Maintenir le travail des artistes dans l’invisibilité

«Comme dans bien d’autres secteurs tels que celui des soins, l’invisibilité des activités constitutives du travail d’artiste explique en grande partie sa faible reconnaissance et valorisation», estime l'autrice.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «Comme dans bien d’autres secteurs tels que celui des soins, l’invisibilité des activités constitutives du travail d’artiste explique en grande partie sa faible reconnaissance et valorisation», estime l'autrice.

En avril dernier, quelques semaines après que la pandémie de COVID-19 eut frappé le Québec de plein fouet, j’écrivais dans les pages du Devoir à propos de notre devoir collectif de nous intéresser aux conditions de travail des artistes. J’avançais dans mon texte qu’il relevait d’une hypocrisie généralisée que de miser autant sur la consommation de biens culturels pour agrémenter nos périodes de confinement, tout en continuant simultanément à fermer les yeux sur la précarité des conditions socioéconomiques des artistes et sur les dispositifs qui maintiennent celle-ci.

Quel bilan peut-on faire aujourd’hui de la valorisation espérée du travail des artistes, dans un contexte où les mesures sanitaires couramment en vigueur limitent de manière importante, pour une durée indéterminée et sans motif visiblement apte à les légitimer, l’accès physique aux arts et à la culture dans l’espace public ? Bien sûr, poser la question c’est y répondre. Les réponses gouvernementales à la crise qui sévit dans le milieu culturel, l’un des secteurs les plus durement touchés par la pandémie, ont fait l’objet d’une foule de critiques à la fois individuelles et collectives dans les derniers mois. Au cœur du débat qui fait rage depuis plusieurs semaines se trouve la fermeture des lieux culturels, une mesure annoncée le 1er octobre dernier, laquelle est pour le moment prolongée jusqu’au 11 janvier 2021.

Mais qu’entend-on par la valorisation du travail des artistes ? Celle-ci repose sur différentes formes de rétribution d’ordre symbolique ou économique bien souvent liées les unes aux autres. Or, comment la valorisation du travail des artistes peut-elle s’opérer à l’échelle de la société lorsque l’une de ses seules dimensions visibles disparaît sous l’effet de mesures sanitaires pour le moins incohérentes ?

Comme dans bien d’autres secteurs tels que celui des soins, l’invisibilité des activités constitutives du travail d’artiste explique en grande partie sa faible reconnaissance et valorisation. Ce travail se compose en effet d’une multitude d’activités invisibles qui sont habituellement non rémunérées telles que les activités de recherche, de création, de production, de réseautage et de prospection, des périodes d’entraînement, des répétitions, etc. La part visible de l’activité artistique, quant à elle, s’apprécie à partir des activités de diffusion, car c’est là où le public entre en contact avec le résultat du travail (invisible) ayant été effectué en amont. La fermeture des lieux culturels contribue en ce moment à maintenir le travail des artistes dans l’invisibilité sans que ses justifications arrivent à convaincre qui que ce soit de sa nécessité et de sa pertinence, les acteurs du milieu culturel les premiers.

Ayant bien compris la logique économique qui se camoufle difficilement derrière le fait de permettre à la population de se rendre dans des commerces achalandés à la veille du temps des Fêtes, mais de leur interdire de visiter des lieux culturels où il est facile de contrôler la distanciation sociale, le nombre de visiteurs, et où les gens en général ne s’adressent pas ou peu la parole, les défenseurs des arts et de la culture en viennent à mobiliser des arguments tels que la contribution du secteur culturel à l’économie québécoise pour tenter d’émouvoir le gouvernement et de le rallier à leur cause. Exit les bienfaits de l’exposition aux arts sur le degré de cohésion sociale, sur la participation civique, sur la santé mentale, etc.

Comment se surprendre de la mobilisation de tels discours quand l’une des rares réponses à la crise donnée par le ministère de la Culture et des Communications du Québec (MCCQ) aura été le dévoilement de son Plan de relance économique du milieu culturel en juin dernier, un plan caractérisé par d’importantes iniquités intersectorielles à l’avantage des industries culturelles, ainsi qu’un soutien disproportionné aux diffuseurs par rapport aux artistes et travailleurs culturels qui les font vivre ?

Faute de pouvoir compter sur le gouvernement Legault pour nous permettre un accès physique, volontaire et sécuritaire aux lieux culturels durant une période historique où l’on en aurait pourtant grandement besoin, une question demeure : mais que fait donc la ministre Nathalie Roy ? À la lumière de l’ampleur de la crise, il est effectivement de plus en plus difficile d’imaginer ce que nous retiendrons a posteriori du leadership du MCCQ dans le contexte de la pandémie, tant celui-ci brille par son absence dans la sphère publique.

En attendant des jours meilleurs, chers artistes, travailleurs et organismes culturels, sachez la chose suivante : on vous voit.

1 commentaire
  • Guillaume Adjutor Provost - Inscrit 27 novembre 2020 12 h 27

    Portons attention aux réponses à l'International

    Il est à noter qu'en date du 25 novembre 2020, le gouvernement français annonçait une réouverture prochaine des galeries d'art, des librairies et des disquaires. Pour leurs parts, les musées, salles d'exposition, théâtres pourront réouvrir dès le 15 décembre. Cette décision a été formulée en relevant la nature essentielle de la culture dans nos vies de citoyen.ne.s libres. La réponse insuffisante du MCCQ pour la défense des artistes et travailleur/euses de la culture, trahi l'importance de la culture dans nos communautés. Merci pour l'éloquence de votre texte.