Les racines du mal

«Ce qui s’est produit à Joliette est la culmination d’événements de racisme au quotidien dans cette ville», écrit l'autrice.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «Ce qui s’est produit à Joliette est la culmination d’événements de racisme au quotidien dans cette ville», écrit l'autrice.

Dans les prochains jours et semaines, les décideurs tenteront de nous convaincre que la mort de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette est un cas isolé, que le renvoi de l’infirmière fautive réglera pour de bon la situation. Or, il n’en est rien. Les individus sont issus d’un système et ils contribuent à formater ce même système, qui a été biaisé dès la colonisation. Il faut un effort concerté, des mesures concrètes et un suivi rigoureux pour s’attaquer aux racines profondes du racisme systémique.

Condamner est nécessaire, renvoyer les fautifs également, mais sans plan d’action précis pour Joliette et le Québec, nous allons continuer à perpétuer ce système.

J’ai travaillé auprès des Attikameks au Centre d’amitié autochtone de Lanaudière et au cégep régional de Lanaudière à Joliette jusqu’en 2018.

Je n’ai jamais nommé le racisme parce que je savais que je ne faisais pas le poids contre mes interlocuteurs. Il est justement là, le problème, lorsqu’un groupe détient autant de pouvoir qu’il fait peur et qu’il empêche tout changement. Je sais aussi que malgré tout, cette ville est l’endroit où plusieurs amies attikameks ont élu domicile. Elles doivent trouver une manière d’y vivre malgré tous les obstacles qu’on met sur leur chemin.

Aujourd’hui, j’ai besoin de dire ce que j’ai vu et entendu à Joliette, car la mort de Joyce ne peut pas être en vain. Ce qui s’est produit à Joliette est la culmination d’événements de racisme au quotidien dans cette ville. Dénonçons ce qui est arrivé à l’hôpital de Joliette et nommons la vérité : les Autochtones sont victimes de racisme tous les jours à Joliette. Ce n’est pas uniquement l’hôpital de Joliette qui est gangrené, ce sont aussi les professeurs qui ne veulent pas que leurs élèves parlent en attikamek par crainte qu’ils complotent contre eux, la quasi-absence d’employés autochtones dans les commerces, les compagnies qui ont le monopole des logements et louent des appartements en mauvais état, les élèves attikameks surreprésentés dans les classes d’adaptation scolaire, les enfants séparés et placés dans des familles d’accueil blanches, le manque de soutien des institutions lorsqu’on signale une situation inquiétante pour un jeune Autochtone, les directions scolaires qui ferment les yeux ou excusent des comportements racistes, les dentistes qui refusent des clients autochtones, les services médicaux bâclés, les diagnostics faits en vitesse, les évaluations scolaires teintées de racisme, les regards lorsqu’on se promène et toutes les arnaques possibles pour soutirer plus d’argent aux clients autochtones.

Ça fait longtemps que la situation me préoccupe, qu’elle me met en colère et me décourage. Le 20 mars 2013, Radio-Canada écrivait à propos de la difficulté de trouver un logement salubre lorsqu’on est autochtone à Joliette. L’ancien maire René Laurin affirmait que les Autochtones « ont aussi souvent une mauvaise réputation de vie sociale. Plusieurs s’adonnent à l’alcool, d’autres à certaines drogues. Alors, cette réputation les suit […] Moi, je suis déjà allé à la Manawan. Pis j’ai vu des gens démolir leur perron de bois pour se chauffer, c’est souvent qu’on a vu ça. Parce qu’ils [les Autochtones] sont habitués de vivre dans des tentes, dans des abris de fortune qu’ils ont fabriqués eux-mêmes », disait-il.

Ces propos, tenus il y a sept ans, semblent sortis d’un autre siècle.

Le racisme perdure dans les villes comme Joliette, car il n’y a pas de représentants autochtones dans les instances dirigeantes. Aucun élu autochtone, aucun parent autochtone dans les conseils d’établissements scolaires, aucun Autochtone dans l’équipe de direction du CISSS Lanaudière. Le système est pensé pour et par des non-Autochtones.

