La liberté d’expression et son amie incongrue, la blanchité

«Cet incident représente une occasion de prendre le recul nécessaire pour examiner certains fondements de la liberté d’expression et de son amie incongrue, la blanchité», estime l'autrice.
Photo: WildPixel / Getty Images «Cet incident représente une occasion de prendre le recul nécessaire pour examiner certains fondements de la liberté d’expression et de son amie incongrue, la blanchité», estime l'autrice.

La semaine passée, plusieurs collègues à l’Université d’Ottawa ont signé une lettre exprimant leur désaccord face au traitement réservé à une professeure blanche qui a utilisé un mot anti-noir dans son cours. On implore qu’il faut « protéger la transmission des connaissances, le développement de l’esprit critique et la liberté universitaire ».

Le cours en question, « Art and Gender », porte sur les identités sexuelles. En tant que professeure blanche à l’Institut d’études féministes et de genre, je donne des cours sur les identités sexuelles depuis 10 ans. Et dans mes recherches, je m’intéresse à la littérature québécoise, notamment en lien avec le racisme, la blanchité, la théorie queer. À mon avis, cet incident représente une occasion de prendre le recul nécessaire pour examiner certains fondements de la liberté d’expression et de son amie incongrue, la blanchité.

Comme l’explique le professeur et auteur Daniel Heath Justice, peu importe notre ethnicité, « nous avons été formés par la culture dominante à voir la blancheur comme normative et éternelle » (Daniel Heath Justice, Nous sommes des histoires, page 120). Par exemple, trop souvent, le matériel d’un cours ainsi que les outils critiques qui guident les étudiants et les chercheurs dans leurs études ont été principalement développés par des érudits blancs qui se positionnent en tant que spécialistes ou experts. Dans ce sens, la blanchité n’est pas simplement réductible à des personnes blanches ; il s’agit d’un système hégémonique et suprémaciste qui confère une dominance aux Blancs.

Donc, pour vous donner un exemple concret dans un contexte universitaire, un cours qui porte sur les identités sexuelles est trop souvent dominé par une perspective qui met la blanchité au centre. Même si la professeure ou le professeur incluent des textes des personnes racisées dans le plan de cours, la plupart du temps, il s’agit d’une semaine « de couleur » et les autres semaines présentent des textes divers et divergents écrits par des personnes blanches.

Cette situation est anti-scientifique et anti-curieuse, comme le dirait Françoise Vergès. Si on donne un cours sur les identités sexuelles, mais on étudie surtout des identités sexuelles blanches, il faudra probablement la désigner par un titre plus honnête, comme « Les identités sexuelles blanches ». Mais évidemment et heureusement, ça ne passera pas.

Alors un professeur qui donne un cours portant sur les identités sexuelles doit avoir des connaissances sur ce qui se passe dans les milieux non blancs si on s’estime compétent et dévoué. Après tout, les communautés noires et autochtones ont été cruciales dans des mouvements des droits LGBTQ et les recherches de Beverly Bain rappellent que le Canada a des figures de proue du militantisme queer noir. On pense également aux travaux de Nathalie Batraville, Rachel Zellars et tant d’autres chercheuses qui s’intéressent aux questions d’identité sexuelle d’une perspective noire.

En toute humilité, le savoir change rapidement et parfois, ce n’est pas facile de garder le rythme. L’anglocentrisme des milieux universitaires pose également un sérieux problème. Mais même si on ne connaît pas les amples recherches queers et noires, comment ne pas être au courant des manifestations mondiales contre le racisme anti-noir qui continuent de faire les gros titres de la presse internationale ?

Pourtant, la professeure qui a utilisé un mot anti-noir en salle de classe a avoué dans une lettre d’excuses aux étudiants qu’elle ne savait pas que le mot était sensible pour les communautés noires. C’est difficile de comprendre un manque de connaissances à ce niveau de la part d’une professeure. Et contrairement à ce qu’on lit dans les médias sociaux, la professeure en question n’a pas perdu son emploi et continue son enseignement. On n’a pas interdit les mots anti-noirs en salle de classe non plus.

Mais cette semaine, article après article, on invite les lecteurs et les lectrices à adopter la perspective de la professeure blanche, de comprendre ses sentiments et ses défis. Et la perspective des étudiants racisés ? Leurs sentiments d’appartenance à l’université ? C’est ça, la blanchité : un système qui ne confère qu’une légitimité aux Blancs.

