Les firmaments suspects de l’astrologie

«Devant un futur qu’on proclame apocalyptique, c’est vers le ciel qu’on se tourne en quête de sens», pensent les autrices.
Photo: iStock «Devant un futur qu’on proclame apocalyptique, c’est vers le ciel qu’on se tourne en quête de sens», pensent les autrices.

Nous ne comptons plus les gens que nous avons convertis à l’astrologie. Ce n’est pas que nous voulions nous poser en prophètes, mais l’astrologie est en vogue et les dispositions de l’époque lui sont favorables. La recrudescence exponentielle qu’elle connaît depuis quelques années, particulièrement chez les millénariaux, n’est pas sans lien avec les temps angoissants que nous traversons.

La crise écologique, la précarité économique, la montée de la droite populiste, l’éclatement de pandémies mondiales et la place de plus en plus grande que prennent dans nos vies les nouvelles technologies… Devant un futur qu’on proclame apocalyptique, c’est vers le ciel qu’on se tourne en quête de sens.

Or nous ne pouvons nous réjouir entièrement de ce regain de popularité. Bien souvent, la version contemporaine de l’astrologie ne remet pas en question la source de la crise actuelle. On en fait un usage apolitique, qui répond à un problème systémique par une solution individuelle. Si le travail nous rend malheureuses, disent les horoscopes, alors il faut trouver un autre emploi, en phase avec ce que nous sommes vraiment — avec ce que révèlent nos planètes. Il ne s’agit donc pas d’abolir le travail lui-même, de déconstruire les systèmes qui nous aliènent.

De ce point de vue, l’astrologie n’est qu’une autre industrie du bien-être où la connaissance de soi ne sert qu’à renforcer la productivité. Comme certaines approches du yoga, de la méditation et de la psychothérapie, elle s’ajoute aux poutres qui soutiennent l’édifice croulant du capitalisme.

Ajoutons à cela que le commerce de l’astrologie rapporte. Des applications telles que Co-Star valent des millions ; sur les réseaux sociaux, on peut faire fortune en diffusant des horoscopes, des mèmes et des formations sur le zodiaque. Même les entreprises ont parfois recours aux services d’astrologues pour prendre des décisions financières, structurelles, ou pour offrir des activités de « team bonding ». En Bourse, on l’utilise afin de prédire le meilleur moment pour investir. Cet usage de l’astrologie, nous l’appelons avec humour l’astrocapitalisme.

Nous voyons dans cette approche une autre forme de la logique de consommation : ingérer puis recracher, sans espace pour la pensée. On avale son horoscope pour remplir à tout prix le vide du soi, le vide du présent. Savoir n’équivaut plus qu’à « avoir », « incorporer ». Finalement, on cherche à se connaître et à connaître l’autre comme on cartographie un territoire — c’est-à-dire à des fins de possession.

[…]

L’objet et le sujet

Dans l’astrologie se profile un savoir qui peut, au contraire, ouvrir vers la collectivité. Si la carte nous pousse à réfléchir à notre singularité, l’exercice de lecture permet un pas de recul par rapport à soi. On y devient tour à tour l’objet que l’on examine et le sujet qui interprète. Entre les deux se crée une danse sans fin, sorte de dialectique de l’être, qui fait naître l’écoute nécessaire à la rencontre. Ainsi pouvons-nous accueillir ce qui nous est étranger tout en reconnaissant ce qui nous rend solidaires. Analyser notre ciel de naissance nous donne des clefs pour comprendre notre place dans le monde ; le rapport que nous entretenons avec le vivant, l’inanimé et l’immatériel. Nous nous découvrons des âmes soignantes, réfléchies ou bâtisseuses, des inclinations pour la nature ou les enfants, des potentiels inattendus. […] Nous militons, au fond, pour une éthique de l’astrologie. Une éthique qui entre en résistance avec la logique du capitalisme, opposant à sa pensée individualiste l’éternelle solidarité des êtres et leur assemblage en communautés ; objectant à son aride productivité le rythme lent des processus internes et collectifs.

