En 1970, le drame de Forillon

«En déshumanisant les lieux au seul profit de la conservation de la nature, on a aménagé un parc qui est aujourd’hui magnifique, mais délesté de son âme», affirme l'auteur.
Photo: Parcs Canada «En déshumanisant les lieux au seul profit de la conservation de la nature, on a aménagé un parc qui est aujourd’hui magnifique, mais délesté de son âme», affirme l'auteur.

Le parc Forillon, qui a 50 ans, est sans contredit l’un des plus beaux parcs du pays. Ce Finistère des Appalaches, cette péninsule montagneuse, ce joyau naturel, trône dans toute sa splendeur entre le golfe du Saint-Laurent et la baie de Gaspé. Toutefois, l’expulsion arbitraire de 225 familles lors de la création de ce premier parc national fédéral au Québec marque une page sombre dans l’histoire du pays.

Ce parc a une origine bicéphale. Soucieux de revitaliser l’économie de la région et de sortir la Gaspésie de son économie traditionnelle, le gouvernement du Québec crée en 1963 le Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (BAEQ). Dans le Plan de développement qui en découle en 1966, on prévoit la création, dans la péninsule de Forillon, d’un parc provincial, le parc de Gaspé, soit une extension du parc du Cap Bon-Ami, existant depuis 1949. Le nouveau parc serait aménagé sans avoir à y déloger les gens.

Or, en mai 1968, le fédéral entre en jeu avec la signature de l’accord Canada-Québec prônant des projets conjoints, dont celui du parc national de Gaspé. Le fédéral injectera 12 millions de dollars dans le projet, à la condition que le territoire y soit cédé. Après des négociations ardues, une entente est conclue en mai 1969 stipulant que le provincial cède le territoire au fédéral pour une durée de 99 ans et que le Québec pourra reprendre ce territoire après 60 ans, s’il rembourse au fédéral les coûts d’immobilisation encourus depuis 1970. C’est donc dire que le Québec pourrait reprendre le parc Forillon dans dix ans, soit en 2030 !

Expropriation brutale

Cette entente de 1969 spécifie que le Québec a la charge d’acquérir les terrains requis pour le parc. En février 1970, le gouvernement unioniste délimite le pourtour du futur parc Forillon. Il n’est toujours pas question d’exproprier des gens. Porté au pouvoir en avril 1970, le gouvernement Bourassa est pressé d’en finir avec le dossier de Forillon. Le 8 juin, il signe un accord avec le fédéral créant le parc national Forillon.

Pendant ce temps, les gens de Forillon sont maintenus dans l’ignorance. Le 17 juillet, la Loi sur le parc Forillon accorde des pouvoirs d’expropriation au ministère des Travaux publics. Le 22 juillet, on rend public un plan d’expropriation accordant 18 mois aux propriétaires de maisons et de terrains afin de libérer les lieux.

L’expropriation sera massive. Elle couvre un territoire de 244,8 km2, incluant six municipalités, et s’applique à 225 familles, 983 personnes, 214 résidences, 78 chalets, 22 bâtiments divers, 15 commerces, 3 églises, 2 écoles et 1400 terres à bois.

L’expropriation sera brutale et abusive. En août 1970, on propose aux expropriés des indemnités inférieures à leur attente, et ce, sans les informer de leurs droits de recours à la justice et au service d’un évaluateur. De fortes pressions sont exercées sur eux par les négociateurs afin qu’ils acceptent ces offres. On leur dit que le cas échéant, ils seraient les premiers à obtenir un emploi au parc. À ceux qui occupent encore leur maison, on leur impose des interdits comme celui de ne pas couper du bois sur leur terre, eux qui, pour la plupart, chauffent leur résidence au bois.

Déracinement social

Les expropriés subissent aussi les pressions sociales de Gaspésiens qui voient le futur parc comme une énorme manne économique. Dès juin 1970, un communiqué gouvernemental les alimente en annonçant la création de 3000 nouveaux emplois, une affluence touristique frisant les 700 000 visiteurs par an et une « infusion monétaire annuelle de l’ordre de 42 millions de dollars ».

Outré par les manœuvres discriminatoires de l’expropriant, Me Lionel Bernier, un jeune avocat, fils d’un des expropriés, décide de prendre la défense de ces derniers. Au nom de 150 expropriés refusant leur indemnité offerte, il présente un recours judiciaire devant la Régie des services publics. Seul contre une batterie d’experts, il mène une longue et difficile saga judiciaire.

Il conteste surtout la valeur marchande des propriétés comme seul critère utilisé par l’expropriant pour fixer l’indemnité. Il plaide pour la prise en compte de la valeur de reconstruction actualisée, prétextant que le prix des maisons dans le secteur du parc augmente de façon fulgurante. Il réclame aussi une indemnité pour le déracinement social.

