Vers un changement politique en Biélorussie?

La Biélorussie fait aujourd’hui face à des manifestations sans précédent, rappellent les auteurs.
Photo: Sergei Gapon Agence France-Presse La Biélorussie fait aujourd’hui face à des manifestations sans précédent, rappellent les auteurs.

La Biélorussie, longtemps considérée comme la « dernière dictature d’Europe », fait face à des manifestations sans précédent depuis la sixième réélection du président Alexandre Loukachenko, le 9 août dernier. Sa rivale, Svetlana Tikhanovskaïa, s’est exilée en Lituanie dans des circonstances mystérieuses. Cette dernière s’était présentée dans la course à la suite de l’incarcération en mai de son conjoint, Sergeï Tikanovksi. Les rassemblements de campagne de Tikhanovskaïa auraient attiré les plus grandes foules au pays depuis son indépendance en 1991.

Depuis le début de la campagne présidentielle, plusieurs des opposants politiques ont été disqualifiés et emprisonnés sous des prétextes infondés allant de crimes financiers à « perturbation » de l’ordre public. Ceux-ci sont considérés comme des prisonniers d’opinion par Amnistie internationale. Selon cette même organisation, les violations des droits de la personne déjà existantes sont amplifiées en contexte électoral […].

L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe estime qu’aucune élection présidentielle observée n’a répondu aux normes internationales en matière d’élections libres, justes et équitables. Le peuple biélorusse réclame aujourd’hui une fin au régime autoritaire, la démission de Loukachenko, de nouvelles élections et une libération des prisonniers politiques.

« Il n’y aura pas de révolution. » C’est ce qu’a déclaré Loukachenko au lendemain des élections. Celui-ci n’en est pas à sa première remarque incendiaire. Politicien connu pour ses propos misogynes et irrespectueux des droits de la personne, il avait déclaré en 2012 qu’il était préférable « d’être un dictateur plutôt qu’un homosexuel ».

Non seulement les opposants politiques sont-ils emprisonnés, mais leurs partisans sont intimidés et font face à de lourdes amendes, à des arrestations arbitraires et à des répressions brutales. Dans les derniers jours, des photos choquantes ont circulé sur les réseaux sociaux où on peut constater l’ampleur des traitements inhumains dans la prison Akrestina de Minsk. L’accessibilité à l’information a été sérieusement limitée, notamment le jour des élections, en raison du contrôle des médias et la restriction de l’accès à l’Internet.

La paranoïa du leader de l’ex-République soviétique se fait sentir par ses tactiques autoritaires. Sa mauvaise gestion de la pandémie du coronavirus, qu’il qualifie de « psychose de masse », laisse un goût amer à la population, qui doit aussi composer avec des conditions socio-économiques déplorables.

Le président peut compter sur le soutien d’autres chefs d’État aux idées et aux pratiques similaires. En effet, Xi Jinping, Vladimir Poutine, Recep Tayipp Erdogan et le président kazakh, Kassym-Jomart Tokayev, ont tous félicité Loukachenko pour sa victoire contestée. Le président russe a d’ailleurs précisé à son homologue biélorusse qu’il était prêt à « offrir une assistance militaire si nécessaire ».

Pour faire face à cette incompétence et à cette répression politique qui dure depuis 26 ans, la population a recours à diverses actions symboliques et pacifiques comme des chaînes humaines et des slogans. Convaincu qu’un « complot international » organisé par l’OTAN serait en préparation contre son régime, le président, dont la confiance était jusqu’à maintenant quasi inébranlable, semble affecté par les récents événements. Déconnecté de son peuple, serait-ce l’essoufflement du régime ?

La petite République de 9 millions d’habitants connaît des bouleversements politiques majeurs qui méritent une plus grande attention de la part de la communauté internationale. Bien que les États-Unis et l’Union européenne aient dénoncé la fraude électorale, discuté de sanctions et menacé « d’intervenir », la crise ne semble pas perdre de son ampleur. Au Canada, terre d’accueil de plusieurs diasporas est-européennes, des rassemblements en soutien aux manifestations populaires ont eu lieu la semaine dernière.

À mi-chemin entre l’Europe et la Russie, la Biélorussie possède une situation géographique et politique qui devrait susciter un plus grand intérêt des analystes et des journalistes occidentaux. Les violations graves des droits de la personne devraient inquiéter davantage la communauté internationale. Parmi les multiples mouvements sociaux se déroulant dans le monde, les Biélorusses méritent eux aussi dignité et considération.

1 commentaire
  • Pierre Fortin - Abonné 19 août 2020 10 h 56

    Il faudrait élargir votre horizon en allant puiser les faits à la source


    Madame Santoire, Monsieur Cloutier,

    Je m'étonne que des doctorants en sciences politiques se prononcent sur les troubles qui agitent la Biélorussie sans aborder la dimension internationale du litige tout en y allant de déclarations gratuites. Que les présidents russe, chinois ou kazakh aient félicité Loukachenko pour son élection, cela n'est que banalité diplomatique; mais affirmer qu'il peut compter « sur le soutien [de ces] chefs d’État aux idées et aux pratiques similaires » est franchement outrancier et révèle votre ignorance des relations entre les États de l'Europe de l'Est et particulièrement de cet espace désigné comme Intermarium dont certains rêvent encore.

    Je vous suggère de bien vous informer sur la chaîne télé Nexta, basée en Pologne, qui diffuse en temps réel les infos relatives à la marche des manifestants; tout comme vous pourriez fouiller ce simulacre échoué de "coup d’État russe" en Biélorussie, ourdi en Ukraine et impliquant 32 mercenaires du groupe Wagner.

    Si vous doutez de l'intervention étrangère, peut-être croirez-vous ce conseiller adjoint à la sécurité nationale d’Obama qui se prononce, en clair, sur la Biélorussie :
    « Ben Rhodes @brhodes - 4:11 UTC · 11 août 2020
    « Les Américains doivent reconnaître que la lutte contre Loukachenko en Biélorussie est notre combat. Il fait partie de la même tendance qui a ravagé les États-Unis, la Russie, la Turquie, la Hongrie, Hong Kong, le Brésil, Israël, l'Égypte, les Philippines, le Zimbabwe et d'autres. Nous avons besoin d'une solidarité soutenue en réponse. »

    Vous pourriez aussi consulter la NED afin de connaître le soutien qu'elle a accordé à la Biélorussie en 2019 : https://www.ned.org/region/central-and-eastern-europe/belarus-2019/

    Pour simplifier, on peut comparer la situation de Loukachenko à celle de Ianoukovytch en Ukraine qui cherchait profit à jouer l'Europe contre la Russie, à « traire deux vaches » comme disent les Russes, avant de tout perdre avec le Maïdan en 2014.