Je me suis déjà senti Québécois

«Le racisme est plus qu’une calamité; le racisme c’est nous-mêmes. Soutenir le contraire, c’est oublier l’histoire en dénigrant les souffrances déclarées de l’autre», déclare l'auteur.
Photo: Filippo Monteforte Agence France-Presse «Le racisme est plus qu’une calamité; le racisme c’est nous-mêmes. Soutenir le contraire, c’est oublier l’histoire en dénigrant les souffrances déclarées de l’autre», déclare l'auteur.

Je débarque au Québec intellectuellement et physiquement « magané » il y a presque trente ans. Cette société m’offre ma nouvelle vie. J’y fais des études. J’y fonde une famille, j’ai deux enfants, puis deux autres qui faisaient déjà partie de ma vie m’y rejoignent.

Bref, je me suis déjà senti bien Québécois, très Montréalais, fier Ahuntsicois, difficile à déloger du sud de la rivière des Prairies avec mon député qui savait écouter : Jean Campeau. D’ailleurs, je me moquais de ces Québécois blancs qui insistaient souvent à me demander « d’où est-ce que tu viens ? » : de l’île répondais-je fièrement, vous savez, l’île de Montréal…

Je me suis senti bien Québécois jusqu’au moment où, alors que plusieurs universités ontariennes, européennes et américaines sollicitaient mon expertise, aucune de celles qui avaient contribué à me redonner des capacités intellectuelles (UQAM, Université de Montréal et Concordia), n’avait de poste pour moi. Devrais-je me demander pourquoi ? Suis-je le seul Noir québécois dans cette situation ?

Ce matin, j’ai fait un survol des sites Internet de cinq grandes universités au Québec — Montréal, UQAM, Laval, McGill et Concordia — pour évaluer le degré de diversité de leurs cadres supérieurs (recteurs, vice-recteurs, secrétaires généraux et registraires exclusivement). Sans surprise, on aurait dit Le temps des bouffons (1985) de Pierre Falardeau. Sauf qu’aujourd’hui, nous sommes au XXIe siècle : ils ne sont plus uniquement anglophones, mais toujours blancs.

Ce qui est étonnant, néanmoins, c’est de voir des intellectuels québécois, des nationalistes déclarés surtout, traiter de « calamité » le racisme que subissent d’autres Québécois non blancs au quotidien, et déclarer l’homogénéité du « peuple québécois » qui aurait de surcroît des « valeurs universelles » sans voir ici l’articulation d’un populisme et d’une exclusivité discriminatoire.

Avons-nous vraiment oublié que les femmes n’étaient même pas des citoyennes à part entière à la moitié du siècle dernier ; qu’on internait les homosexuels dans des hôpitaux psychiatriques et que les noirs furent des propriétés même ici au Québec ? Dénions-nous aujourd’hui l’ubiquité colonialiste et la suprématie eurocentrique, blanche et masculine, des boys clubs qui gèrent nos institutions ?

Le racisme est plus qu’une calamité ; le racisme c’est nous-mêmes. Soutenir le contraire, c’est oublier l’histoire en dénigrant les souffrances déclarées de l’autre. Car les fondements mêmes du racisme résident dans cette capacité à dénigrer l’autre qui ne vous ressemble pas ; c’est ne pas reconnaître en l’autre des facultés humaines égales aux vôtres. Ici, l’autre serait même incapable de sentir ou de s’exprimer par lui-même. C’est comme si je vous disais que mes chaussures me font mal et que vous répondiez : « Mais voyons donc, c’est impossible, ces chaussures ne vous font pas du tout mal, je le sais ! »

Devenir antiraciste

Sortons nos têtes du sable et combattons ensemble toutes les formes de racisme, car nous disposons de nombreuses données qui prouvent son existence au Québec, une réalité d’ici et non américaine, comme certains nationalistes populistes le soutiennent. Nous avons toujours su que le chômage des Noirs au Québec est plus élevé que celui des Blancs et que cela est dû à des barrières structurelles, comme avec le sexisme.

Nous savons que le CV d’un Tremblay passerait mieux que celui d’un Traoré, même quand ce dernier est plus qualifié. L’image quasi homogène des cadres de ces universités ne reflète pas une société québécoise inclusive et nous savons que c’est le cas dans toutes les sociétés de la Couronne dont les sièges sociaux sont au Québec. Ainsi, si les Québécoises blanches ont aujourd’hui fait des avancées significatives dans leur accession aux postes de cadres supérieurs au Québec, les minorités racisées ont encore un long chemin à faire.