[…]

Nous ne cessons de faire parler le firmament. Avec les planètes lentes, nous éclairons les mouvements politiques, les trajectoires des générations. Nous suivons le ciel comme un révélateur de ce qui touche tout le monde au même moment, de ce qui nous anime collectivement. À la conjonction de Saturne et de Pluton, nous nous écrivons des messages de sororité ; à la nouvelle Lune, nous organisons des rituels de purification.

Un autre rapport au temps se développe, cyclique comme les planètes, en marge de la linéarité des calendriers. C’est curieux à quel point l’astrologie a aiguisé notre conscience de l’environnement, nous qui ne connaissions que les ciels pollués de la ville. Nous prenons plaisir à nous détourner de la technique, si c’est pour mieux nous reconnecter aux lieux qui nous habitent.

À l’astrologie, nous croyons, et ne croyons pas à la fois. Nous en faisons usage comme de l’interprétation littéraire, « qui simultanément affirme un objet de croyance et invite à la résistance envers ce que cette croyance peut avoir de superstitieux » (Yves Citton). Notre inclination pour l’astrologie pourrait bien faire partie de ces croyances non superstitieuses, plutôt suspicieuses, qui assument dans une méfiance comique leur part d’illusion. Parce que tout discours, sans croyance, s’effondre. Sans croyance, aucune parole, aucune écriture n’est possible. La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité sans croyance, sans implication subjective — ce qui est bien à la mesure de notre époque.

Des commentaires ou des suggestions pour des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, automne 2020, no 328.
29 commentaires
  • Simon Grenier - Abonné 27 octobre 2020 05 h 04

    Bien que naviguant dans des eaux similiaires, l'astrologie me semble moins proche du yoga-méditation-psychologie que de la religion. Cela dit, très nombreux sont les gens qui ont effectivement besoin d'un guide quelconque (moral, spirituel, organisationnel, affectif, etc.) En ce sens, elle a très certainement sa place dans une saine gestion de sa santé mentale si cela nous convient.

    Si on lui enlève son statut de pur amusement de 30 secondes, je la retirerais toutefois des journaux et quotidiens.

    • Chantale Jeanrie - Abonnée 27 octobre 2020 08 h 58

      Quand ce qui sert de guide pour la santé mentale repose sur du vent, sur la pseudo-science, non cela n'a pas sa place. L'astrologie n'a PAS de fondements scientifiques. Laisser des personnes se faire influencer par l'estrologie est équivalent a les encourager à consulter des gourous recourant à des thérapies inventées de toutes pièces.

    • Françoise Labelle - Abonnée 27 octobre 2020 10 h 25

      Religion, astrologie, secte... il suffit d'un échafaudage non vérifiable et d'un(e) expert(e) auto-proclamé(e) professant la connaissance intime de cette échafaudage. Comme le Q qui ânonne, qui jouit d'une certaine la popularité même si son apocalypse est périmée. Le front de bœuf suffit.
      Pour le yoga sectaire: «Les dérives du yoga» La Presse.

      «En ce sens, elle a très certainement sa place dans une saine gestion de sa santé mentale »
      Comme la pétanque, le jardinage et le skidoo.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 27 octobre 2020 06 h 01

    Je pense qu'il est plus simple de rappeler que l'astrologie ne possède aucune base scientifique digne de ce nom. Là s'arrête le débat pour moi.

  • Robert Bernier - Abonné 27 octobre 2020 07 h 26

    Une farce?

    On est le premier avril déjà?

    • Cyril Dionne - Abonné 27 octobre 2020 10 h 01

      Pardieu, vous ne croyez pas à l'astrologie M. Bernier? Lol. Est-ce qu’on nous dit sérieusement que d’entreprendre des études doctorales en astrologie a la même portée que celles en astronomie? Lol. Bon, on sait que c’est un exercice de création littéraire et qu’il ne faut prendre rien au pied de la lettre.

      L’astrologie ne réside sur aucun chef solide qui peut être prouvé et reproduit. Les concepts d’observation, expérimentation, vérification et reproduction y sont totalement absents. Ce sont des ouï-dire et on demeure poli.

