrit de nombreux textes liés à l’histoire et à l’actualité du Québec, qu’il s’agisse de ses nombreuses lettres aux journaux, de ses « historiettes » et de ses « escarmouches » ou d’un roman comme Le salut de l’Irlande, qu’il réécrit à la lumière de la crise d’Octobre, a produit une œuvre dont la beauté échappe aux événements.

L’œuvre de Ferron est riche de cet art supérieur qu’est la littérature lorsque la qualité esthétique établit un décalage entre le langage et la représentation sociale, lorsqu’elle refait souverainement le monde par le langage de la métaphore. Alors la littérature ne parle pas de moi ni du monde : elle parle, intransitivement. Ou plutôt, elle parle nécessairement de moi et du monde, mais ce moi n’est plus une donnée brute ni le monde celui de la plate réalité, car c’est par la distance introduite par l’écriture que la signification des choses advient. Ferron est un des très rares écrivains du Québec à avoir ce qu’on appelle un style. Un vrai style, qui lui est propre et qu’il ne partage avec personne, un style un peu désinvolte, fantaisiste, proche du réalisme magique des grands auteurs sud-américains.

Le second paradoxe de cette écriture tient à la rapidité d’exécution de l’écrivain. Médecin, Ferron ne pouvait pas consacrer toujours le meilleur de son temps à la littérature. Pressé par les événements, et par le temps qui lui manque, il écrit rapidement, se relit à peine. À sa sœur Madeleine, elle-mêmeécrivaine, il confie en octobre 1971 : « J’écris maintenant d’un premier jet. J’envoie le tout chez l’éditeur et deux mois après le livre est édité. » Il écrit dans l’urgence, comme il le dit aussi à l’essayiste Pierre L’Hérault à propos du Ciel de Québec : « J’aurais pu l’écrire mieux, mais je voulais faire un gros livre et ça demande beaucoup de temps écrire. » Et pourtant, ce roman est un monument, une véritable fresque nationale, qui donne au Québec sa mythologie, disait Victor-Lévy Beaulieu. Le Saint-Élias appartient aussi à ce registre mythologique, alors que Les confitures de coings ou L’amélanchier ont des accents plus personnels. Parmi ses livres, Ferron avait une préférence pour La charrette, un roman qui exprime une sorte de beauté onirique lumineuse et un peu douloureuse. Et c’est encore sans compter sur les Contes, qui firent sa renommée au début des années 1960. Ce furent ensuite une quinzaine de livres entre 1965 et 1975, et tout était dit. On peut toujours rêver sur une œuvre plus achevée, moins pressée. Il en reste tout de même autant de livres dont le génie brille de tous ses feux.

Certes, l’écriture de Ferron exige un effort de lecture. Déroutante, elle culmine dans un imaginaire fantasmagorique impayable, pittoresque, narquois, pétillant d’intelligence et d’émotion ; car les idées ne sont pas grand-chose sans l’émotion, et la littérature ferronienne en regorge. Il y a chez lui de l’ironie, de l’indignation, des coups de gueule, mais ces éléments ne masquent jamais le socle émotif qui les dicte ; au contraire, ils se nourrissent de cette espèce de part d’ombre et de tragique qui allume l’impulsion de l’écriture, de cette ambition instable et solitaire que dessine toute vocation littéraire, de cetteposture engagée et par conséquent vulnérable choisie par l’écrivain. Il serait malheureux de se priver de relire cette œuvre hors pair : elle est une des parts les plus fières de notre histoire.

6 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 20 janvier 2021 06 h 28

    Merci pour ce bel hommage concernant ce bel et si merveilleux écrivain, un vrai.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 20 janvier 2021 09 h 14

    Un autre titre

    Merci pour ce texte qui rend justice à l'un de nos meilleurs écrivains. J'aimerais attirer votre attention sur une courte mais remarquable oeuvre de Ferron. Les Roses sauvages, qui décrit la descente dans la folie, avec finesse et empathie, mais aussi avec un effet miroir troublant et ironique à la fois. Admirable. J'ai lu Les Roses sauvages il y a plus de trente ans et leur parfum flotte encore dans ma mémoire.

    Jacques Bordeleau

    • Gilbert Turp - Abonné 20 janvier 2021 13 h 46

      Moi, c'est L'amélanchier qui m'a complêtement ébluoui et bouleversé. Au point où je me suis mis àplanter des amélanchiers dans chaque maison où j'ai vécu depuis cette lecture.

  • Claude Bariteau - Abonné 20 janvier 2021 11 h 06

    Évoquer Ferron, c'est parler d'un écrivain qui a nourri son oeuvre de sa pratique de la médecine auprès des plus démunis dont il a décodé leur désespérance d'un Québec en reconstruction. Sous cet angle, le Ciel de Québec et le Salut de l’Irlande mettent à nu des tensions qui s’exacerbent lors de la crise d’octobre de 1970.