En mars 1973, le juge Dorion donne raison à Me Bernier sur toute la ligne. Cette victoire contre l’iniquité lui attire moult témoignages, dont celui de Mgr Félix-Antoine Savard : « Il faudra publier votre plaidoirie. Elle donnera courage à tous ceux qui luttent contre l’infâme légion des spoliateurs de la justice. »

Dignité

Mais ce combat est loin d’être gagné, car le ministère porte le jugement en appel. Pendant ce temps, les expropriés en cause souffrent du report des indemnités et ignorent s’ils auront droit ou pas à une indemnité adéquate. Les procédures traînent en longueur jusqu’au rejet de l’appel en avril 1975. Dans sa décision, la Cour d’appel reconnaît le principe du dédommagement pour le déracinement social.

À la suite de cette seconde victoire, Me Bernier dépose une requête réclamant la réouverture de tous les dossiers de Forillon, touchant 700 expropriés et incluant ceux qui, en raison de pressions indues, avaient accepté l’offre initiale. « L’avocat des expropriés » remporte cette autre victoire en insistant sur le fait que l’ensemble des expropriés avaient été victimes d’une grave injustice sociale. La dignité est enfin retrouvée.

Ce drame de Forillon aura bouleversé et traumatisé la vie de bien des gens. En déshumanisant les lieux au seul profit de la conservation de la nature, on a aménagé un parc qui est aujourd’hui magnifique, mais délesté de son âme. Il faudra attendre 40 ans avant que les autorités gouvernementales acceptent de reconnaître les tares causées aux expropriés et que le parc rende enfin hommage à ces familles éprouvées.

En janvier dernier, à l’occasion des 50 ans de Forillon, Patrimoine Gaspésie a demandé au premier ministre Trudeau de poser un geste significatif et réparateur en intégrant au parc Forillon le phare de Cap-des-Rosiers, un bien patrimonial fédéral situé à proximité du parc et pourtant désigné d’importance historique nationale. Jusqu’à maintenant, cette demande est restée sans réponse !


 
22 commentaires
  • Gilles Quintal - Abonné 15 août 2020 01 h 03

    1970 : année où le gouvernement fédéral implanta son réseau de parcs nationaux au Québec

    Pour la petite histoire, plus au sud, le fédéral a voulu mettre la main sur le parc du Mont-Tremblant. S'ensuivirent des travaux majeurs de réfection de l'entrée du parc du secteur de la Diable à Lac Supérieur. Ils améliorèrent la route asphaltée qui conduisait au lac Monroe et aménagèrent un immense terrain de camping sur la rive ouest du lac: "La Ménagerie" avec blocs sanitaires notamment. D'autres travaux débutèrent dans le secteur Pimbina à St-Donat. Mais le gouvernement du Québec refusa de transférer le doyen des parcs québécois (créé en 1895) au fédéral. C'est ainsi que le fédéral abonna ce projet et créa le parc de la Mauricie près de Trois-Rivières.
    Il fallut attendre la fin des années 1980 pour que le gouvernement du Québec se décide d'investir dans les infrastructures de son réseau de parcs. Il était grandement temps!
    Gilles Quintal, ex-directeur du parc du Mont-Tremblant (1988-1993)

    • Daniel Cyr - Abonné 16 août 2020 14 h 20

      Un gros merci pour ces faits intéressants de l'histoire des parcs au Québec, mais vous conviendrai avec moi que dans les années 70 la vision du gouvenement du Québec en matière d'aires protégées et de parcs était bien maigre, si vision il y avait! Le fédéral avait une longueur d'avance à ce chapitre même si cela ne justifie pas l'empiètement qu'il a fait. Le provincial viendra dans les années 80 mettre un peu d'ordre dans son réseau de parcs, il était grandement temps comme vous le dites si bien, mais la gestion privée de plusieurs services était très contestable. La notion de conservation a bien failli disparaître au profit d'une crise de croissance soudaine de l'industrie touristique. Il faudra attendre la missive de l'UICN des années 90, ce qui ne doit pas être étranger à l'arriver de la SÉPAQ dans le portrait, pour que le gouvernement prenne réellement au sérieux son réseau d'aires protégées, pas seulement de ses parcs, qui seront du coup mieux protégés. Je me souviens du temps où les « timberjack » n'étaient jamais très loin des parcs, si ce n'est pas des terrains de camping eux mêmes! La gestion est maintenant plus équilibrées mais il faut malgré cela rester très vigilant, l'affaire du mont Ordord en témoigne.

      Merci aussi M. Fallu pour votre article.

  • Gilles Delisle - Abonné 15 août 2020 09 h 03

    Le comportement sauvage du gouvernement Trudeau et Chrétien, envers les résidents de Forillon!