Il faut nommer le racisme et il faut imposer un changement en choisissant de s’éduquer, en dénonçant et en instaurant des mécanismes pour restaurer une justice sociale. Par où commencer cette transformation du système ? En cherchant les causes profondes des problèmes que nous avons déterminés. Pourquoi si peu de jeunes Attikameks obtiennent-ils leur diplôme d’études secondaire ? Voici des indices. Étudier dans une école où notre langue maternelle est dévaluée, où la majorité des professeurs et élèves n’ont jamais mis les pieds dans une communauté autochtone, où tout le personnel est non autochtone, où on enseigne que les Autochtones sont soit sédentaires soit nomades (comme si ces modes de vie n’avaient pas évolué !), où on fait redoubler la majorité des élèves attikameks, où on permet la transmission d’un tas de préjugés et de stéréotypes, ça ne donne pas envie de s’investir, de tisser des liens, de persévérer.

C’est assez, c’est inacceptable, c’est lourd et il faut que ça cesse.

Il faut offrir de la formation continue, s’éduquer en consultant des documents comme la Trousse pour les alliées aux luttes autochtones et se doter de plans ambitieux dans l’espoir qu’un jour, la directrice du CIUSSS Lanaudière soit une Echaquan, une Petiquay ou une Ottawa.

13 commentaires
  • Céline Richard - Abonnée 1 octobre 2020 05 h 19

    Racisme systémique

    Je suis née et j'ai vécu mon enfance et mon adolescence à Joliette. Depuis mon enfance, j'ai perçu les Atikameks comme des ivrognes, violents, itinérants et s'en tenir loin car ils étaient dangereux...à l'école secondaire, dans les rues de la ville...j'ai réalisé une fois jeune adulte que c'était du racisme systémique. Au fond, on critique les américains de racisme envers les noirs, mais on n'a pas fait mieux avec eux, en tout cas à Joliette.

    • Cyril Dionne - Abonné 1 octobre 2020 09 h 13

      Je suis bien d’accord avec vous Mme Richard qu’il s’agit bien de racisme systémique envers les autochtones. Mais avant de déchirer notre chemise, il faut se demander quelles sont les causes de ce racisme en 2020 qui perdure encore. En sciences, comme dans tout autre domaine, il y a la cause et l’effet.

      D’emblée, je dois le dire, j’ai enseigné aux enfants autochtones en Ontario qui venaient probablement des pires réserves amérindiennes du Canada. L’enfant a six ans et déjà il annonce probablement une fin abrupte en ce qui concerne les études. J’ai vu des enfants mal nourris, mal vêtus dans un hiver de -40 degrés Celsius et dont les parents sont aux prises avec des substances abusives de toutes sortes. J’ai vu l’autobus scolaire qui dépose un enfant de six ans dans un endroit éloigné où personne n’est venu le chercher et donc repart avec l'enfant pour l’école.

      La cause, se sont les réserves, cet apartheid du gouvernement fédéral qui est souvent volontaire de la part des participants, mais qui emprisonne ces communautés dans une dépendance et une pauvreté abjecte. Les enfants à qui j’ai enseigné, eh bien, pour la plupart, ils affichaient des retards académiques au primaire tellement grands qu’il était certain que ceux-ci auraient beaucoup de difficultés à finir leur secondaire et encore moins de faire des études postsecondaires. Ce qui était triste d’un point de vue d’un enseignant, c’est que ces enfants étaient aussi intelligents que les autres.

      S’il n’y a aucun élu autochtone à Joliette, c’est tout simplement qu’ils ne sont pas présents. Vivre en marge de la société dans les réserves n’apporte que déboires et déceptions. En passant, le maire de la petite ville en Ontario où j’ai enseigné avait déjà été un autochtone et cela n’avait rien changé. L’émancipation des autochtones doit se faire par un passage obligatoire à l’éducation et il faut mettre fin aux réserves. Sinon, des épisodes comme celui de Mme Echaquan vont se répéter.

    • Roland Duguay - Abonné 1 octobre 2020 16 h 40

      kuei,

      Bravo Madame. Et ces commentaires et faits valent, mot pour mot, pour les Naskapis et les Innus de la Côte-Nord.

      Il s'agit de situations qui dévalorisent et méprisent des cultures millénaires. Le racisme naît de l'ignorance de l'autre et de la conviction d'une hiérarchie des peuples.