Quand de nombreuses communautés noires expriment haut et fort et depuis longtemps que les personnes blanches devraient arrêter d’utiliser des mots anti-noirs, même si vous avez un ami noir qui vous dit que vous avez le droit d’utiliser ce mot, comme l’écrit Dany Laferrière, vous ne pouvez plus plaider l’innocence.

Heureusement, le champ d’études est en transformation. Si vous voulez donner un cours qui porte sur les identités sexuelles, il faut avoir une certaine connaissance des identités sexuelles noires et autochtones. Le centre de gravité ne tournera plus exclusivement autour des personnes blanches. Si vous continuez à faire preuve d’un manque flagrant de connaissances et de perspectives critiques sur lesquels fonder votre analyse, les gens autour de vous, y compris les étudiants, ont le droit de vous contredire.

Et si vous continuez à dire ce mot en classe, vous ferez face au feu, car les mots employés par des personnes noires détiennent du pouvoir tout comme les vôtres. Il faut protéger la transmission de leurs connaissances aussi. C’est ça, la liberté universitaire.

19 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 23 octobre 2020 01 h 25

    La division ne favorise pas la cohésion sociale.

    La professeure qui était la cible des agressions verbales et de l'intimidation n'avait pas à s'excuser. Ce sont les étudiants qui lui doivent des excuses.
    Vous êtes en train de promouvoir le communautarisme basé sur la couleur de la peau, au lieu de favoriser la citoyenneté et la cohésion sociale.
    C'est la pluralité des idées et la pense critique qu'il faut enseigner au seine de l'université, pas la pensée unique et le politiquement correcte.

  • Éric Meunier - Abonné 23 octobre 2020 02 h 31

    L'antiblanchité, amie du déni d'expression?

    Voilà un texte bouleversant, portant à réflexion, qui entre rapidement dans le vif du sujet, et dans son objectif, la lutte des discours. L'horizon de la culture est dénoncé par sa blanchité, remis en cause par le connaissable. Dans le cas présent, les identités sexuelles ne peuvent être considérées que du point de vue de la blanchitude, occidentale, faut-il ajouter. Car la connaissance noire et autochtone sont incontournables, tout comme leurs Porte-paroles. Mais ce n'est pas la quête de savoir universel qui parle ici, puisqu'on se borne aux minorités ethniques du colonialisme occidental. Autrement il aurait aussi fallu réclamer la prise en compte des identités sexuelles musulmanes, des diversités religieuses et de quoi d'autre encore.
    Non, l'enjeu est ici la prise de la parole et son contrôle. Le professeur ne peut prendre la parole à moins de tout savoir des cultures et des savoirs minoritaires. Mais encore là, il lui faut se taire à moins d'appartenir à ces minorités à moins de vouloir être dénoncé pour appropriation culturelle, comme l'ont montré Kanata et divers autres événements. Les étudiantes et étudiants, appartenant ou non à ces minorités, deviennent ainsi les détenteurs de cette parole revendicatrice. Nous assistons ainsi à une lutte de pouvoirs pour Le contrôle du discours social et universitaire pour abattre les oppressions vécues par ces minorités au moins sur le plan culturel.

  • Léonce Naud - Abonné 23 octobre 2020 03 h 43

    L’apartheid Canadien à son meilleur

    La vision raciale de la professeure Corrie Scott? Blancs, Noirs, Rouges, Bruns, Jaunes, doivent demeurer enfermés à l’intérieur de leurs «races» respectives, ne jamais s’aimer les uns les autres, toujours maintenir entre eux une distance au moins sexuelle entre races et par-dessus tout, ne jamais avoir ensemble des enfants qui ne soient pas de race pure. L’obsession Anglo-saxonne de la race pure, la leur évidemment. Bref, l’apartheid Canadien dans toute sa splendeur.

    Pour elle, un être humain se caractérise avant tout par sa Race, son Sang, son Ethnie, son Histoire, sa Langue, ses Croyances. Honni le concept de Société où de Nation selon lesquels tous les gens sont égaux en dépit de leurs différences physiques ou génétiques.