    Une histoire à lire! Le livre de Me Lionel Bernier, publié chez Fides en 2201. Une autre réalisation sauvage de PET, le père de l'autre.

    • Nadia Alexan - Abonnée 15 août 2020 17 h 42

      Merci, monsieur Delisle, de nous signaler de livre de Me Bernier qui expose l'histoire de la sauvagerie de nos gouvernements envers le peuple.
      Ce n'est pas la première fois que la gens ordinaires perdent leurs droits au nom d'une décision élitiste.
      Au moins, les citoyens ont trouvé un avocat qui avait le courage de poursuivre en justice le gouvernement fédéral. Bravo.

    • Gilles Théberge - Abonné 15 août 2020 21 h 02

      Comment est nommé ce livre. Quel est son titre ?

    • Marie Nobert - Abonnée 16 août 2020 01 h 57

      @Gilles(Théberge) http://www.editionsfides.com/fr/product/editions-f Misère! Histoire après histoire... Complément historique. Le parc national de Kouchibouguac et (la lutte) de l'ami Vautour. Faites aller la pulpe de vos doigts chers «claviéristes».

      JHS Baril

    • Gilles Delisle - Abonné 16 août 2020 07 h 58

      Mes excuses pour cet oubli M. Théberge. A ceux et à celles que cette référence intéresse: '' La bataille de Forillon.'', publié chez Fides en 2001, de Me Lionel Bernier..

    • Léonce Naud - Abonné 16 août 2020 08 h 37

      Pour G. Théberge: https://www.archambault.ca/livres/bataille-de-forillon-la-n-%C3%A9d/lionel-bernier/9782762130096/?id=1020740

  • Léonce Naud - Abonné 15 août 2020 09 h 54

    Printemps 1974 : fin du « Federal Parks System » au Québec

    Jean Chrétien se vante d’avoir gagné presque tous ses combats mais il en a perdu un, celui de l'aménagement d’une douzaine de parcs fédéraux au Québec. Ce fut un document produit par le soussigné en 1974 : « Le Federal Parks System », qui stoppa net Jean Chrétien qui voulait qu'Ottawa s'empare des territoires naturels les plus remarquables du Québec.

    Après Forillon et La Mauricie, cette machination d'une hypocrisie édifiante aurait sans doute encore connu plusieurs années de gloire n’eût été la décision du gouvernement Bourassa de mettre fin à tout l’exercice, l'étude en question ayant provoqué une véritable onde de choc lors de son arrivée au Ministère du Tourisme.

    Le sous-ministre adjoint au Tourisme, Gaston Moisan, mécrivit alors : « Je vous suis très reconnaissant de m’avoir fait parvenir le texte de votre étude sur les problèmes soulevés par la création de parcs nationaux dans la province. Vous n’êtes pas sans savoir que ce problème est très actuel et que votre étude nous aidera à éclaircir nos idées dans les décisions importantes que nous devons prendre. J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir reproduit le texte et de l’avoir distribué généreusement à l’intérieur du ministère. » (Correspondance particulière, 13 mai 1974).

    Le 23 mai suivant, en Commission parlementaire, son ministre Claude Simard mit fin à l'offensive d'Ottawa. Le 22 avril précédent, le Premier ministre Robert Bourassa avait même exproprié l'île d'Anticosti quelques HEURES avant que Jean Chrétien ne l'achète pour le compte d'Ottawa.

    Quand on fait face à un adversaire intelligent et coriace, rien ne vaut de le blâmer ou le détester. On doit au contraire l’estimer plus que soi-même pour arriver à le connaître mieux qu’il ne se connaît lui-même. « Qui connaît son ennemi, en cent combats ne sera point défait ». (L’Art de la guerre, Sun Tzu).

    • Claude Bariteau - Abonné 15 août 2020 14 h 43

      De mémoire, l'héritier de l'ïle Anticosti, propriété d'Henri Meunier, fut son frère. Il la vendit à la Wayagamack Pulp and Paper Company en 1926, devenue la Consilidated Bathrust. Le gouvernement Bourassa la racheta à cette entreprise pour 25 millions $ en 1974.

      Ce ne fut pas une expropriation. Quant au rôle du gouvernement Chrétien, ses pressions pour en prendre possession n'ont fait qu'augmenter le coût de rachat d'une firme proche du gouvernement libéral.

