Régions éloignées, voir petit ou voir juste

Investissement Québec et la Caisse de dépôt risquent de perdre gros dans la vente de la cimenterie McInnis de Port-Daniel–Gascons, en Gaspésie (sur la photo). Cette déconfiture s’ajoute aux déboires de la Gaspésia, comme si la région avait besoin d’un échec de plus.
Photo: Cimenterie McInns Investissement Québec et la Caisse de dépôt risquent de perdre gros dans la vente de la cimenterie McInnis de Port-Daniel–Gascons, en Gaspésie (sur la photo). Cette déconfiture s’ajoute aux déboires de la Gaspésia, comme si la région avait besoin d’un échec de plus.

La cimenterie McInnis est à vendre. Comme l’écrivait Robert Dutrisac dans son éditorial du mardi 8 septembre 2020, Investissement Québec et la Caisse de dépôt risquent d’y perdre gros. Cette déconfiture s’ajoute aux déboires de la Gaspésia, comme si la région avait besoin d’un échec de plus. Grosse politique, gros projets, gros investissements, grosses pertes, grosses déceptions, grand désespoir et des pertes par centaines de millions…

Pendant ce temps, l’arrière-pays se détricote. Sa dévitalisation risque de provoquer un effet domino et de déstabiliser les centres régionaux. Pour contrer ce qui se déploie déjà, il faut soutenir et reconfigurer les économies locales avant que le déclin démographique ne détruise les masses critiques. Le potentiel est pourtant immense et les acteurs locaux déploient beaucoup d’ingéniosité pour le faire voir et le développer. Mais promoteurs et intervenants du milieu peinent à trouver les fonds et le soutien entrepreneurial et gouvernemental pour des projets porteurs taillés à l’échelle du milieu.

Une stratégie en cinq actions

Je n’ai théoriquement rien contre les gros projets, mais en pratique, je considère comme plus porteuse, plus pertinente et moins risquée, pour redynamiser une région dévitalisée, la stratégie des petits pas en concordance avec les réalités du milieu. Au lieu d’un mégaprojet tous les 20 ans, pourquoi ne pas créer 20 entreprises par année pendant 20 ans (400 entreprises) dans des filières porteuses d’avenir ? Telle est la vision de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) concernant la revitalisation des régions éloignées des grands centres. Ses chercheurs s’emploient à soutenir et à accompagner les milieux pour faire émerger un autre modèle de développement. À l’IREC, nous nous sommes intéressés, avec un regard pratique et méthodique, à revoir les possibles pour la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et le Bas-Saint-Laurent, deux régions touchées par la dévitalisation. Avec les promoteurs de projets et de nombreux intervenants du milieu, voici notre constat et l’approche que nous faisons valoir :

1. La première action doit engager la recherche. Notre territoire est d’une richesse inouïe, il y a un potentiel régional qu’il faut mettre en évidence, en cerner rigoureusement les possibles. Il faut faire de la recherche pour bien cerner les réalités et surtout pour établir la bonne façon d’arriver rapidement à mettre les projets sur les rails. Il y a urgence. Nous avons un devoir de résultats, car les problèmes déboulent plus vite que les processus qui font tourner les ministères et les agences de développement.

2. La deuxième action est aussi d’ordre intellectuel puisque pour opérationnaliser le potentiel territorial, un concept phare doit nous guider. La mise sur pied de filières structurantes aux effets multiplicateurs est notre réponse (filière du lin, du sirop d’érable, de la production ovine, du maraîchage biologique, de la biomasse, des arbres fruitiers, des fermes forestières…). En envisageant la chaîne de valorisation au complet, nous pouvons mieux jauger les difficultés à surmonter, les alliances possibles, les dépendances à éviter, et ainsi de suite. Nous devons plonger notre regard sur l’ensemble des étapes que suit un produit pour saisir la chaîne complète de son évolution du producteur au distributeur, en passant par le transformateur pour nous assurer de l’ancrage territorial le plus susceptible d’élargir la base entrepreneuriale des collectivités.

3. La troisième action vise la mobilisation. Les gens du milieu doivent être les principaux acteurs, promoteurs et surtout bénéficiaires des filières envisagées. Quand arrêterons-nous de dérouler le tapis rouge aux investisseurs étrangers ou à une élite financière nationale qui n’a dans sa mire que les intérêts de ses actionnaires ? La réussite en région passe d’abord par la capacité de concertation, par la coopération entre les divers acteurs pour s’assurer d’une meilleure prise en compte du bien commun, de l’intérêt collectif du milieu. La logique du tout-au-marché ne peut mener qu’à la fermeture des régions, à la mort des communautés.

