Internationaliser l’Amazonie: une fausse solution

«L’appel à l’internationalisation de l’Amazonie provoque immanquablement une levée unanime de boucliers dans l’opinion publique brésilienne», écrit l'auteur.
Photo: Sergio Lima Agence France-Presse «L’appel à l’internationalisation de l’Amazonie provoque immanquablement une levée unanime de boucliers dans l’opinion publique brésilienne», écrit l'auteur.

Durant l’été 2019, alors que l’Amazonie était la proie des flammes (comme c’est le cas tous les ans, avec une intensité plus ou moins importante), certains chefs d’État et certaines organisations ont ressorti une vieille bannière : il faut internationaliser l’Amazonie, en retirer l’administration à un Brésil manifestement incapable de gérer correctement cet écosystème si sensible et la confier à un aréopage international doté de toute la sagesse nécessaire.

Destinée davantage à frapper les esprits et à faire pression sur le Brésil qu’à être vraiment mise en pratique, cette proposition appelle cependant à réfléchir sur la gouvernance internationale qui pourrait s’appliquer sur cette région, sur celle qui s’y applique déjà et sur la manière dont ce débat est probablement contre-productif si l’objectif est de changer la politique actuelle du gouvernement brésilien.

L’imaginaire de l’ingérence

Lorsque l’on parle « d’internationalisation » de l’Amazonie, ce qui est évoqué est l’imaginaire de la fameuse ingérence humanitaire. Selon celle-ci, devant une situation manifestement contraire aux intérêts communs de l’humanité, ou à la simple humanité, les États ont le droit d’intervenir et de remettre, en quelque sorte, les compteurs à zéro. Sans s’attarder ici à l’applicabilité (bien rare) de cette notion, il suffit de noter qu’elle ne fait pas du tout l’unanimité. Si le principe peut séduire, décider du moment opportun de son application est une question très épineuse.

Or, c’est bien la question qui se poserait en Amazonie : comment caractériser l’urgence ? Les incendies en Amazonie étaient-ils plus ou moins graves que ceux de Californie ou d’Australie ? On dira que c’est la politique du gouvernement Bolsonaro qui est en cause, mais quid alors de celle de Donald Trump ou du gouvernement australien ? […]

Proposer une telle « ingérence écologique » reviendrait à remettre en question la souveraineté des États sur leur territoire. On imagine mal la Chine, la Russie ou l’Indonésie, pour ne citer qu’elles, accepter pareille proposition. Et quel pays peut se permettre de donner des leçons ? […] Il sera difficile de repousser l’impression d’un relent colonial dans l’appréciation de pays censément « éclairés » et capables de mener les autres dans la bonne direction. […]

De plus, pourquoi vouloir imposer une gouvernance internationale nouvelle alors que les instruments sont déjà là ? Le Brésil a signé les principaux accords sur le climat […] Certes, le discours a radicalement changé depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, mais le Brésil reste lié — pour le moment au moins — par ses engagements passés.

Par ailleurs, d’autres moyens de pression existent […]. Il est possible d’introduire des clauses environnementales dans les accords entre l’Union européenne et le Mercosur, par exemple et, d’une manière plus générale, d’utiliser la carte commerciale pour obtenir des avancées sur le plan de l’environnement.

Le Brésil est une puissance exportatrice et n’a aucun intérêt à ce que son commerce extérieur soit menacé. […]

L’appel à l’internationalisation de l’Amazonie provoque immanquablement une levée unanime de boucliers dans l’opinion publique brésilienne. C’est une sorte de chiffon rouge agité par les gouvernements militaires et l’extrême droite depuis les années 1950, qui entraîne mécaniquement une réaction d’union nationale pour préserver l’intégrité de la patrie. Cela n’a pas manqué lors des incendies de 2019. […]

À partir de différentes prises de position de leaders internationaux […] et de travaux plus ou moins officiels d’organisations internationales […], une sorte de mythologie s’est constituée au Brésil autour du fait que les « étrangers » (comprenez les Européens ou les Américains) souhaiteraient voler l’Amazonie pour en exploiter les richesses à leur profit. […] Chaque nouvel appel à « l’internationalisation » se révèle ainsi être une stratégie contre-productive pour faire changer la politique du gouvernement brésilien, car celui-ci se voit (momentanément) conforté. […]

Un des aspects du problème

Enfin, appeler à une gouvernance internationale de la région, c’est ne regarder qu’un des aspects du problème, car la question du déboisement en Amazonie doit être replacée dans le contexte mondial. Ce n’est pas par haine des arbres ou par plaisir que les fermiers, petits ou grands, y détruisent la forêt.

