La bonne conscience des accusateurs

«Traiter quelqu’un de raciste lorsqu’il ne l’est pas (voire lorsqu’il s’est battu contre le racisme toute sa vie), c’est une honte, c’est aussi grave qu’une insulte raciste», estime l'auteur.
Photo: Wikimedia Commons «Traiter quelqu’un de raciste lorsqu’il ne l’est pas (voire lorsqu’il s’est battu contre le racisme toute sa vie), c’est une honte, c’est aussi grave qu’une insulte raciste», estime l'auteur.

L’insulte n’a pas sa place dans l’enseignement. Mais penser l’insulte, oui.

On peut chercher à penser le phénomène sous son angle psychologique, sociologique, anthropologique. On peut montrer, sous un angle philosophique, comment les philosophes stoïciens s’y prenaient pour neutraliser une insulte et se mettre hors d’atteinte. On peut aussi montrer, dans une perspective plus contemporaine, comment certains groupes s’approprient une insulte sexiste ou raciste pour, là encore, la neutraliser. Telle était la réflexion engagée par Verushka Lieutenant-Duval à l’Université d’Ottawa.

Que lui reproche-t-on ? D’avoir prononcé en cours l’une de ces insultes.

Trois points évidents pour commencer.

1) Donner un exemple d’insulte dans le cadre d’une réflexion sur l’insulte, c’est tout sauf insulter.

2) L’exemple d’insulte est donné dans le cadre d’une réflexion où l’on cherche à montrer que ceux qui sont insultés se sont approprié l’insulte pour la vider de son contenu insultant.

3) L’exemple de l’insulte est ainsi donné en se plaçant explicitement du côté de ceux qui, insultés, ont opéré le déminage, en quelque sorte, de cette insulte.

Autrement dit, il n’y a pas la moindre ambiguïté dans la réflexion de Mme Lieutenant-Duval : il n’y a ni insulte ni racisme, mais une réflexion sur l’une et l’autre. Et le présupposé de cette réflexion, c’est le caractère détestable de l’insulte raciste.

Que reste-t-il pour justifier sa suspension temporaire ? Le fait que certains élèves se soient sentis atteints par l’exemple de l’insulte entièrement prononcée. Étant donné l’ensemble du contexte, je commencerai par faire observer que tout a été fait par la professeure pour que tel ne soit pas le cas.

Est-ce que l’on peut exiger davantage ? Je ne le pense pas. Mais je voudrais concéder qu’on le peut pour montrer que, même si les accusateurs avaient raison sur ce point, leur conduite serait injustifiable. Acceptons donc l’idée que, malgré le contexte, toutes les précautions prises pour que certains étudiants ne soient pas atteints dans leur dignité ont été insuffisantes. Quelle est la question qui se pose à partir de là ?

Je ne me situerai pas sur le terrain de la liberté d’enseignement, nombre de mes collègues ayant dit, dans la presse, l’essentiel à cet égard (que j’approuve entièrement). La question complémentaire que je pose, pour ma part, est la suivante : si certains élèves se sont sentis atteints dans leur dignité, que leur fallait-il faire ? Je veux dire : qu’était-il moral de faire étant donné le contexte ?

Une seule chose : prendre contact avec la professeure en dehors des cours et lui en parler, avec simplicité et sincérité, et s’arrêter là. Voilà une conduite humaine, respectueuse, digne.

Qu’est-ce qui a été fait ? Déchaînement sur les réseaux dits sociaux, plainte à l’administration, soupçon de racisme, suspension de la part de l’administration.

Les étudiants accusateurs se réclamant de la morale, je préciserai ainsi la question que je pose : qu’est-ce qui est le plus grave moralement ? Si la professeure a commis une maladresse sur le plan moral (ce que je n’ai concédé que pour aller jusqu’au bout de la discussion), celle-ci est bénigne étant donné le contexte. En revanche, la réponse des étudiants et de l’administration à cette « maladresse » n’est pas seulement une maladresse morale, c’est une attaque dégradante et par conséquent moralement inacceptable. Car quoi de plus humiliant que d’être soupçonné de racisme et suspendu pour cette raison lorsque tout, absolument tout, montre que vous ne l’êtes pas ?

Justement parce que le racisme compte parmi les attitudes les plus détestables qui soient, en être accusé injustement fait partie de ce qui est moralement insupportable.

Il n’y a pas de commune mesure entre ce que l’on reproche à Mme Lieutenant-Duval et ce qu’elle a dû subir. En réalité, traiter quelqu’un de raciste lorsqu’il ne l’est pas (voire lorsqu’il s’est battu contre le racisme toute sa vie), c’est une honte, c’est aussi grave qu’une insulte raciste.

En écrivant ces lignes, je ne cherche nullement à accentuer les tensions entre professeurs et étudiants. Je voudrais dire à quel point nous autres, professeurs, nous avons de la chance de former les jeunes esprits qui, pour l’immense majorité d’entre eux, ne nous soumettent pas à ce qu’on appelait, sous la Révolution française, la loi des suspects. J’en appelle donc, avec la minorité accusatrice, à une réconciliation.

Mme Lieutenant-Duval s’est excusée auprès des étudiants pour avoir prononcé le mot que certains ne voulaient pas entendre en cours malgré un contexte antiraciste dénué de toute ambiguïté. Je crois que c’est maintenant au tour des étudiants qui ont lancé la première pierre et à l’administration qui a lancé la seconde de s’excuser auprès d’elle. À moins que leur moralisme ne soit qu’une façade pour désigner des boucs émissaires et s’acheter un certificat de pureté morale par des accusations publiques et injustifiées.

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