4. La quatrième action vise la planification et la direction. Répondre aux demandes des promoteurs locaux c’est bien, mais largement insuffisant. Il faut une vision partagée pour orienter le potentiel entrepreneurial vers les filières d’avenir et faire converger les initiatives. Il faut aussi des structures porteuses, tout le monde en convient. Mais il faut qu’elles soient tournées vers la recherche de résultats et qu’elles soient redevables pour ce qu’elles apportent et non pas pour les processus qu’elles animent…

5. La cinquième action est le soutien sur le terrain. L’IREC a créé, il y a deux ans, un groupe d’intervention tactique (Agrofor), agriculture, foresterie dans les régions Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et Bas-Saint-Laurent prêt à soutenir les entrepreneurs et les collectivités qui veulent s’engager dans une filière, à analyser avec eux les tenants et aboutissants de leur implication et à les situer dans l’ensemble du processus de la chaîne de valeur.

Pour se relever des dégâts de la pandémie, il faut des approches de relance qui collent au plus près du dynamisme des collectivités. Et puisque la crise climatique nous oblige déjà à revoir de fond en comble nos choix économiques et de société, autant faire d’une pierre deux coups. Les gros projets d’un autre âge ne sont pas la voie à suivre.

« Voir petit », mon titre est un peu provocateur… mais je ne voulais pas passer pour un prophète. J’aurais aimé écrire « Voir juste ».

8 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 18 septembre 2020 03 h 23

    « Espèce de périphérique ! » (Capitaine Haddock)

    Qui est la grosse tête qui a inventé le concept de « régions » ? Pire : qui a bien pu les qualifier d’éloignées ou de périphériques ? Au Québec, avant 1960, personne ne se concevait comme régional et encore moins comme périphérique. Le concept de « régions » est apparu avec les premières grosses têtes de la Révolution tranquille. Auparavant, nul n’avait eu l’outrecuidance de s’imaginer au Centre de quoi que ce soit. Les concepts de Centre et de Périphérie étaient encore absents des esprits. Il était normal de vivre soit en ville, soit au village ou à la campagne. Nul n’en faisait tout un plat. Le concept de « comté » égalisait tout le monde. C’est cette normalité d’habiter où que ce soit sur le territoire du Québec qu’il faudra retrouver un jour. Hergé aurait pu ajouter une injure au répertoire pourtant déjà riche du capitaine Haddock : « Espèce de périphérique ! »

    Le Québec : http://wikiquebec.org/images/0/03/Carte-du-quebec-

    • Jacques Patenaude - Abonné 18 septembre 2020 20 h 55

      Merci de nous rappeler qu'avant la révolution tranquille la Gaspésie, la Beauce, l'Abitibi, etc n'existait pas. Ces inventions bureaucratique devraient d'ailleurs être abolie pour ne laisser qu'un seul Québec homogène.

    • Léonce Naud - Abonné 19 septembre 2020 09 h 04

      Monsieur Patenaude : trop transparent et vicieux, votre détournement de sens. Ce que j’ai écrit, c’est qu’à l’époque des Canadiens-français, les gens habitaient d’abord une paroisse, un village ou une ville, cette dernière petite ou grande. Ces localités étaient situées dans des Comtés. Ces derniers étaient situés dans une Province laquelle se trouvait au Canada. Le Comté était le socle de l’organisation territoriale, tout comme le Département celui de la France. À Deschambault, mon village natal, un fonctionnaire du Gouvernement qui serait venu dire aux gens qu’ils lui étaient « périphériques » en quoi que ce soit aurait eu intérêt à reprendre l’autobus le même jour pour retourner d’où il était parti.

  • Bernard Terreault - Abonné 18 septembre 2020 08 h 58

    Faut-il vraiment ''intervenir'' ?

    Que ce soit à Ahuntsic-Cartierville, Beauceville, Sainte-Foy, Dorval ou Percé une entreprise prospère et crée de bons emplois si elle est bien gérée, si son produit a de l'avenir, et si elle placée à la bonne place au point de vue fournitures, besoins en main d'oeuvre et débouchés pour ses produits. Il n'y a pas de raison pour ''développer'' artificiellement une région plus qu'une autre. Historiquement, ce sont les humains qui se sont déplacés pour améliorer leur sort. Des chasseurs-cueuilleurs se sont établis dans les plaines fertiles arrosés par de grands fleuves pour cultiver. Des gens se sont spécialisés pour produire les outils dont ils avaient besoin en profitant de la proximité de minerais métalliques. D'autres se sont installés au bord de la mer pour y vivre de la pêche. Et ainsi de suite. Des millions d'homo sapiens se sont déplacés depuis leur origine en Afrique est-centrale pour peupler progressivement Proche-Orient, puis Europe, Asie et enfin Amérique. pourquoi un jeune gaspésien ne ferait-il pas les quelques centaines de km pour travailler en informatique à Québec, en assurances à Montréal ou en fabrication à Granby ?