      Roland Duguay
      Sept-Îles / Uashat

  • Hélène Gervais - Abonnée 1 octobre 2020 07 h 01

    Ce qui aiderait....

    les autochtones, c’est leur implication à tous les niveaux du gouvernement, du travail, de l’école, etc. Comme c’est là, on ne les voit pas et on ne les entend pas, sauf quand ils installent des barrières pour bloquer la circulation, ce qui ne les rend pas trop appréciés

  • Gilles Théberge - Abonné 1 octobre 2020 07 h 08

    Je ne pensais pas que le problème était si criant à Joliette... Vous me jetez en bas de ma chaise. Vraiment, je n'y croyais pas. Il faut s'enlever la tête du banc de sable dans lequel elle semble bien enfouie.

  • Monique Girard - Abonnée 1 octobre 2020 09 h 33

    Comment modifier ces racines ?

    Merci madame Sioui pour votre témoignage et vos questions pertinentes ! Comment s'attaquer aux racines de ce mal qui sont profondément enfouies dans le sol de nos mentalités ? Je suis âgée de 70 ans et c'est bouleversant de constater que peu de choses ont changé depuis mon enfance à Roberval, ville où j'ai grandi, située à quelques kilomètres de Masteuiash, communauté innue apprelée jadis Pointe Bleue. Je regrette tellement de ne pas avoir profité du fait d'avoir grandi auprès de cette communauté, de l'avoir mieux connue.
    Les québécois font des voyages à l'étranger pour aller à la rencontre de nouvelles cultures et nous au Québec, nous avons la chance de côtoyer et de vivre près des Premières Nations et que faisons-nous pour aller à leur rencontre ? Pourquoi, lorsque j'étais à l'école, ne pas avoir amener les groupes d'élèves à Masteuiash pour les sensibiliser progressivement à cette culture, pour nous habituer à mieux nous connaître plutôt que de nous inculquer des préjugés ?
    Je suis certaine qu'il est possible d'instaurer des ententes avec les Premières Nations pour un partage de connaissances avec les écoles. C'est avec la connaissance, dès l'âge scolaire, que nous pourrons mieux vivre en harmonie et dans le respect mutuel. On n'a pas toujours besoin de faire des voyages en avion pour découvrir l'autre, tout près de nous, qui peut tant nous apporter, et que nous ne connaissions pas mais que nous jugeons. Il est grand temps d'arrêter les études, les rapports et analyses, le constat est fait, il faut maintenant passer à l'action !

    • Roselyne Escarras - Abonnée 2 octobre 2020 15 h 03

      Dès l'âge scolaire, et même avant , merci pour votre commentaire. Comme vous jepense que l'éducation est fondamentale. Er pas seulement pour leur apporter de connaissances mais surtout leur "apprendre à apprendre" à raisonner, à critiquer dans le sens positif ou négatif,

  • Denis Blondin - Abonné 1 octobre 2020 09 h 59

    Le regard et le non-regard

    Madame Sioui,
    vous mentionnez le rôle du regard dans la liste des indicateurs d'un certain racisme systémique. Je pense qu'il en dit long et qu'il pourrait servir de mesure assez précise du rapport entre les Autochtones du Québec et la société domiinante.
    Personnellement, je n'ai vécu qu'un court séjour de 3 semaines dans un village Innu de la Basse-Côte-Nord, appelé La Romaine à l'époque, et Unamen Shipu maintenant. C'était il y a un demi-siècle. Le village Innu et le village francophones sont de très proches voisins, comme deux quartiers un peu séparés d'un même établissement. De nonmbreuses relations (surtout commerciales) existaient mais aucun mariage, par exemple, alors que cela existait une ou deux générations auparavant.
    Je suis retourné dans cette région il y a quelques années. En attendant l'arrivée du bateau sur un quai, où plusieurs familles d'innus attenaient le retour de leurs enfants pour la rentrée scolaire J'aurais aimé pouvoir amorcer une conversatiion, mais j'ai été frappé par l'impossibilité d'établir d'abord un simple contact visuel, ce qui n'était nullement le cas lors de mes premières rencontres. Je pense que cela signifiait clairement que les Innus de la Basse-Côte-Nord avaient appris à éviter le déagrément d'être regardés comme des créatures inférieures et menaçantes.