Un retour en classe plus complexe qu’il n’y paraît

«En rendant l’élève responsable de la désinfection de son espace de travail à la fin du cours, nous réalisons plusieurs objectifs, non seulement sanitaires, mais aussi pédagogiques. L’élève devient plus autonome et il est fier de contribuer à l’effort collectif», affirment les auteurs.
Photo: iStock «En rendant l’élève responsable de la désinfection de son espace de travail à la fin du cours, nous réalisons plusieurs objectifs, non seulement sanitaires, mais aussi pédagogiques. L’élève devient plus autonome et il est fier de contribuer à l’effort collectif», affirment les auteurs.

Lettre adressée au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge

Nous avons tenté de concilier les conditions de retour en classe proposées par la Direction de la santé publique et votre ministère avec la réalité de l’exercice de notre profession d’enseignants. Malheureusement, plusieurs aspects posent des problèmes non seulement d’organisation physique, mais aussi pédagogiques. Nous avons réuni toute l’équipe — direction, enseignants, employés de soutien et professionnels — afin de trouver des solutions créatives qui nous permettront de donner un service de qualité tout en préservant la santé physique et psychologique de chacun. Voici donc le fruit de notre réflexion.

Le concept de famille ou de bulle vient nuire à la gestion délicate d’un groupe d’élèves du secondaire. C’est une clientèle qui se transforme au cours d’une année. Des conflits pourraient surgir à l’intérieur d’une famille, même si nous en avons soigneusement choisi les membres. Nous devrons inévitablement revoir la composition de ces sous-groupes périodiquement. Nous préférerions plutôt considérer le groupe entier comme la famille. Cela donnerait toute la latitude nécessaire à l’enseignant pour gérer l’évolution individuelle de ses élèves. Notons, par ailleurs, que la très vaste majorité de nos locaux permettent le respect de la distanciation physique entre les élèves, si les bureaux sont disposés en rangées plutôt qu’en îlots comme vous le proposez.

Si nous devions maintenir le concept de famille tel qu’il est proposé, nous devrions regrouper dans un même sous-groupe les élèves qui ont droit à des services d’orthopédagogie afin d’optimiser le temps du personnel, ce qui les désignerait à tous comme des élèves en difficulté et nuirait ainsi à leur estime personnelle. Nos collègues orthopédagogues proposent donc de maintenir les locaux qui leur sont déjà alloués et qui pourraient facilement être réaménagés. Ils y fournissent un suivi individualisé des élèves selon leurs besoins et leur offrent un environnement rassurant et stimulant.

Comme vous le savez, un enseignant s’approprie son local, le personnalise, le décore à sa couleur et selon sa matière. Plusieurs enseignants y préparent leurs cours, y font leurs corrections, y rencontrent des élèves. Il n’y a qu’à circuler dans une école pour constater que chaque classe est un milieu différent, particulier, qui prédispose souvent l’élève à aborder la matière enseignée.

Par opposition, si on doit circuler entre les locaux, un temps précieux sera consacré au déplacement et à la mise en place du cours. Nous devrons installer notre matériel, espérer qu’il n’y aura aucun pépin informatique… Imaginez l’enseignant de sciences qui doit transporter tout le matériel d’une démonstration qui ne remplacera jamais une véritable expérimentation. Cela nuira à notre enseignement et à l’accueil de nos élèves, ce moment qui nous permet d’établir et de maintenir un lien significatif avec eux.

Nous croyons qu’il est possible d’accueillir des élèves provenant de différentes « familles » dans nos locaux sans mettre en danger la santé de quiconque. En installant un distributeur de gel désinfectant à l’entrée, en plaçant les pupitres à une distance convenable et en rendant l’élève responsable de la désinfection de son espace de travail à la fin du cours, nous réalisons plusieurs objectifs, non seulement sanitaires, mais aussi pédagogiques. L’élève devient plus autonome et il est fier de contribuer à l’effort collectif. Par-dessus tout, il bénéficie d’un milieu de classe stimulant, pensé pour la matière enseignée et d’un enseignant en plein contrôle de son environnement de travail.

À ce titre, il nous semble primordial que les groupes d’adaptation scolaire conservent leurs locaux, qui ont été pensés et aménagés en fonction des particularités de cette clientèle.

Par ailleurs, nous considérons qu’il est inutile de consacrer de précieuses ressources à des réaménagements physiques lourds, de surcroît temporaires, comme le déménagement de casiers près des locaux assignés aux familles. Ne serait-il pas préférable de laisser les casiers où ils sont et d’habituer les élèves au port du couvre-visage lorsque la distanciation n’est pas possible, comme partout dans la société ? Nous pourrions également instaurer un sens de circulation dans les couloirs et les escaliers afin d’éviter les croisements et de faciliter la distanciation.

