Une consultation publique s’impose sur le triage des malades

«Le droit individuel de recevoir des soins médicalement requis s’amenuise au profit du
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Le droit individuel de recevoir des soins médicalement requis s’amenuise au profit du "bien commun"», écrivent les autrices.

La question du triage des malades pour l’accès aux soins intensifs et aux chirurgies médicalement requises est maintenant bien concrète.

Qui pourra être opéré ou qui pourra bénéficier des soins intensifs entre deux malades pour qui la situation est également urgente ? Des protocoles prévoient les critères qui seront dorénavant utilisés au sein du réseau de la santé.

Sans remettre en cause la nécessité éventuelle de faire des choix, nous nous questionnons quant à la légitimité de ces critères.

Ces protocoles sont conçus pour normaliser la prise de décisions de triage en contexte de choix déchirants à faire. Notamment, les personnes qui ont le plus de chances de se rétablir rapidement seront privilégiées. En cas d’égale urgence, il ne s’agira plus de traiter en priorité la personne la plus malade, mais bien celle qui est en meilleure santé.

Il s’agit ici d’un renversement majeur de l’approche universelle et égalitariste prévalant dans notre système de santé, puisqu’on choisit de maximiser l’utilisation des ressources au détriment des droits individuels. Le droit individuel de recevoir des soins médicalement requis s’amenuise au profit du « bien commun ».

Quelles en seront les conséquences ? Elles seront multiples. Nous en retenons deux :

1. La discrimination des personnes en situation de vulnérabilité. Bien qu’il soit mentionné que les protocoles ne devront pas avoir une application discriminatoire, ce sera le cas. Dans les faits, les personnes exclues (parce qu’il sera déterminé qu’elles pourront se rétablir moins rapidement que les autres) seront, en grande majorité, des personnes en situation de vulnérabilité en raison de leur âge, de leur handicap, d’une maladie chronique, d’un manque de soutien à domicile ou de moyens financiers. À cet égard, rappelons que le fait qu’une norme soit fondée sur des critères scientifiques ne la rend pas non discriminatoire.

2. Il est prévu qu’une offre de soins « alternative » sera proposée à ces patients exclus. Toutefois, il est clairement prévu qu’ils ne pourront recevoir que les soins les plus appropriés à leur état, possibles dans le contexte. Cela n’a rien de rassurant. L’expérience des derniers mois nous démontre que bien des patients et des familles ont souffert des carences du système et n’ont pas bénéficié de l’accompagnement ou de la dignité auxquels ils auraient dû avoir droit. La situation se détériore de jour en jour. Le manque de ressources humaines fait craindre le pire.

Quel débat public ?

La question du triage des malades est plus qu’une simple politique d’organisation des soins. Elle est au cœur des valeurs à la base de notre système universel de soins de santé et soulève des questions de droit constitutionnel et éthiques, en plus de celles qui sont reliées aux aspects de la responsabilité civile, criminelle et déontologique de nos établissements de soins et de nos soignants. De par leur nature et leur portée, les protocoles justifient donc un examen rigoureux et respectueux de nos valeurs démocratiques.

Or, ils ont été élaborés en quelques jours dans un contexte d’urgence, sans qu’une véritable consultation publique ait eu lieu.

Nous croyons qu’une discussion publique sur ce sujet, en parallèle de la crise, impliquant nos élus, des experts provenant de milieux diversifiés et des représentants des citoyens, est impérative et essentielle à la sauvegarde d’une approche humaniste de notre système de santé.

Plusieurs questions devraient être soulevées lors d’une telle consultation, dont les suivantes.

1. Quelles mesures peut-on mettre en place en amont pour mitiger la situation (tests rapides, répartition des patients dans le territoire, repérage intensif des cas, ressources dans le privé, mesures dissuasives…) ? Le fait-on ?

2. Que font les autres provinces canadiennes, les autres pays ? Quels critères de triage y sont utilisés et comment peuvent-ils se comparer aux critères retenus au Québec ?

3. A-t-on obtenu des avis juridiques au sujet de la légitimité des critères retenus à la lumière d’une atteinte aux droits fondamentaux ? Que disent-ils ?

4. Étant donné que les décisions de ne pas offrir, ou de retirer, un traitement seront prises par un comité, sans le consentement du patient, quelles informations prévoit-on transmettre aux citoyens et, surtout, aux malades qui seront affectés par la mise en œuvre de ces protocoles ?

5. Quels sont les avantages du triage des personnes malades par rapport à un délestage par secteur d’activité ?

Le paradoxe est frappant : l’objectif actuel des mesures de confinement est de protéger et de soigner les plus vulnérables ; pourtant, les conséquences de l’application de ces protocoles seront d’exclure majoritairement ces mêmes personnes qui, en raison de leur vulnérabilité, auront moins de chances que d’autres de se rétablir rapidement.

De plus, le risque de laisser de côté les personnes les plus faibles et, surtout, de leur associer une valeur moindre, est bien réel. Les préjugés sociaux sont tenaces et la discrimination structurelle est insidieuse. La protection des plus vulnérables ne va jamais de soi, et c’est bien pour cette raison que nos démocraties ont ancré le principe d’égale valeur des êtres humains dans des documents fondateurs comme les chartes des droits et libertés.

Il n’est pas trop tard pour éviter les pires injustices et, surtout, l’érosion du principe d’accès universel aux soins de santé.

5 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 15 janvier 2021 07 h 22

    Trop long, trop tard, trop compliqué

    Ces avocates n'ont aucun jugement. Une consultation publique prend du temps, trop de temps. Alors que le temps presse.