    Hélas, à l'horreur discrète des racistes dans son genre, la population québécoise est déjà largement métissée, notamment entre soi-disant Blancs et soi-disant Autochtones. Selon l’Abénaki Guy O’Bomsawin : «Le Québec pullule de centaines de milliers de citoyens d’origine autochtone officieusement hors réserves, comme en témoignent le fait de voir dans de nombreuses municipalités un nombre étonnant de gens qui ont franchement les traits et la couleur de peau qui caractérisent les Amérindiens...à tel point d'ailleurs qu'on se croirait au coeur d'une collectivité autochtone! Ces «oubliés» sont donc légions.» (Le Devoir, 9 janvier 2020)

    Ce dernier constate un métissage Québécois soigneusement passé sous silence par ceux qui respirent de la race comme d’autres respirent de l’oxygène. Pour ces derniers, le Sang se transmet en valeur ultra-précieuse, vecteur liquide de leur être le plus profond. Les résultats des théories intéressantes qui ont conduit à un conflit mondial entre 1939 et 1945 ont déjà été oubliés.

    Pour clouer le bec à tous ces thuriféraires de races pures, le Québec devrait annoncer une grande politique favorisant un métissage généralisé de toute sa population. On serait bien chagrinés à Ottawa.

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 23 octobre 2020 09 h 11

      Ce métissage est aussi présent dans la «communauté» noire. Car à moins que tous vos ancêtres, aussi loin qu'on puisse remonter dans le temps, aient vécu en autarcie dans un coin de la planète inacessible au reste de l'humanité, il est presque inévitable qu'il y ait eu métissage à un point ou l'autre de votre arbre généalogique. L'histoire des esclaves américains est d'ailleurs riche en épisodes de métissage, souvent contraint malheureusement, avec des blancs. Il y a donc des différences nuances de blanc et d'autres couleurs. On peut se poser la question suivante : quel degré de pureté raciale faut-il posséder pour pouvoir se réclamer de l'une ou l'autre des communautés? J'ai une arrière grand-mère autochtone que la Loi sur les indiens a obligée à abandonner sa communauté parce qu'elle était mariée à un blanc. Puis-je me réclamer de l'identité autochtone même si je n'ai pas le statut officiel? Puis-je échapper ainsi à ma blanchitude symbole d'oppression? Mon huitième ou seizième de sang autochtone m'autorise-t-il à composer et présenter une pièce de théâtre sur l'histoire autochtone? Il faudrait mettre au point, si ce n'est déjà fait, un test génétique permettant de déterminer le degré de blanchitude ou de non-blanchitude d'une personne. On nagerait alors en plein délire. Comme maintenant.

    • Jacques Patenaude - Abonné 23 octobre 2020 12 h 48

      La question n'a rien à voir avec le métissage dont on pourrait débattre longtemps. Mais il s'agitt plutôt de constater que ceux dont la peau est plus foncée ou les traits différents de l'archétype blanc sont plus susceptible que les autres de se voir refuser un emploi, se faire interpeller par la police ou se faire injuriés pour leur apparence physique etc. Et ils est légitime qu'ils résistent à ces traitements discriminatoire. Je ne suis en total déaccord avec les façon de résister comme ce qui c'est passé à l'université d'Ottawa qui mériterait que la prof porte plainte à la police. Mais se servir du métissage pour nier le problème de discrimination est à mon avis inapproprié.

    • Léonce Naud - Abonné 23 octobre 2020 16 h 20

      Cher M. Patenaude: Au Québec, on voit des GENS et non des RACES. Noirs, Jaunes, Rouges, Blancs, Cuivrés, Bruns, Bleus, pas de différence, tout le monde égal, des citoyens et des êtres humains. Liberté, égalité, fraternité. Si on commence à voir des « races » au Québec, on n’est pas sortis du bois. Plus clairement, gare à ce qui va alors sortir du bois.

    • Jacques Patenaude - Abonné 23 octobre 2020 21 h 59

      M. Naud c'est sans doute pour cela que le PQ a fait voté la Loi sur l’accès à l’égalité en emploi dans des organismes publics qui vise à corriger les inégalités vécues dans le domaine du travail par les:
      femmes, minorités ethniques, minorités visibles, Autochtones,personnes handicapées.