  • J-Paul Thivierge - Abonné 18 septembre 2020 11 h 33

    Investir autrement

    T Il semble que le but premier d'avoir investi dans cette cimenterie comme jadis dans la Gaspésia, c'était pour assurer l'avenir à moyen et long terme de l'occupation du territoire. Comme les pêcheries et la foresterie font à peine vivre les résidents âgés, les jeunes de ces régions qui vont s'instruire ailleurs dans les grandes villes et si les perspectives d'emplois d'avenir durables et payants sont faibles et inexistantes ils ne s'établiront pas dans la région de leurs ancêtres. Ils y viendront seulement passer leur vacances ou visiter la parenté.
    On pourrait se demander si les 1,6 milliards dépensé dans la région pour cette cimenterie devant à l’origine fournir les besoins de la côte est des É-U , les 3 autres cimenterie québécoises ne fonctionnant qu’à 60 % de leur capacité. Si on avait choisi de donner 4 M$ à 400 familles ou 2 M$ à 800 familles avec obligation de les dépenser localement dans les régions Gaspésie, Bas St Laurent,
    On peut se demander si au bout d’une trentaine d’années ces 1,600,ooo,ooo $ auraient eu un effet plus positif et de prospérité régionale
    que de céder à perte ce site de qualité et les installations à une entreprise qui fera des profits ailleurs
    comme les machines à papier de Gaspésia qui tournent désormais en Corée.
    On ne le saura jamais...

    • René Pigeon - Abonné 18 septembre 2020 15 h 26

      "les machines à papier de Gaspésia tournent désormais en Corée"

      Pour combiende temps ? Les réseaux sociaux ont fait chuté la consommation de papier journal au point où la majorité des usines ont fermé ou fermeront.
      Les seules reconversions de papetière seront vers le carton pour livrer des commandes en ligne. Les concepteurs et décideurs de la Gaspésia n'avaient pas prévu ces changements.

  • Pascal Barrette - Abonné 18 septembre 2020 13 h 34

    Mon Témiscamingue

    J’ai quitté mon Lorrainville de la région alors nommée Témiscamingue tout court. Recruté par les Clercs-de-St-Viateur comme candidat à la prêtrise, j’ai quitté mon village à douze ans pour aller au Juvénat de La Ferme, non loin d’Amos dans la région alors nommée Abitibi tout court. En 1960, pour ne pas être en reste, l’évêque du diocèse a fondé le Petit séminaire de Rouyn. J’ai fait partie de la première cohorte. Rendu en belles-lettres, il n’y avait plus de professeurs qualifiés pour compléter le cours classique jusqu’en philo II. Il y avait bien sûr le Collège de Rouyn des Oblats, mais je soupçonne que cette institution était trop laïque pour le diocèse et les autres communautés religieuses qui se concurrençaient pour attirer les meilleures recrues. Mes supérieurs et parents m’ont alors offert de poursuivre mes études au Petit séminaire d’Ottawa. J’y habite encore. Tout en ne reniant pas mon parcours et n’étant pas du type chasseur nomade, je m’ennuie de mon Témiscamingue.

    Monsieur Véronneau, si les autorités tant religieuses que civiles de l’époque avaient mis en pratique votre stratégie en cinq points, après n’avoir gardé qu’une poignée de jeunes talents, les autres s’étant dissous dans une diaspora pan-provinciale vers les «grands centres», mon Témiscamingue serait peut-être aujourd’hui plus fleurissant . J’y vivrais peut-être encore, heureux de sentir l’odeur des ses champs et de contempler la beauté de son Lac.

  • Roméo Bouchard - Abonné 18 septembre 2020 20 h 15

    Le chainon manquant: le pouvoir politique des régions

    La stratégie de développement développée ici peut difficilement se réaliser dans le cadre de centralisation politique actuelle où les régions ne sont pas des entités politiques dotées de gouvernements élus et de pouvoirs et ressources autonomes mais totalement dépendantes du centre. Les économies régionales sont pensées et appliquées par le centre, en fonction des modèles et des besoins du centre, et non par les populations régionales en fonction des ressources et besoins propres des régions.
    Sans décentralisation du pouvoir politique et redéploiement des activités sociales, économiques et culturelles dans les régions. les plus beaux plans resteront théoriques. La réforme prioritaire est la démocratie territoriale..