    Leur argumentation n'a aucun sens. Elles opposent les droits individuels au bien commun qu'elles ont l'arrogance de mettre entre guillemets. Comme si le bien commun n'existait pas vraiment. Or dans ce cas-ci, on voit plutôt s'opposer les droits individuels des uns et des autres. Le droit des plus jeunes et/ou en meilleure santé générale de rester en vie pendant des décennies versus le droit des vieillards de survivre quelques années ou quelques mois à la fin d'une vie déjà longue. Rappelons le fait que les gens en CHSLD, avant la Covid, avaient une espérance de vie de deux ans en plus d'être souvent affectés par la démence ou l'Alzheimer.

    Autre élément important de la complexité de la question éthique : le report des traitements et chirurgies pour accueillir dans les hôpitaux des malades de la Covid. Ce qui cause des souffrances et des morts qui ne seront enregistrées que plus tard. La subjectivité des participants à une commission publique ne peut rendre compte de la complexité et de la nécessité de faire des choix très bientôt.

  • Simon Boudreau - Abonné 15 janvier 2021 10 h 08

    Je suis d'accord avec une consultation si l'objectif est d'obtenir un décret qui interdira les poursuites civiles contre le gouvernement, suite aux choix qui seront fait. Autrement, ce n'est qu'une avocasserie de plus qui mettra des batons dans les roues des professionnels de la ligne de front, qui eux, ne tireront aucun intérêt à appliquer ce protocole.

  • Marc Davignon - Abonné 15 janvier 2021 13 h 57

    N'avons-nous pas une loi sur le <droit de mourir dans la dignité> ?

    Alors, comment pouvons-nous même évoquer cette idée que les médecins (qui ont eux une augmentation substantiel de leurs émoluments ... par contre, le nombre de places n'ont pas augmenté au même rythme que celle de la population ou que leurs portefeuilles d'actions ...) pourraient s'arroger le droit de vie ou de mort ?

    Parce que vous avez fait une longue vie ? Alors, à quel âge cette vie devient-elle trop longue ? Enfin, vous voyez sur quelle <pente glissante> nous pouvons échoir.

    Ceux qui sont d'accord avec cette <thèse> (cette tentation) savent (ou croient) qu'ils pourront se <payer> une plus longue vie que d'autre.

    Pas comme ceux qui sont morts seuls et dans leurs <chnoutes>, il n'avait pas de quoi vivre une fin de vie digne!

    Mais, il y a la magie, la pseudo-science, (les gestionnaires en sont particulièrement friands) de l'optimisation stratégique et logistique : la méthode LEAN! N’est-elle pas la preuve qu'il est possible de faire plus avec moins (de lits, de civières .... de moyens)?

    Cepandant, qu'avons-nous entendu dernière ce cri de désespoir ?

    Un murmure : <nous devrions faire appel plus au privé>! Tous bas! Pas trop fort!

    Mais comment le privé fait-il pour trouver les ressources que le public n'arrive pas à obtenir?

    Hum! De la magie ...

  • Denis Blondin - Abonné 15 janvier 2021 18 h 15

    Une question difficile mais essentielle

    Les questions souvevées dans ce texte sont extrêmement complexes et déchirantes. Je ne voudrais pas avoir le mandat de décréter de telles règles de triage sans pouvoir compter sur les résultats d'un large processus de consultation, et même après cette démarche.

    Je m'étonne qu'une telle réflexion n'ait pas été suscitée plus tôt, comme si nous préférions fermer les yeux pour ne pas avoir à nous y plonger.

    Par ailleurs, je m'étonne aussi que le texte n'ait pas reçu plus de commentaires. Les deux seuls commentaires affichés au moment où j'écris ces lignes se contentent de traiter la démarche proposée d'« avocasserie » et d'affirmer que les auteures « n'ont aucun jugement », même si elles ne font aucun proposition et se contentent de soulever une série de questions extrêmement importantes, qui nous ramènent justement aux fondements même du droit, dans ce qu'il a de plus essentiel, c'est-à-dire non pas le droit écrit mais plutôt le droit qui découle de nos principes les plus fondamentaux du vivre en société.

  • Élise Martel - Abonnée 15 janvier 2021 21 h 50

    Le délestage, une forme de triage déjà bien établie

    Avant de trier les patients atteint de covid, pensons à ceux, porteurs d'autres maladies qui sont laissés de côté sans aucun débat éthique. C'est ça, le délestage, une forme de triage unilatéral à la hache, sans aucune forme de consultation. C'est pourquoi certains patient qui auraient pu être sauvés initialement, mourront d'un cancer du côlon diagnostiqué 6-12 mois plus tard par fermeture des salles d'endoscopie. Mon hôpital a coupé la clinique externe des soins palliatifs pour envoyer les infirmières sur les unités covid; les patients atteints de cancer n'ont désormais plus accès aux meilleures ressources de fin de vie. Et que dire des personnes âgées, confinées, qui ne peuvent plus conduire, lire ou regarder la télévision en raison de cataractes et dont la chirurgie est retardée depuis 9 à 12 mois, ceux qui vont mourir de leur anévrysme de l'aorte avant de pouvoir passer sous le bistouri. Ce délestage qui dévie toutes les ressources vers une seule maladie, la Covid, est une bombe à retardement. Je n'apporte pas de solution, mais je juge ce débat au moins aussi important que celui du triage des patients atteints de la covid.