  • Dominique Trudel - Abonné 23 octobre 2020 05 h 37

    Dialectique de la "blanchité" et du désir mimétique

    Chère collègue,

    Je suis bien au fait des approches qui sous-tendent votre analyse de la "blanchité." Le problème le plus évident de cet argument est de réduire tout discours au patrimoine génétique de son énonciateur, qui se voit ainsi assigner une "position" dont il ne peut échapper. Une telle opération a pour effet premier d'essentialiser la "race," dont on sait pourtant très bien qu'il s'agit d'un construit. C'est alors tout l'horizon universaliste des Lumières qui s'éteint, et dont on devine qu'il ne constitue qu'une manifestation de la "blanchité" dominante. Cet horizon serait remplacé par quoi, sinon une mise en abyme permanente de la trajectoire individuelle, réduisant chacun à la position énonciative unique qu'il occupe? Vous me permettrez de douter d'un tel projet d'émancipation.
    Vous savez de toute évidence que les systèmes hégémoniques sont multiples et agissent selon des logiques combinatoires complexes. Je vous invite à considérer la violence extrême dont est victime votre collègue, Madame Verushka Lieutenant-Duval, chargée de cours qui ne pourra jamais accéder à un poste de professeur permanent et dont la réputation est maintenant profondément entâchée. Vous ne la nommez pas, évoquez son "manque flagrant de connaissances et de perspectives critiques" (vs. Beverly Bain, Rachel Zellars et... votre propre expertise!) et n'hésitez pas à proférer des menaces à son égard ("vous ferez face au feu") associant ainsi les appels à la violence à un rite de purification. Pour le safe space donc, on repassera, tout comme pour la collégialité qu'une professeure permanente, avec des préoccupations scientifiques similaires, pourrait manifester envers une collègue précaire dont l'humiliation publique ne semble pas suffir. Vous avez trouvé la victime idéale: une femme, précaire, junior, ayant un nom qui ne sonne pas d'ici, francophone qui ne s'exprime pas bien en anglais, bref, le typage idéal de la victime émissaire, qui, évidemment, s'excuse et accepte d'expier.

    • Robert Mainville - Abonné 23 octobre 2020 08 h 55

      "Une telle opération a pour effet premier d'essentialiser la "race," dont on sait pourtant très bien qu'il s'agit d'un construit. C'est alors tout l'horizon universaliste des Lumières qui s'éteint..."

      Tout est dit.

      Merci.

    • Jean Lacoursière - Abonné 23 octobre 2020 12 h 36

      Merci Dominique Trudel pour votre commentaire que j'ai lu deux fois tellement il éclaire judicieusement le fond de cette lettre ouverte que j'ai qualifiée généreusement de torchon.

  • Cyril Dionne - Abonné 23 octobre 2020 07 h 02

    La nouvelle dictature de la pensée, George Orwell oblige

    Bon. Une qui a déjà écrit que la position de Lord Durham avec celle de Lionel Groulx se valent parce que supposément les deux se servent de la race pour expliquer la supériorité d’un groupe sur un autre, celui des anglophones ou des francophones. Venant d’une Anglo-Saxonne, personne n’est surpris. Oui, ce sont certainement les francophones qui ont imposé leur système hégémonique au Canada.

    Bien oui, on cite des professeurs autochtones américains pour venir nous faire la leçon, Daniel Heath Justice oblige, tout en occultant le fait que la discrimination envers les francophones a toujours existé à l’Université d’Ottawa. Je sais. J’y étais.

    Si la plupart des outils critiques dans les sciences molles ont été principalement développés par des gens dont l’épiderme est pâle, on peut dire ainsi de tous les nouveaux outils technologiques. Regardons tous les récipients d'air des prix Nobel depuis son existence et nous n’avons plus rien à dire. Ceci, ce n’est pas pour dire qu’une race est supérieure à un autre (en passant le concept de race n’existe pas en biologie), mais que certaines civilisations sont plus développées que d’autres. Sinon, pourquoi pensez-vous qu’ils veulent tous venir vivre en Occident?

    Oui, l’anglocentrisme des milieux universitaires pose un sérieux problème. On se flatte de dire que les mots anti-noirs dans un contexte pédagogique n’ont pas été interdits en salle de classe. Wow! Et parlons des étudiants racisés. Combien d’entre eux sont des étudiants internationaux, et donc ne sont même pas des citoyens canadiens? De quelle appartenance universitaire parle-t-on ici? Et disons le poliment, vu la situation dans leur pays respectif, ils devraient se garder une petite gêne avant de venir nous faire la leçon.

    Enfin, qu’est-ce que les droits LGBTQ et des cours portant sur les identités sexuelles viennent faire dans ce débat? On parle de la liberté d’expression, vous savez, celle qui nous garantit une certaine protection après avoir parlé.