La guerre de religion états-unienne

«La confrontation actuelle ne vise plus le vivre-ensemble mais au contraire la victoire d’une certitude à tout prix, avec d’un côté la
Photo: Lynsey Weatherspoon Agence France-Presse «La confrontation actuelle ne vise plus le vivre-ensemble mais au contraire la victoire d’une certitude à tout prix, avec d’un côté la "cancel culture", de l’autre la "post-vérité"», écrit l'auteur.

Les scènes de violence se multiplient aux États-Unis, non seulement entre les manifestants de Black Lives Matter et la police, mais entre les deux camps des anti et des pro-Trump. Il ne s’agit plus d’exiger la justice pour les victimes de bavures policières ou le racisme latent des mentalités. Ces enjeux sont devenus secondaires. La question raciale n’est plus qu’un emblème. De même, les partisans de Trump, sans revendications précises, ne prétendent que vouloir rétablir l’ordre. La véritable ligne de partage de ces « États-désunis » est de nature religieuse, opposant deux visions du monde.

On a, d’un côté, la vision libérale, démocratique, qui prône le dialogue, la spiritualité, avec la part de naïveté indissociable de projets qui, pour progresser, s’orientent par un idéal. Sa figure tutélaire est Obama, ses défenseurs, les minorités, son référentiel, l’humanité. De l’autre, on a la foi identitaire qui prône l’usage de la force, le retour à la ségrégation, le matérialisme et le cynisme sous-jacent qui accompagne toujours les hiérarchisations humaines. Son idole est Trump, ses défenseurs, les classes populaires blanches victimes de la désindustrialisation, son référentiel, un Occident dominateur. Les uns visent l’universel à travers sa diversité, les autres la « fiction identitaire » de l’exceptionnalisme américain. Aussi pourrait-on comparer les manifestants aux protestants cherchant à se défaire de la tutelle papale et les pro-Trump aux catholiques voulant universaliser (katholikos) leur identité particulière.

Que la question raciale ait été le déclencheur de ces déchirements confirme que l’enjeu est d’ordre sacré. Sacré de l’humanité d’un côté, sacré de l’« America First » de l’autre. La question n’est plus celle de l’amélioration de l’existence humaine, mais de la définition de l’être humain. C’est pourquoi le mépris a remplacé les arguments. Quand on voit les trumpistes défiler armés sur leur 4x4, aspergeant les manifestants de gaz répulsif à ours, on peut se demander si c’est une preuve ou une réponse à la formule de Hillary Clinton — qui lui aurait fait perdre l’élection — qualifiant les partisans de Trump de « déplorables ».

Les différences se sont ainsi radicalisées en clivages, et les clivages en sécession. L’autre est un hérétique qu’il faut condamner, non un semblable avec qui il faut composer. La « civilisation des mœurs » démocratiques est en péril. Le dialogue suppose que les différences s’inscrivent dans un monde commun où les conflits violents sont convertis en disputes argumentées. Mais il faut pour cela des enjeux concrets sur lesquels faire consensus : partage des richesses, mesures sanitaires, politique industrielle, etc. Or la confrontation actuelle ne vise plus le vivre-ensemble mais au contraire la victoire d’une certitude à tout prix, avec d’un côté la « cancel culture », de l’autre la « post-vérité ». Il ne s’agit plus de faire avancer des enjeux, mais de décréter un Bien et un Mal. Retour au Moyen Âge. Ou peut-être seulement à ce XXe siècle dont les totalitarismes voulaient rétablir une vérité humaine indiscutable.

Quand une partie de la population soutient un présidentiable qui affirme qu’il pourrait tuer quelqu’un sur la 5e avenue « sans perdre un seul vote », c’est qu’on a changé de référentiel. Il n’est plus question de choix politiques, mais d’une foi qui transcende le réel, la vérité, la morale : le vivre-ensemble a été écrasé entre le ciel des certitudes et l’enfer de la guerre civile.

26 commentaires
  • Loraine King - Abonnée 21 septembre 2020 06 h 41

    La règle d'or

    Au pays où l'anglo-protestant blanc se croit maître du monde, le ministre baptiste Jerry Falwell réalisa que si les religions n'ont pas leur place dans l'état, elles sont bienvenues en politique. On est en 1976 quand il entreprend ses rallies I Love America, en '79 quand il fonde le Moral Majority La moralité est au coeur de la politique américaine : contre les droits des individus, ceux des homosexuels et des femmes à qui on veut imposer la morale de la majorité, contre les droits civils et la justice environnementale. L'égalité des droits entre les sexes n'est pas une garantie dans la constitution américaine et est constamment remise en cause par les législateurs,au fédéral, dans les états ou localement, Sex sells, semble-t-il, et de bien des manières.