      La vie dans l’univers n’a rien de singulier. Elle y foisonne même si nous n’en connaissons rien. Les algorithmes organiques nécessaires à son fonctionnement et basés sur le carbone sont omniprésents, nous qui ne sommes que de la poussière d’étoile. Et qui nous dit que la vie n’existe pas sous d’autres formes en utilisant d’autres atomes comme base? Pour mettre cela en perspective, lorsqu’on essaie de faire parler le firmament, on devrait se rappeler que notre présence en tant qu’être conscient ne date que tout au plus que quelques millénaires alors que l’univers connu a 13,7 milliards d’années, « Big Bang » oblige. Il faudrait se rappeler aussi que l’univers observable dû à la vitesse de la lumière est de 93 milliards d’années lumières et que nous vivons sur une très petite planète qui tourne autour d’une minuscule étoile dans une galaxie insignifiante de moins de 0,000 05285 milliards d’années lumières de diamètre.

      Désolé pour les auteures de cette missive, l’environnement n’a rien à voir avec l’astrologie. Idem pour la vérité. Eh oui, il y a des vérités sans croyance aucune parce que la subjectivité humaine ne repose sur rien. Les émotions ne sont pas garantes de la Vérité. Enfin, une vérité n’est vraie que si on y croit et d’où la subjectivité de tout le processus. Je préfère les faits inaliénables.

    • Robert Bernier - Abonné 27 octobre 2020 13 h 24

      @Cyril Dionne

      Si je crois à l'astrologie? Même pas un peu. Et Cicéron n'y croyait pas non plus, lui qui fit remarquer que les 40 000 à 50 000 soldats romains morts tous de la même manière dans la bataille de Cannes, une bataille qui ne dura qu'une seule journée, n'étaient certainement pas tous nés le même jour sous le même signe astral.

    • Christian Roy - Abonné 27 octobre 2020 13 h 35

      @ M. Dionne,

      Je suis d'accord avec vous, en toute objectivité.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 octobre 2020 21 h 48

      LOL M. Bernier. Moi non plus. Comme le disait si bien Victor Hugo, « les destinés vulgaires n’ont pas d’horoscope ». Et comme toutes les balances, je ne crois pas à l’astrologie.

  • Robert Mainville - Abonné 27 octobre 2020 08 h 47

    Mes vieux

    Quand je pense qu'on lit ça une semaine exactement après le décès du grand James Randi, le père du scepticisme moderne. Il doit déjà se retourner dans sa tombe.

    • Christian Roy - Abonné 27 octobre 2020 13 h 37

      @ M. Mainville,

      Plutôt que de se retourner dans sa tombe, ce sont tous les ustensiles de sa coutellerie qui se sont tordus depuis lors.

  • Luc Le Blanc - Abonné 27 octobre 2020 09 h 02

    Astrologie n'est pas astronomie

    Ce texte dont on peut se demander ce qu'il faut dans Le Devoir tente de donner un vernis à l'astrologie en jouant sur la confusion avec l'astronomie. Un peu comme faire croire que l'homéopathie a apporté quelque chose à la biologie. Un astrologue ne regarde pas le ciel et n'est pas embêté par la pollution lumineuse ou l'environnement, il se contente de faire ses prédictions à partir de cartes du ciel.

    • Gilles Théberge - Abonné 27 octobre 2020 13 h 55

      Ça fait partie de la ...liberté de pensée monsieur Le Blanc. C'est ça que des profs d'Universit.és réclament. Alors dans Le Devoir ou ailleurs...

      Quand on sait que notre vie a un horizon, disons de cent ans pour faire optimiste, je ne suis pas certain que ce soit plus fou de croire à l'astrologie qe de collectionner des timbres...

      Il y a cent ans vous rappelez-vous de quelque chose...?

      Et dans cent ans, qu'est-ce que vous prévoyez...?

    • André Leclerc - Abonné 27 octobre 2020 21 h 21

      Monsieur Théberge,
      Ce n'est absolument pas le genre de liberté de pensée que les profs réclamaient. Ils réclament la liberté d'enseigner tout en suivant un code d'éthique et, selon la matière, le sujet, ils veulent pouvoir utiliser le vocabulaire approprié. Ce que mesdames les astrologues vous proposent, n’a aucun intérêt. L’astrologie aurait dû disparaître en même temps que les théories de la terre plate ou du créationnisme. Ce n'est même pas du matériel de divertissement. Vaut mieux collectionner les timbres finalement.