En dehors de l’UQAM, qui a nommé en 2020 une minorité au poste de vice-recteur, et Concordia, nous sommes encore au Temps des bouffons : tout est blanc. Et si c’est cela votre « évolution tranquille », ce pays verra encore bien plus de ses talents lui échapper, car il y a un fait : ce Québec d’exclusivité blanche survivra certes, mais pas pour longtemps puisque ses autres enfants, comme les miens, le quitteront pour s’épanouir ailleurs, non parce qu’ils rejettent le projet de société, mais faute de s’y reconnaître.

Je me suis déjà senti ben Québécois ! Et j’aimerais dire aux Québécois qui disent qu’ils ne sont pas racistes qu’il ne suffit plus aujourd’hui de dire qu’on n’est pas racistes. Il faut devenir antiraciste ; il faut dénoncer le racisme, car notre silence nourrit les populistes qui dominent l’espace public avec leur discours de victimisation qui légitime l’exclusion raciale soutenue par les méandres d’une histoire partielle. Il faut dénoncer cet intellectualisme populiste et sa langue de bois, bons pour certains politiciens.


 
103 commentaires
  • Sylvain Deschênes - Abonné 5 août 2020 06 h 00

    Bouffon

    Dans Le temps des bouffons, on trouve « des hommes d'affaires, des juges, des indiens de centre d'achats, des rois-nègres à beau blanche qui parlent biligue». C'est seulement la couleur qui dérange l'auteur? Il voudrait faire partie de cette oligarchie?

    On trouve aussi: «Chacun à sa place: […] les indiens se mettent des plumes dans le cul pour faire autochtone, on déguise les Québécois en musiciens pis en waiters. Les immigrants? Comme les Québécois, en waiters.» Ou en gouverneur général, ajouterait-on.

    En tout cas, on comprend que l'auteur s'est senti Québécois jusqu'à ce qu'il soit embauché à Ottawa!

    • Hélène Routhier - Abonné 5 août 2020 08 h 35

      Vous ne comprenez donc rien à ce qu'il écrit? Jacques Bérard, co-abonné

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 août 2020 08 h 41

      Pierre Beaudet s'est aussi trouvé un poste à l'Université d'Ottawa.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 août 2020 10 h 05

      Pourtant M. Deschênes, les bouffons n’ont que faire de la couleur de l’épiderme, un sujet qui semble être la saveur du mois ces temps-ci. Dire qu’on vient de la ville de Montréal, la dysfonctionnelle et capitale de la COVID-19, ce n’est pas une fleur à votre chapeau. Et enseigner dans une université bilingue, ce qui veut dire concrètement anglophone en Ontario, est insultant pour les Franco-Ontariens. L’Université d’Ottawa, « I know her very well » pour l’avoir fréquenté, « thank you very much ». Sans les Québécois qui la fréquentent, pas un chat ne parlerait français là-bas.

      Ceci dit, lorsque notre expertise se résume aux études postcolonialistes, à la politique africaine et à la diaspora, disons poliment que le Québec n’est pas perdant dans cette équation. Nous ne parlons pas d’un Yoshua Bengio ici. Et créer des postes de ce genre à l’infini n’est pas la solution non plus sauf pour l’UQAM évidemment.

      Enfin, on retourne toujours au phénomène de la race, un concept qui n’existe pas en biologie. Coudonc, faut-il instituer la discrimination positive en forme de loi pour avoir des quotas dans les universités? Curieusement, ils n’ont pas de conditions au sujet de la couleur de l’épiderme dans la NFL à part le talent et la compétence, pourtant les Afro-Américains représentent plus de 68% des joueurs et seulement 13% de la population américaine. Les gens sont pas mal « tannés » d’entendre parler à l’infini et en boucle de l’appropriation culturelle, du racisme systémique et des « safe space » en plus de la discrimination systémique qui demeure de la discrimination. Ajouter-y un petit soupçon de la culture du bannissement et voilà, la soupe devient très froide à goûter pour la plupart des gens.

      Non merci, on passe ou « thanks, but no thanks, we pass ».

    • Loyola Leroux - Abonné 5 août 2020 11 h 32

      Des professeurs sont chanceux de pouvoir travailler a l'université d'Ottawa, qui est un des haut lieu au Canada de la rectitude politique, avec l'université religieuse St-Paul, qui accepte tous les déshérités de la terre.

    • Richard Lupien - Abonné 5 août 2020 11 h 42

      Monsieur Deschène,
      Vous écrivez: "Il voudrait faire partie de cette oligarchie?" il serait approprié que vous relisiez l’opinion de monsieur Boulou Ebanda de B’béri pour pouvoir comprendre qu'il mérite votre respect.