Nous tenons également à souligner que le changement de décor pour les élèves ayant besoin de plus d’action, notamment nos garçons, leur fera le plus grand bien et favorisera leur réussite.

En terminant, nous reconnaissons que la santé de tous est la priorité. Le retour en classe pour tous, bien qu’également prioritaire, est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Toutes les subtilités de notre réalité ne se reflètent malheureusement pas dans les normes établies par la Direction de la santé publique et votre ministère. Nous vous proposons ici des compromis honnêtes qui respectent la balance des inconvénients. Comme équipe-école, nous tenons à ce que nos élèves développent de bonnes habitudes sanitaires et apprennent à se protéger et à protéger les autres, habitudes qu’ils pourront transmettre dans notre communauté. Nous désirons exercer notre profession dans les meilleures conditions sanitaires et pédagogiques possible pour nous, mais surtout pour nos élèves, qui sont au centre de nos préoccupations.

D’ici notre retour en classe, nous espérons que vous aurez considéré notre réflexion.

* L’équipe-école de la polyvalente Mgr Sévigny de Chandler : Mylène Parisé, Luc Gagnon, Pascale Fortin, Zian Bernatchez, Karine Denis, Raphael Larocque, Caroline Nadeau, Annie Lebrasseur, Julie Keighan, Sonia Cyr, Véronique Roussy, Nancy Dubé, Gabrielle Ferguson, Marie-Ève Gariépy, Véronique Albert, Marilyn Moreau, Martin Castilloux, Patrick Rehel, Tony Langlois, Marco Albert, José Lelièvre, Mathieu Cyr, Daniel Lambert, Marie-Michèle Charland, Louise David.

12 commentaires
  • Réal Gingras - Inscrit 13 juillet 2020 08 h 30

    Se mettre martel en tête

    Pensez-vous que ce type de directives doit s'appliquer dans le fin fond de la Gaspésie?
    C'est le délire. On n'applique pas des directives mur à mur comme ça sur l'ensemble d'un territoire.
    Ce qui est expliqué ici pourrait peut-être s'appliquer dans certaines écoles de quartiers plus "clusters" de Montréal
    mais je ne pense pas qu'il faut généraliser. Ça n'a pas de sens. Un prof, une fois sa porte de classe fermée, a la liberté
    de fonctionner avec le bon sens, avec son jugement, en bon père de famille.

    Toutes ses mesures proposées par la Santé publique et énoncées dans cette lettre au ministre sont inutiles.

    Tout le monde va perdre son temps et on passera plus de temps à expliquer comment faire de l'analyse virale que de l'analyse grammaticale. Attendez donc qu'un premier cas se présente, s'il se présente. En Gaspésie, le risque d'attraper quelque chose est de presque zéro. Arrêtez de vous mettre martel en tête et faites donc une rentrée normale. Arrêtez d'écouter ce que vous racontent les prophètes de malheur. La pédagogie doit amener les élèves à développer un esprit critique pour qu'ils apprennent à douter, à débattre. L'école n'est pas là pour alimenter le diktat.

    • Bruno Charette - Abonné 13 juillet 2020 10 h 01

      Je suis un enseignant. Je ne suis pas un "bon père de famille" mais un professionnel. Mes impressions personnelles n'ont pas leur place dans ma classe. Les directives de la santé publique sont claires et les directives du ministre ont été envoyé à l'ensemble du Québec. Point.

      Ici, les enseignants amènent leurs propres considérations personnelles et leurs propres appréhensions, ils manquent de perspectives et lisent mal les directives du ministre. Les changements pour l'an prochain sont des changements mineurs pour l'essentiels des enseignants.

  • Jacques Lessard - Abonné 13 juillet 2020 08 h 43

    Bravo à votre équipe pro-active

    J'ose espérer que votre démarche sera validée. Je constate avec joie que vous avez pris le taureau par les cornes et que vous avez su adapter les directives à votre contexte.Ce travail sérieux mérite d'être reconnu et je souhaite qu'il fasse école. Je souhaite aussi que toutes les équipes d'enseignants vous prennent pour modèle.

    • Bruno Charette - Abonné 13 juillet 2020 10 h 04

      Non, ces enseignants devraient être en congé et arrêter de faire du zèle. Les directives de la santé publique sont claires, mais ici, les enseignants amènent leurs propres considérations personnelles et leurs propres appréhensions, ils manquent de perspectives et lisent mal les directives du ministre. Les changements pour l'an prochain sont des changements mineurs pour l'essentiels des enseignants.