    Pour moi le choc s'est produit un Noël quand on circulait la rumeur avec photos que Michelle Obama est un homme. J'ai une chose en commun avec cette grande dame : la taille (5 pieds 11 pouces) et j'ai bien mal réagit. J'ai coupé bien des ponts depuis.

    Les religions sont de bien mauvaises choses, dit-on, mais 'aimer son prochain comme soi-même' demeure une bonne idée.

    • Françoise Labelle - Abonnée 21 septembre 2020 18 h 10

      je ne peux cliquer sur »J'aime» mais en ce qui concerne les «chrétiens», tout est dit.

  • Michel Lebel - Abonné 21 septembre 2020 07 h 12

    Décadence!

    Les États-Unis, comme bien d'autres pays occidentaux, connaissent la décadence. La présidence de Trump en est une belle illustration. La raison et la notion de vérité ont foutu le camp. La religion est instrumentalisée. Comment cela finira-t-il? Je n'en sais rien. Faut-il conclure comme le veut un certain adage que les plus belles fleurs poussent sur le fumier. Il faut l'espérer, mais je dirais que le temps presse et les fleurs ne sont pas abondantes. Et ce renouveau ne pourra être qu'en premier d'ordre spirituel. Un plus grand matérialisme ne mène qu'au nihilisme, au vide.

    M.L.

    • Jean-François Trottier - Abonné 21 septembre 2020 17 h 41

      M. Lebel, dites-le donc. La religion est un instrument du fait que c'est une organisation humaine, gérée par des humains qui ont un contrôle inimaginable sur leurs ouailles. Pas besoin d'une décadence pour ça.

      Elle est un instrument aux USA depuis leur création. Pareil au Canada. Dire le contraire serait anti-historique, que ce soit en regardant l'Église catholique par rapport aux Québécois, ou l'Église Anglicane qui servi les gouvernements avec diligence et les a justifiés en tout temps dans leurs asservissemenrts des nations.

      Ce n'est pas pour rien que le France a tout d'abord sorti l'Église dans les années qui ont suivi la Révolution, ni que les Révolutionnaires d'URSS ont fermé les Églises.
      Depuis, l'Église est revenue en Russie, en parfait accord avec le pouvoir qui la soutient à bras armés et inversement.
      Et en France, ceux qui souhaitent un retou de l'Église sont d'extrême-droite, comme aux USA. Bizarre?
      Non. Normal. C'est ce à quoi sert une religion : transcender la réalité en lui donnant un sens qu'elle n'a pas, en tout cas selon nos "pauvres" sens. C'est terriblement loin de l'État de droit ça, qui exige même poiur l'intention des prreuves bien tangibles.

      Que dire des États islamistes, ou des partis comme ldes Frères Musulmans, ailleurs?
      Les religions plaident pour un absolu, et donc nepeuvent voir le pouvoir que dans l'absolu.

      Les religions n'ont rien à faire avec les pouvoirs temporels. Rendons À Céssar ce qui lui appartient, et gardons les religions dans les salons et les coeurs, très loin de la place publique.

      Les religions ne sont pas instrumentalisées. C'est la foi et les croyances qui le sont. Les organisations que sont les religions sont des instruments aux mains de leurs meneurs, dont il est possible en effet que certains soient plein de bonnes intentions. Ils se préparent à en paver l'enfer, de leurs bonnes intentions.
      Jamais les religions n'ont été en faveur du libre choix des gens. Jamais.

    • Jacques Légaré - Abonné 21 septembre 2020 19 h 33

      Michel, Trump est le produit de sa religion.

      Le matérialisme (la science en somme) a amené les USA sur la Lune et superpuissance de ce monde.

      Hélas, sa religion lui colle ses derniers archaïsmes : anti-avortement, homophobie, misogynie indécrottable, racisme hébraïque, inégalité économique cruelle justifiée par «Rendez à Crésus ce qui est à Crésus et à Dieu ce qui est à Dieu». En Amérique, «César» c'est Crésus.

      Le «renouveau spirituel» ne serait qu'une régression jusqu'au Mayflower (1620). Il faut du solide, pas de l'archaïsme biblique.

      Le solide : la philosophie libérale des Pères fondateurs (Jefferson, Madison et les autres), poursuivie par la social-démocratie débutée dès Taft qui s'opposa le premier aux grands trusts.

      Les chrétiens le plus fervents votent Trump, et le soutiennent à fond. Ce n'est pas une «instrumentalisation» de la religion. C'est son essence : être avec les puissants pour avoir des privilèges et ne pas payer d'impôts. Cherchez l'épingle...et vous trouvez le clocher !

      Les religions sont l'opium du peuple. C'est connu depuis...Anaxagore.

  • Cyril Dionne - Abonné 21 septembre 2020 07 h 45

    Les bons et les méchants

    Bon, encore le monde des bons et des méchants. Les uns portent un chapeau blanc et les autres, noirs. Et d’une lorgnette bien parisienne, on fait une analyse qui est aberrante et fausse à peu près à tous les points de vue.