  • Hermel Cyr - Abonné 5 août 2020 07 h 56

    Des solutions plutôt que du ressentiment

    Je ne sais quelles « Idées » la rédaction du Devoir a décelé dans votre texte, pour le placer sous cette rubrique. Je n'en vois aucune. On n'y lit qu’un étalement amer de rancœurs, de blâmes et d’invectives.

    L’intellectuel que vous êtes devrait proposer des pistes de solution au problème identifié ou à tout le moins laisser la porte ouverte à un certain dialogue. Ce n’est pas par le ressentiment que vous ferez valoir votre expertise ni en traitant ceux qui n’ont pas votre couleur d’épiderme de bouffons que vous les convaincrez de l'antiracisme de votre combat.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 5 août 2020 22 h 38

      L'auteur aurait eu intérêt à lire le rapport « La réussite scolaire des jeunes des communautés noires au secondaire » produit par l'UdM à l'intention du MELS. On apprend que les jeunes noirs réussisent moins bien au cégep que leurs pairs, mais il y a des nuances très intéressantes. Voici un extrait :

      « Si l’on s’intéresse plutôt au taux de survie global des élèves de la cohorte 1994 du secondaire 1 jusqu’à la diplomation collégiale, les résultats sont encore plus défavorables. 14,7 % des élèves de la cohorte initiale ont obtenu un diplôme (comparativement à 29,7 % et à 26,2% pourl’ensemble de la population et les élèves issus de l’immigration). Ici encore, ce sont les francophones et les anglophones d’origine africaine qui tirent le mieux leur épingle du jeu, alors que la situation des élèves d’origine antillaise, anglophone et créolophone est proprement catastrophique (respectivement 8,2 % et 7,9 %).»

      On peut donc avoir un écart qui est plus du double, selon la langue d'origine, au sein d'un même «groupe » Les élèves dont la langue maternelle est le français et qui proviennent des Antilles diplôment à 22%, à peine moins que les autres élèves issus de l'immigration. Mais ceux dont la langue maternelle est le créole diplôment 3 fois moins (7.9%), c'est énorme!

      Cette cohorte a aujourd'hui autour de 38 ans. Mais qu'est-ce que ça fait de ne pas diplômer du cégep, surtout que ces communautés, au contraire du reste la population, fréquente moins la formation technique (alors qu'on peut trouver un job parfois après moins d'un an de formation technique, dans un domaine spécialisé, ce qui rend le décrochage moins préjudiciable).

      Avec cette info en main, il ne faut pas s'étonner que le taux de chômage de « cette communauté » soit plus élevé que le reste de la population, même chose pour les salaires. Les 92% d'Antillais créolophones non diplômés vont-ils fonder une famille avec des diplômés universitaires? On en doute.

  • Raynald Rouette - Abonné 5 août 2020 08 h 10

    Tout s’est joué en 1995


    Le multiculturalisme canadien a transformé le Québec en tour de Babel!

    • Benoit Samson - Abonné 5 août 2020 12 h 19

      C'est aussi de cette façon qu'Hitler décrivait la ville de Vienne en 1930

    • Raynald Rouette - Abonné 5 août 2020 13 h 20

      Il y a quelques jours les abonnés du Devoir ont recu un sondage demandant comment ceux-ci le perçoivent.

      Jadis nationaliste, Le Devoir est aujourd'hui devenu la courroie de transmission pour tout ce qui peut être plaintes et complaintes envers le Québec. Qu'il me soit permis d'exprimer, que je crois que Le Devoir est aujourd'hui transformé en un journal militant comme L'aut'journal...

    • Léonce Naud - Abonné 5 août 2020 13 h 32

      Benoît Samson: bravo ! Vous venez de vous mériter des points Godwin : https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_de_Godwin

    • Benoit Samson - Abonné 5 août 2020 15 h 38

      Il semble donc que ce bât blesse.
      Le nationalisme etchnique d'exclusion à droit de parole au Canada libre. Comme il l'avait en 1930 et plusieurs l'exerçaient.
      Le nationalisme etchnique de droite ou de gauche n'a pas une histoire glorieuse et oublier les leçons de l'histoire peut nous conduire à revivre ses pires chapitres.

