Les services en santé mentale peuvent-ils se passer de l’expertise des infirmières?

«Le déploiement de l’expertise infirmière devrait faire partie des solutions pour réduire le temps d’accès aux services et pour établir un filet de sécurité autour de la personne, autant pour l’évaluation que pour le traitement, y compris l’accompagnement thérapeutique», estiment les signataires.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Le déploiement de l’expertise infirmière devrait faire partie des solutions pour réduire le temps d’accès aux services et pour établir un filet de sécurité autour de la personne, autant pour l’évaluation que pour le traitement, y compris l’accompagnement thérapeutique», estiment les signataires.

Ces dernières semaines, la santé mentale de la population est revenue au cœur de l’actualité : les bourses se sont ouvertes pour soutenir ce secteur chroniquement sous-financé et des solutions sont proposées pour offrir un accès véritable aux soins en santé mentale, ce qui inclut la psychothérapie.

Le traitement qui combine médication et psychothérapie est efficace en santé mentale. Pourtant, plusieurs personnes ayant un problème de santé mentale ne peuvent accéder à la psychothérapie. Les listes d’attente dans le secteur public sont particulièrement longues et un tel service, lorsqu’il est offert au privé, est inaccessible à plusieurs personnes. Quel autre problème de santé est traité avec autant de désintérêt ? Un tollé public s’imposerait si le traitement efficace qui combine chimiothérapie et radiothérapie pour un diagnostic de cancer dépendait de la capacité de la personne malade à payer pour la radiothérapie.

Récemment, les médias ont rapporté le désespoir de parents et de proches et l’accès difficile aux soins. Ils se sont entretenus avec des personnes clés qui peuvent exercer une influence sur le système : psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux. Dès lors, la communauté professorale qui forme les infirmières en santé mentale et les infirmières praticiennes spécialisées en santé mentale (IPSSM) s’est demandé si ce domaine d’expertise des soins infirmiers était connu et comment celui-ci pouvait soutenir un réseau en difficulté.

Rappelons qu’il existe 4200 infirmières qui s’investissent entièrement dans les soins en santé mentale après leur formation initiale. Que font-elles ? Une évaluation de la santé mentale et physique ainsi qu’un accompagnement dans toutes les sphères de la vie. D’autres poursuivent leurs études à la maîtrise en se spécialisant en santé mentale ou pour devenir des IPSSM. Pourquoi ? Pour pouvoir effectuer une évaluation complète et globale des patients et de leur famille, fournir une impression diagnostique, amorcer des traitements, assurer un soutien thérapeutique et effectuer les suivis nécessaires dans les guichets d’accès et les équipes de première ligne, les groupes de médecine familiale, les cliniques externes et les unités de soins psychiatriques, en collaboration avec les autres professionnels concernés. Ce sont des infirmières qui ont une connaissance approfondie en évaluation de la santé biopsychosociale, en pharmacologie, en intervention familiale et systémique, en soutien psychothérapeutique, en éducation à la santé, en intervention de crise, qui travaillent en équipe et qui sont très souvent au centre des différents services que reçoit la personne.

Le déploiement de l’expertise infirmière devrait faire partie des solutions pour réduire le temps d’accès aux services et pour établir un filet de sécurité autour de la personne, autant pour l’évaluation que pour le traitement, y compris l’accompagnement thérapeutique. Les infirmières peuvent jouer un rôle important, car elles ont, au cœur de leur formation, appris à considérer la personne et son environnement de manière globale, à développer leur raisonnement et leur jugement cliniques ainsi que des habiletés avancées en relation d’aide. Elles assurent également l’intégrité et la continuité des soins et des services, notamment lors des transitions entre différents services de santé mentale. C’est pourquoi elles sont des intervenantes de premier choix et pourquoi elles devraient être invitées à participer aux discussions organisationnelles et politiques portant sur l’amélioration des services offerts à cette population.

*Ce texte est également signé par : 
Caroline Larue, inf., CIFI, professeure, Faculté des sciences infirmières, UdeM, chercheuse Centre de recherche de l’Institut Universitaire en santé mentale de Montréal ;
Marie-Hélène Goulet, inf., professeure Faculté des sciences infirmières, UdeM, chercheuse Centre de recherche de l’Institut Universitaire en santé mentale de Montréal ;
Christine Genest, inf., professeure. Faculté des sciences infirmières, UdeM, chercheuse Centre de recherche de l’Institut Universitaire en santé mentale de Montréal ;
France Dupuis, inf., professeure. Faculté des sciences infirmières, UdeM, responsable du programme des infirmières praticiennes spécialisées ;
Nathalie Maltais, inf., professeure, Département de la santé, UQAR, chercheuse Centre de recherche et d'intervention sur le suicide, enjeux éthiques et pratiques de fin de vie (CRISE) ;
Pierre Pariseau-Legault, inf., professeur, Département des sciences infirmières, UQO, centre de recherche et de partage des savoirs InterActions (CIUSSS Nord de l’île de Montréal), adjoint aux programmes de cycles supérieurs en sciences infirmières de l’UQO.

2 commentaires
  • Colette Bérubé - Abonné 12 décembre 2020 05 h 21

    Le rôle-clé du personnel infirmier au Québec

    Ce texte de C. Larue, co-signé par six collègues, soulève avec raison les enjeux de l'absence de mise à contribution forte et généralisée du personnel infirmier spécialisé en santé mentale sur le territoire québécois. Qui plus est, en pleine pandémie, il met bien en évidence cet angle mort au même titre que nos divers centres pour personnes âgées. Le problème est d'autant plus criant que nous aurions bien besoin de ce personnel spécialisé pour faire face à tous ces dommages collatéraux.

    Le personnel infirmier a été, de tout temps, un pilier central dans notre système de santé et de services sociaux au Québec. Par malheur, cette réalité est occultée par l’omniscience - pour ne pas dire l'omnipotence - du corps médical en haut de la filière hiérarchique. Preuve en est que le système est encore tenu à bout de bras par le personnel infirmier dans l'actuelle pandémie.

    Il est grand temps de reconnaître le rôle de ce personnel infirmier qui choisit de se dévouer aux problèmes de santé mentale dans notre population. Leur place stratégique dans ces soins de santé mettrait à contribution leur large expertise et dégagerait le corps médical d'une partie de leurs tâches. Surtout, il permettrait un meilleur accès universel et gratuit à de tels soins qui s'avèrent vitaux dans la survie et la qualité de vie de milliers de personnes au Québec n'ayant pas les moyens et les appuis nécessaires pour traverser des épreuves difficiles ou pour affronter les écueils d'un bagage héréditaire qui s'avère déficient tant sur le plan bioneuronal que psychosocial.

    Colette Bérubé, Ph. D. Socio-andragogie
    Professeure d'université à la retraite.

  • Daniel Gendron - Abonné 12 décembre 2020 21 h 23

    Des rôles qui changent la donne.

    La valorisation systématique du rôle des infirmier(ère)s en lutte pour la santé mentale me réjouit en partie. Je la souhaite proportionnelle à l'effacement des familles de la palette des ressources en santé mentale, Dans trop de cas la famille constitue le berceau du problème psychiatrique. La reconnaissance du rôle des infirmier(ère)s, tout comme le travail social et la psychologie, permet de multiplier les intervenants objectifs dans une problématique de santé mentale. Il faudra que les associations de parents de personnes mentalement malades redéfinissent leurs rôles et qu'ils cessent de se définir commes des spécialistes en intervention psycho-sociale du fait de leur proximité aux malades. On ne saurait être juge et partie d'un même problème affectif.