  • Sylvie Breault - Abonné 13 juillet 2020 09 h 01

    Au primaire

    Je suis contente de lire cette lettre. Je passe mon été à me demander comment je vais faire pour respecter les mesures de sécurité. J'aurai une classe de 26 élèves dans un local mesurant 8 m x 8 m. Si l'organisation des îlots de 6 élèves est maintenue, je ne vois pas comment placer mes bureaux. Ça ne rentre pas. À moins qu'on sorte les bureaux et que mes élèves écrivent sur leurs genoux, c'est mathématiquement impossible de tous les recevoir en gardant un accès à la porte et au tableau blanc interactif. De plus, un moyen d'apprentissage essentiel chez les petits est la manipulation de matériel, par exemple les ensembles de base 10 en mathématique. Qui décontaminera tout ce matériel que nous avons en commun à notre école? Ça en fait des petits cubes à laver pour 26 boîtes! Entre 2 cours, nous n'avons pas le temps. Y aura-t-il des montants pour l'achat de ce matériel? Déjà qu'on se l'arrachait... De plus, y aura-t-il une souplesse dans l'application du projet éducatif de l'école? La mise à jour des apprentissages, contrairement à ce que croit le ministre, ne se fait pas par magie. D'après les dernières informations que j'ai lues, aucune composante n'est modifiée, ni au regard des apprentissages comme de l'évaluation. M. Roberge, vous reconnaissez ainsi que tout est essentiel. Donc, aller à l'essentiel, c'est faire comme avant, avec une année et demie à couvrir. Pour le bain linguistique, l'horaire 5 jours en académique / 5 jours en anglais ou même 10 jours a déjà été expérimenté et c'est une catastrophe au niveau des apprentissages. Je déplore fortement les idées saugrenues, des recommandations bâclées et non réfléchies. Quel exemple donne-t-on aux enfants quand notre ministre de l'éducation garoche des solutions que les profs doivent exécuter et qui sont irréalisables? Réfléchissez un peu s'il vous plaît! Pour vous y aider, il y a un ministère de l'éducation, des fonctionnaires qui savent comment fonctionne une école publique, au cas où vous l'auriez oublié...

    • Bruno Charette - Abonné 13 juillet 2020 10 h 17

      Si vous êtes capable de faire entrer 26 tables en rangs d'ognon, vous êtes capable de faire des ilôts de six tables. De plus, personne ne vous forcent à faire des ilôts de six tables. C'est six maximum. Pour la manipulation des petits cubes, ils manipuleront des petits cartons. Je n'ai ni manuels, ni cahiers, ni local, ni programme pour l'an prochain. Vous avez au moins votre local. Nous devrons nous adapter.

      De plus, qui dit que vous devrez désinfecter les petits cubes? La santé publique? Roberge? Où est-ce vos appréhensions personnelles?

      Vous devriez passer votre été à profiter de vos vacances. Bonnes vacances!

    • Joane Hurens - Abonné 13 juillet 2020 11 h 59

      À l’éducation comme au ministère de la santé, les décisions sont prises par des capitaines les deux pieds ancrés dans la terre ferme, pendant que les équipages font ce qu’ils peuvent pour maintenir leur navire à flot pendant la tempête.
      Ce type de gestion à distance épuise les équipages et n’est pas un gage d’efficacité. Les mécanismes de rétroaction du bas vers le haut sont quasiment inexistants de sorte que les capitaines sont amenés à donner des ordres inapplicables.

  • Jérôme Guenette - Abonné 13 juillet 2020 09 h 46

    Une autre solution posssible

    Aucune solution n'est parfaite, mais on pourrait diviser les groupes des écoles secondaires en deux, et faire venir à l'école les élèves à tour de rôle. Il y aurait donc deux jours 1, puis deux jours 2, etc. avec les 2 différents groupes. La distanciation serait respectée en classe et dans les transports. Il n'y aurait pas à faire des petits groupes, et les élèves pourraient travailler sur un pupitre qui n'est pas partagé avec un autre élève.

    Ça implique malheureusement que les enseignants qui donnent des examens en fasse deux différents pour évaluer les notions enseignées et que les enseignants planifient le travail différemment. Par contre, la gestion de classe devrait être plus simple puisqu'il y aurait 2 fois moins d'élèves par groupe. La qualité d'attention donnée à chaque élève pourrait être améliorée pour la même raison.

    Il serait intéressant de voir et mesurer l'impact de la diminution du nombre d'élèves en classe et de la responsabilisation des élèves envers leurs apprentissages auraient. À partir de là, on pourrait continuer à faire mieux.

    • Bruno Charette - Abonné 13 juillet 2020 10 h 21

      Vous voulez faire passer le nombre de jours d'école de 180 à 90? C'est la conséquence de votre solution.