    Après cette date, Ferron devient cinglant et son humour, à ses dires, lui permet d’aller à sa guise dans un Québec qu’il aime comme un fou, mais dont il se sait en sursis sans un pays réel.

    Ferron découvrit au côté du peuple que l’essentiel en politique n’est pas la politique, mais le rapport du moi aux autres. C’est d’ailleurs ce rapport qui l’a construit et lui fit écrire peu avant sa mort qu’il aurait vécu obsédé par un pays perdu plutôt que de s'engager à jeter les bases d’un pays réel avec ceux et celles qui y vivent.

    Pour certains, Ferron est le Groulx de la Révolution tranquille, alors qu'après 1970 il s'évertue à défiger ce Québec de son «enquéboissement» après les luttes de libération politique des Patriotes.

    Ferron se révèle alors le précurseur d'un Québec hors des carcans et des rêves d’antan, y compris les siens. Le Pas de Gamelin, critique acerbe d’un ordre mythifié, présente des médecins et des infirmières avec des patients psychiatrisés ayant une humanité rejetée qu’il ressent émotionnellement.

    Ça l’incite à écrire «que le Diable m’emporte», jetant dans les limbes ses quêtes mythiques et invitant à construire le futur sur les rapports sociaux signifiants.

    Dans le Pas de Gamelin, Ferron exprime avec intensité ce qui se vivait au Québec, mais n’a pas de mots pour le dire. Ce qui se vit aujourd’hui au Québec n'en a guère plus de sorte que les mots utilisés de « nation " de « citoyenneté » et d'« État » demeurent des fictions utilisées par des élus, des analystes prisés ou auto-proclamés qui mythifient des rapports imaginaires.

    C'est ça que Ferron a jeté aux poubelles.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 21 janvier 2021 10 h 19

    Papa Boss a bouledozé le domaine enchanté de Tinamer de Portanqueue

    Votre papier sur le docteur Jacques Ferron me remémore le roman de Ringuet, «Le Poids du jour», dont l'assise se déroule à Louiseville et dans lequel roman le point d'origine est le moteur de l'action comme dans «L'Amélanchier».

    L’Amélanchier fleurit le printemps avant que tout arbre ne feuille… Sa multitude de fleurs blanches se remarque au travers la grisaille des troncs et des branches encore dénudées…

    ...Un bois, parsemé de bosquets d’Amélanchiers, qui courait jusque derrière la maison du docteur Ferron, que «Papa Boss» a achevé de bouledozer ces dernières années en y agrandissant le «mauvais côté des choses» pour y «semer le bungalow et y récolter le ''split-level''», enfouissant à jamais les travaux agricoles révolus comme ces anciennes clôtures de pierres qui quadrillaient le bois de Longueuil et dans lesquelles les réserves de noix et de glands que les Écureuils et les Tamias avaient enfouies au fil du temps étaient devenues autant de Chênes et de Caryers matures que l'on a rasés pour y planter le «plywood» des «Monster House» des parvenus;

    De ce grand bois de Longueuil, ne reste plus que le risible reliquat de taillis et de fardoches qu'est le Parc Michel-Chartrand

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 21 janvier 2021 10 h 29

    Le bon côté des choses, le domaine enchanté de Tinamer de Portanqueue

    « Il y avait derrière la maison, à l’extrémité du jardin, un bois de repoussis, parsemé de petites clairières, à mi-chemin entre la futaie et le taillis (…) bavard et enchanté (…) nos promenades étaient sans fin et le bois ne semblait avoir d’autre issue que celle du retour (…) nous profitions des premiers jours de mai, avant la maringuouinaille, quand le sous-bois fleurit le ciel du printemps, et après, des semaines et des mois de bel automne, quand l’été n’en finit plus de mourir à tous les étages.

    « Le Frêne, discret dans ses couleurs, prédominait. Il y avait aussi des Ormes, trois espèces de Chênes, des Bouleaux, des Érables, quelques Tilleuls, des Nerpruns, des Charmes, des Cornouillers et des Aulnes. Sur le pourtour des clairières se pressaient l’Amélanchier, le Sumac et deux Cerisiers qui donnaient, l’un des merises, l’autre des cerises ; au milieu poussait l’Aubépine, pionnière des reboisements.

    « Tous ces arbres, arbustes, arbrisseaux avaient un langage et parlaient à qui voulaient les entendre. Le Cornouiller menaçait de ses harts rouges les mauvais enfants. Le Bouleau, ne voyant que ses branches et leurs feuilles, brunes et vertes, disait qu’il aurait préféré être blanc. Dans les coins sombres, l’Aulne dénonçait l’humidité d’une voix sourde et jaune. De fait, si l’on n’y prenait pas garde, on se mouillait les pieds. Le plus extraordinaire de tous était l’Amélanchier.»

    (Jacques Ferron, « L'AMÉLANCHIER », 1965)