      Essayer de faire taire ceux qui nous le rappelle fait partie du syndrome.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 5 août 2020 08 h 10

    Dénoncer l'intellectualisme populiste et en faire son style

    À titre d'exemple, à «The Agenda », dans une entrevue pour parler de votre livre « The Promise Land » , vous discutez de la nécessité d'insister sur la présence noire au Canada depuis le 17e et sur le fait que ce sont des figures historiques importantes pour sauter ensuite aux loyalistes noirs, pour finir par parler d'un groupe de gens et insister sur la nécessité d'avoir des chaires de recherche consacrées à la rédaction d'histoire de ces individus exceptionnels qui ont construit des communautés. Vous terminez votre lancée en disant que vous invitez des étudiants à parler de « Black History » et qu'un étudiant a inventé le slogan « Black History is Canadian History ». Au lieu de définir cette histoire des Noirs vous nous dites que ce n'est pas une histoire noire à cause de la couleur, mais parce que c'est une « histoire mineure qui TOUJOURS vient troubler ce que vous appelez « Dominate  History » et que c'est ça, la « Black History ».

    Ainsi je comprends que vos raisonnements semblent partent du présent avec une conclusion définitive basée sur vos sentiments « vos souliers vous font mal » et c'est explicable parce qu'il y aurait une « ubiquité colonialiste et une suprématie eurocentrique blanche et masculine, laquelle si on vous suit « soutient les méandres d'une histoire partielle ».

    L'histoire, mineure, des populations parlant le français, en Amérique, peine aussi à s'écrire et à être enseignée. Devant la force de l'idéologie multiculturaliste, elle peine aussi à être financée. C'est un français, qui a écrit «Empire et métissages » , c'est un Américain qui a écrit « The Middle Ground ». Quel finissant du secondaire, au Québec, vous décrira l'importance du poste de Michilimackinac ou saura vous expliquer l'origine de Saint-Louis?

    Si on ne partage pas votre récit, on serait les complices de votre oppression? Si on se plaint du manque de rigueur intellectuelle de cette vision politique, on est soi-même artisan de l'exclusion raciale?

  • Pierre Desautels - Abonné 5 août 2020 08 h 15

    Bien dit.


    Merci pour votre texte. Les nationalistes de droite ne veulent même pas aborder le sujet du racisme au Québec, trop sensible pour eux, il faut croire. La tête dans le sable, ils préfèrent se comparer aux américains, une autre façon parmi d'autres de se dédouaner.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 5 août 2020 11 h 44

      Il n'y a vraiment pas lieu de remercier l'auteur de ce texte, lui qui dit percevoir les travers d'une société et la condamner à partir de sa simple expérience personnelle, du fait qu'il n'a pas pu décrocher de poste à l'université en terre québécoise.

      Tout ramener à sa couleur de peau et présumer que son nom de famille à consonance étrangère est un handicap semblent davantage des excuses faciles pour célébrer joyeusement le culte victimaire. Il y en qui aiment croire que tout leur est dû et qui aiment voir du racisme partout pour justifier leurs frustrations.

      Il y en a qui ne voient que ce qu'ils aiment voir. Certains de leurs admirateurs sont enclins à croire que le sujet du racisme est trop sensible pour ceux qui n'aiment pas en parler. Se pourrait-il que cette réticence s'explique plutôt du fait que ce problème a été gonflé hors de toute proportion au nom d'une rectitude politique qui tire son inspiration des idées en vogue chez nos voisins du sud?

      Puisque son propre vécu semble si important, je dois avouer que je n'ai moi-même (et du reste, aussi plein de gens que je connais) pu obtenir à maintes reprises ce que je convoitais, y compris une carrière dans le monde universitaire malgré des qualifications qui auraient pu autoriser ce genre d'ambition. Dites-moi, devrais-je voir là une preuve d'une quelconque discrimination complotiste à mon endroit et un prétexte à l'esclandre pour rejoindre la masse grouillante des indignés?

      S'il faut, pour se déclarer faire partie d'une société, que cette dernière satisfasse tous nos caprices, c'est assurément mal parti pour la suite des choses. Le jeu de la culpabilisation collective a fait son temps.

    • Marc Pelletier - Abonné 5 août 2020 12 h 21

      Bien dit M. Desautels !

    • Hélène Paulette - Abonnée 5 août 2020 17 h 25

      Monsieur Desautels ce ne sont pas les nationalistes de droite qui importent ici la rhétorique de la néo-rectitude politique étatsunienne et tentent de nous l'appliquer alors qu'elle ne nous appartient pas. Non le Québec ne s'est pas construit sur l'esclavage et ce sont bien les francophones qui ont subi le racisme et l'oppression des anglo-saxons.