    Cela dit, la vision libérale nous a amené entre autre, la mondialisation, le néolibéralisme, les GAFAM, les paradis fiscaux, le 1%, les accords de libre-échange avec la libre circulation des biens, services et personnes qui conjuguent à la discrimination positive et systémique, à l’appropriation culturelle, aux territoires non cédés au Canada, aux « safe space » et tout ce jargon incongru d’une société qui carbure à la rectitude politique. On est loin du dialogue lorsqu’on empêche les autres de parler dans les universités au nom de la très sainte culture du bannissement puisque ceux qui se disent porteurs de la Vérité, se sentent investis d’une mission divine. Et on pourrait aussi parler d’une spiritualité sélective.

    De l’autre côté, c’est le ras-le-bol des gens ordinaires, des gilets jaunes américains qui ont perdu leur dignité socioéconomique d’élever leur famille et leur mouvement s’apparente plutôt à une prise de la Bastille bien américaine. Et en temps de pandémie, l’universel des citoyens du monde et de nulle part devient tellement inutile puisqu’il conjugue dans une pseudo-réalité d’idéal hypocrite pour les âmes bien nées. Les gens ont compris que le régionalisme a bien meilleur goût.

    Enfin, la religion n’a rien à voir avec cette nouvelle révolution américaine 2.0. Rien. Les gens se réapproprient seulement ce qu’on leur avaient volé. Les États-Unis d’Amérique ont toujours été divisés. Ceci dit, plus de 22% des Afro-Américains s’apprêtent à voter pour Donald Trump alors que c’était 8% seulement en 2016. Une marge encore plus importante des Latinos le fera aussi. Ceux qu’on appelle les hérétiques aujourd’hui étaient les mêmes qu’on brûlaient au bûchers durant cette époque de la grande noirceur avant que naissent les Lumières.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 21 septembre 2020 15 h 30

      Monsieur Dionne, votre lecture des faits vaut cent fois celle de n'importe quel sorbonniste, aussi docte pense-t-il être.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 21 septembre 2020 15 h 38

      Oui, moi aussi j'ai pensé à vous en lisant cela. Pas facile de sortir du manichéisme, n'est-ce pas?

    • Bernard Plante - Abonné 21 septembre 2020 21 h 08

      "Enfin, la religion n’a rien à voir avec cette nouvelle révolution américaine 2.0. Rien."

      Les religieux catholiques ultraconservateurs versent des millions de dollars à la campagne de Trump mais ils n'ont aucune influence sur la politique et n'espèrent rien en retour. Évidemment.

  • Raynald Blais - Abonné 21 septembre 2020 08 h 11

    Apparences morales

    De la part d’un spécialiste des questions éthiques, comparer les hostilités ouvertes aux États-Unis à une guerre de religion digne du Moyen Âge n’est pas surprenant. D’ailleurs cette vision d’une lutte entre le Bien et le Mal est largement encouragée par les protagonistes qui s’affrontent sur la place publique et les observateurs, spécialistes ou non des radicalisations, qui tergiversent sur l’issue du combat. Par contre, du mince échantillon que forment les manifestants en regard des 328 millions et quelques d’Américains, conclure que la nation américaine est actuellement profondément divisée en deux camps irrémédiablement opposés sur une question de mœurs et de morale est inacceptable statistiquement parlant à cause d’une marge d’erreur trop importante.
    Alors les analystes du conflit et ses acteurs, politiciens et manifestants, tendent volontairement ou non, consciemment ou non, à matérialiser et étendre cette division éthique, plutôt que simplement la constater. Ils tendent bien malgré eux à remplacer les divisions sociales, économiques et politiques, beaucoup plus dangereuses pour la classe des milliardaires et millionnaires américains, par une fracture au sein du peuple.

  • Yvon Montoya - Inscrit 21 septembre 2020 08 h 27

    ''Retour au Moyen Âge. Ou peut-être seulement à ce XXe siècle dont les totalitarismes voulaient rétablir une vérité humaine indiscutable.''

    Laissons le Moyen-Age par trop éloigné de nos problématiques plus proches en effet de la naissance des nationalismes et par extension des totalitarismes. La culture du 21ième siècle qui est en train de se créer à nos yeux n'a pas encore de réelle définition sociétale mais on peut dire par avance que les lendemains ne vont pas chanter. Le thymos (au sens hegelien0 populaire est en colère irrationnelle. Le Trumpisme et autres lubies, à cela vous ajoutez les délires dits de Gauche ou d'Extrême-Gauche, n'aideront pas à faire de cette nouvele cultrure un bonheur démocratique. Trump et consorts dans la planète sont en train de détruire véritablement les fondaiotns et les fondements de la démocratie occidentale. Merci.