    • Léonce Naud - Abonné 15 août 2020 21 h 27

      M. Bariteau : Je possède une copie du Certificat d’expropriation de l’île d’Anticosti (22 avril 1974).

      Selon Jean Chrétien lui-même : « Devinez ce qu’a fait Bourassa pendant la nuit? Il a exproprié l’île d’Anticosti! Quelqu’un de son gouvernement a dû réveiller un notaire à Sept-Îles pour faire ça à une vitesse folle. C’était réglé avant notre conférence de presse du lendemain matin ». L’achat aura lieu au mois de décembre.
      Source : https://lactualite.com/politique/la-nuit-ou-quebec-a-empeche-ottawa-dacheter-lile-danticosti/

    • Madeleine LaRoche - Abonnée 16 août 2020 00 h 59

      Merci monsieur Naud.

    • Claude Bariteau - Abonné 16 août 2020 09 h 36

      M. Naud, le document de référence révèle que le PM Bourassa, informé des intentions du Gouvernement canadien, a dépossédé les propriétaires de l'ïle Anticosti pour en faire un bien public avant de conclure une entente d'achat avec le mintien de certains droits à la famille Desmarais.

      Je ne connaissais que l'achat de la propriété de la famille Desmarais et les liens entre cette famille et le PLC de Trudeau à l'époque. Il ressort de ce document que le ministre Chrétien fut le promoteur de l'achat de cette propriété par le gouvernement canadien. L'Île d'anticosti étant un territoire du Québec dans le Canada, cet acchat nécessitait l'aval du gouvernement du Québec, comme ce fut le cas pour le Parc Forillon.

      Dans ce dossier, que le ministre Chrétien ait convoqué une conférence de presse annonçant cette transaction, cette annonce aurait été un coup fourré plaçant le gouvernement du Québec dans une position de réaction. Le PM Bourassa a plutôt procédé à l'expropriation de la propriété de la famille Desmarais et s'est entendu avec la famille Desmarais pour une compensation analogue au prix offert par le gouvernement du Canada.

      Le document de référence le précise. Demeure néanmoins secret, pour les fins de l'histoire, le document d'expropriation présumé avoir été préparé par un notaire de Sept-Îles. En avez-vous une copie et peut-on en obtenir une puisqu'il s'agit d'un document des plus mportants qui révèle que cette Île, du territoire du Québec, est devenue une propriété du governement du Québec.

      Merci, M. Naud, des précisions et sachez qu'il est des plus importants que ce document d'expropriation soit connue, car il fait de cette Île un territoire inaliénable du Québec, ce qui est le cas des Îles de la Madeleine dont la propriété est devenue celle des habitants et du gouvernement du Québec à la suite d'une étude en 1888 sour le gouvernement Mercier de la tenure des terres, ce qui a débouché sur leur rachat en 1898,

    • Claude Bariteau - Abonné 16 août 2020 15 h 13

      M. Naud m'a signalé qu'il est possible d'avoir une copie du document d'expropriation au MRN en référant à la Loi d'accès à l'information et m'a signalé son contenu.

      Ça précise tout. J'ajoute que son dossier transmis au MRN en 1973 n'est pas indépendant de l'approche du gouvernement Bourassa dans cette expropriation. Je l'ai lu et je l'en remercie dfe m'en avoir transmis copie.

  • Richard Lupien - Abonné 15 août 2020 11 h 22

    3 prises!

    En plus des expropriés du parc Forillon, pensons aux 5000 expropriés du Faubourg à m’lasse, territoire du quartier Sainte-Marie, sur lequel la tour de Radio-Canada a été érigée en 1973.

    Pensons aussi et n'oublions pas que 40 000 hectares, parmi les terres agricoles les plus riches du Québec, seront expropriés pour la construction d'un éléphant blanc, ci-devant l’aéroport de Mirabel. 3126 familles et 14 municipalités de la région des Basses-Laurentides seront éliminés de la carte.

    Je vous dit, quand le bulldozer du fédéral passe, taisez-vous de d'là

  • Claude Bariteau - Abonné 15 août 2020 11 h 29

    Petit rappel.

    En mai 1968, le PM du Canada est P-E Trudeau depuis avril 1968. Après le « Vive le Québec libre », il cherche à stopper l'affirmation du Québec. L'entente conclue pour ce parc sera finalisée sous le gouvernement Bourassa. La procédure s'inspire de ce qui s'est produit avec Mirabel. Idem pour les luttes.

    La résultante : un aéroport fantôme et un parc sans âme, les deux des oeuvres canadiennes avec des complicités du gouvernement du Québec avec comme objectif de s'approprier des territoires et contraindre les habitants du Québec aux normes canadiennes.

    Il faudrait au moins rappeler tout ça en contextualisant ce qui s'est passé, car l'affire du Cap-des-Rosiers, me paraît plus une distraction alors qu'il importe de faire un bilan des vues du Canada pour prendre le contrôle des eaux limitrophes du territoire terrestre du Québec, celui du transport maritime, des aéroports, des territoires revendiqués par les peuples autochtones en plus des parcs, et cetera.