Ce n’est pas non plus le cas des orpailleurs clandestins ou des forestiers qui pillent les forêts protégées et les territoires autochtones. Ils le font la plupart du temps pour assurer leur subsistance, répondre à la demande des marchés internationaux et nous pourvoir en toutes sortes de biens et de marchandises. […]

Si les pays occidentaux sont à un bout de cette chaîne, ils peuvent commencer par la transformer de leur côté, en adoptant des approches qui tiennent compte du coût environnemental des biens et services consommés et en s’astreignant eux-mêmes à des normes strictes. Mécaniquement, cette transformation se répercutera à l’autre bout, sans que nous devions brandir une impossible « internationalisation ».

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Relations, septembre-octobre 2020, no 810.

2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 29 septembre 2020 07 h 58

    Oui, mais...

    L'auteur a parfaitement raison et la solution est loin d'être facile. Mais il est un fait qu'avec Bolsonaro, le Brésil a cessé de protéger les peuples autochtones, en particulier ceux qui sont hors contact avec la société dominante, et la situation a empiré dangereusement avec la Covid19. En fait, des leaders autochtones du Brésil soulignent le fait qu'il y a des nations nouvellement contactées qui vont tout simplement disparaître. Les incendies de forêt ont augmenté d'une manière exponentielle alors que l'état brésilien ferme les yeux, envoyant un message aux squatteurs et aux multinationales que c'est un free for all dans la jungle amazonienne.

    La différence avec les ÉU ou l'Australie c'est que ces états ne ferment pas les yeux face à ces feux et qu'ils ne les tolèrent pas. Ces incendies sont fort probablement le résultat des changements climatiques alors qu'au Brésil il y a une volonté claire de « développer » l'Amazonie par le feu. Le Canada aussi est un délinquant en la matière non pas par les feux mais par la dévastation croissante de ses forêts anciennes de la côte ouest qu'on a détruit à environ 97% et de la forêt boréale du nord qui disparaît comme une peau de chagrin, en particulier au Québec, face à l'exploitation forestière à outrance.

    Donc, quoi faire ? Renoncer à l'internationalisation implique un certain laissez-faire et de fermer les yeux face à l'éradication des peuples autochtones qu'on cherche à faire disparaître pour faire place au « progrès ». Ce qui se passe est virtuellement un crime contre l'humanité et il serait certainement opportun qu'un tribunal international se penche sur la question et que les auteurs de ce crime soient traduits devant une cour internationale. Détruire des peuples est aussi un acte de génocide et le monde ne peut fermer les yeux sur cette situation.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 29 septembre 2020 08 h 19

    Des casques verts pour contrôler la menace environnementale en Amazonie!

    L'Environnement sur terre est surtout menacé par les compagnies minières, forestières et pétrolières. Ce triste phénomène est international et de nombreux pays comme le Dominion du Canada. Le Québec lui-même est frappé par cette attaque sauvage de nos ressources qui vont en s'épuisant pour le profit de quelques actionnaires et des paradis fiscaux.
    Comme il y a les casques bleus, nous pourrions avoir des casques verts qui seraient envoyés aux points chauds, comme en Amazonie. Ainsi, la pilule serait moins difficile à faire passer au Brésil et nous aurions une vision plus précise de ce qui se passe dans cet endroit jadis paradisiaque! Bref, il ne s'agit pas de faire la police au Brésil, mais plutôt de l'aider en prospérer internationalement (commerce extérieur) tout en réduisant les effets dévastateurs dont il est souvent question!