    • Sylvie Demers - Abonnée 13 juillet 2020 13 h 39

      @Monsieur Guénette...je suis entièrement d'accord avec votre proposition d'une fréquentation scolaire un jour sur deux et d'une diminution du nombre d'élèves de moitié...en effet,enseigner à 13 élèves facilite l'apprentissage et diminue l'aspect disciplinaire ( de plus ,c'est un secret de polichinelle,le programme scolaire régulier peut être couvert en une fraction du temps lorsqu'il est transmis dans des conditions idéales...on n'a qu'à penser aux cours de rattrapage...).
      Le jour où l'élève n'a pas de cours académique,il pourrait (devrait...),s'adonner à des activités culturelles et sportives dirigées par les enseignants spécialistes de ces disciplines...
      Bonne rentrée scolaire à tout un chacun...!

      S.Demers
      Orthopédagogue retraitée

    • Jérôme Guenette - Abonné 13 juillet 2020 19 h 43

      @ M. Charette.

      La quantité de jours passée en classe ne veut pas dire que le temps passé y est de qualité. Je vous encourage à vous souvenir de vos jours d'écoliers. Y avez-vous déjà trouvé le temps long?

      Bien des élèves n'ont besoin que d'un peu de support de temps en temps, et avanceraient plus vite et iraient plus loin si on leur en donnait la possibilité. Par exemple, le tiers, sinon plus, des élèves de l'école que fréquentent mes enfants sont déjà parfaitement bilingues. S'ils doivent faire de l'anglais, ne pourraient-ils pas suivre des cours d'anglais du niveau du cégep? Ne pourrait-ils pas apprendre autre chose? Faire plus de sports, de musique, d'arts? Plus de français ne serait pas une mauvaise idée... Quelle compagnie paierait des employés pour leur faire apprendre quelque chose qu'ils savent déjà?

      Je pense aussi, comme Mme Demers, que les élèves qui ont vraiment besoin d'aide en recevrait plus et aurait une aide de meilleure qualité si les profs n'avaient pas à enseigner la même notion à 30-35 élèves en même temps, à la même vitesse.

      Je pense aussi que les enseignants pourraient passer plus de temps à enseigner vraiment et auraient moins de discipline à faire. Ça aurait un impact sur la santé mentale des enseignants et sur celle des élèves (on se rappelle qu'il y a un problème de décrochage chez les élèves ET les enseignants). Si le privé réussit si bien, c'est en partie parce qu'ils se débarassent des élèves qui dérangent. Ceux-ci sont souvent ceux qui ont besoin d'aide, de plus d'encadrement et d'un meilleur contact avec leurs enseignants. Bref, ils gardent les élèves qui apprennent facilement.

      Plus ne veux pas dire mieux.

  • Bruno Charette - Abonné 13 juillet 2020 09 h 55

    Où est le problème?

    Les groupes du primaire restent déjà dans leur local, ainsi que beaucoup de groupes d’adaptation scolaire au secondaire. Les enseignants spécialistes au primaire et énormément d’enseignants au secondaire n’ont pas leur local et se déplacent sans cesse. Où est le problème?
    Moi, j’enseigne les sciences sociales au secondaire. Je n’ai jamais de local, jamais d’équipement spécialisé, jamais assez de place pour assoir tous mes élèves. On considère qu’un tableau, des tables et des chaises me suffisent. L’an prochain, c’est la même rengaine. Adaptez-vous.

    L’an prochain, j’aurai cinq planifications, 28 périodes, huit groupes, pas de matériel, pas de programme, pas de local et le ministre vient de m’enlever tous mes vidéos. Donc, je ferai mon possible, et ce, jusqu’à la fin de ma carrière, qu’importe le contexte. Je ne pourrai jamais faire ce qu’on me demande ni ce que je serais censé faire. C’est ça, enseigner : essayer de faire apprendre à trop de monde dans un contexte qui est construit sur d’autres considérations que la pédagogie.

    Or, là, la priorité, c’est la santé publique. C’est difficile pour tout le monde et les enseignants devront s’adapter. Et de grâce, gardez en tête que vous n’avez aucune compétence en santé publique. Ainsi, les masques ne remplacent pas la distanciation et ne peuvent être portés longtemps. De plus, les élèves sont incompétents pour désinfecter. Vos solutions n’en sont pas.

    Enfin, le ministre ne demande pas de créer des « familles » dans les classes. En effet, il dit : « Pour limiter les risques de contagions et favoriser les apprentissages et la socialisation, ils seront réunis dans chaque groupe en sous-groupes [stables] d’au plus six élèves, tout en maintenant une distance d’au moins un mètre entre les sous-groupes. » Ainsi, il nous permet de faire travailler les élèves en équipe de six et, si la distanciation le permet, les sous-groupes peuvent être divisés, mais sans jamais les mélanger avec d’autres sous-groupes. Où est le problème?