Il faut mettre fin au pillage des ressources en santé publique

Horacio Arruda est le directeur national de santé publique.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Horacio Arruda est le directeur national de santé publique.

Dans les dernières semaines, plusieurs ont souligné le rôle essentiel de la Santé publique — mais trop peu souvent mis en lumière — dans l’évolution de notre société. On peut penser aux batailles menées contre les compagnies de tabac, celles contre les ravages de certaines pratiques commerciales ou différents projets de Loto-Québec. Pensons à la santé des travailleur.euses, la sécurité routière, la mise en lumière de l’impact des politiques publiques sur les inégalités sociales, l’organisation communautaire autour de la lutte contre le SIDA ou les ravages du fentanyl, la barrière antisuicide sur le Pont Jacques-Cartier…

La liste de ces événements qui font de la Santé publique un acteur de transformation sociale est trop longue, mais à l’inverse d’une liste d’attente en chirurgie ou encore d’un temps d’attente aux urgences, la lumière braquée sur ses actions demeure au minimum tamisée, voire voilée. La Santé publique passe tellement sous le radar, que même la coupe de 30 % imposée par la dernière réforme du réseau de la santé n’a à peu près pas fait sourciller les journalistes (sauf ceux du Devoir). Imaginons une seule seconde l’annonce d’une coupe de 30 % en pédiatrie, en cardiologie, en cancérologie…

Mais au-delà de cette coupe des ressources du programme de santé publique, plusieurs personnes ont souligné la nécessité d’augmenter la concertation entre les différentes organisations afin d’améliorer la gouvernance de la Santé publique. Difficile de retenir un sourire en voyant émerger ce réflexe du gouvernement de structurer ce type de concertation quand on pense qu’on a détruit la structure de gouvernance régionale dans la même réforme qui a permis la compression du tiers du budget de la santé publique.

Surtout, ces structures de concertation (devenues pléthores à Montréal depuis la réforme du gouvernement Couillard, afin de répondre à l’absence de la structure de gouvernance régionale) n’ont, du point de vue de la Santé publique du moins, jamais manifesté leur pleine efficacité. L’enjeu réel de performance de la Santé publique concerne davantage l’absence de levier effectif sur les ressources du programme. Des directrices et des directeurs régionaux de santé publique l’ont souligné publiquement dans les dernières semaines, et l’ensemble des acteurs de santé publique du Québec, jusqu’au bureau du Dr Arruda, discutent sans fin de cette question qui, depuis des années, demeure aussi centrale qu’insoluble. Peut-être que la crise actuelle offrira l’occasion de dénouer l’impasse ?

Arrêter le pillage

En premier lieu, il y a l’incompatibilité législative entre la Loi sur la santé et les services sociaux (à laquelle sont assujettis les établissements) et la Loi sur la santé publique (qui définit les rôles et responsabilités des acteurs de santé publique) quant à la capacité effective de la direction régionale de santé publique d’assumer ses responsabilités.

Même les balises produites par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) pour la gestion du programme de santé publique dans le cadre de la création des CISSS/CIUSSS ne permettent pas de mieux structurer ces arbitrages. Le MSSS doit donc préciser sa vision et revoir en conséquence son cadre législatif afin de sortir les acteurs qui sont empêtrés d’un marasme sans fin.

Mais au-delà de cette impossibilité structurelle, il faut mettre fin au pillage des ressources du programme de santé publique. Effectivement, les ressources financières — dans plusieurs établissements certainement — coulent illégalement du programme de santé publique vers d’autres programmes-services. Illégalement, parce que la Loi sur la santé et les services sociaux interdit le passage de ressources financières d’un programme-service à un autre (santé physique, santé mentale, santé publique, etc.). Dans l’arbitrage des ressources imposé par la pression des services curatifs, la Santé publique demeure une force dérisoire dans cette grande aventure qu’étaient devenus les CSSS, avant d’être tragiquement amplifiés avec la venue des CISSS/CIUSSS. La capacité réelle de la direction régionale de santé publique de protéger son budget (et donc ses ressources) au sein de ces opulentes et tentaculaires organisations demeure imaginaire. Si on cherche à illustrer les travers du fouillis de gouvernance dans lequel la dernière réforme du Dr Barrette a placé le réseau, la santé publique est un bel exemple.

Un ex-ministre de la santé avec qui j’ai travaillé disait : « Une organisation faite pour soigner, soigne. On ne peut difficilement lui demander de faire de la prévention, son réflexe premier sera toujours de choisir de soigner. »

Prévention Québec

Pour sortir de cette impasse de gouvernance, un ex-collègue de la Santé publique avec qui nous tenions cette éternelle discussion proposait la création de Prévention Québec. Un organisme autonome qui devrait pouvoir être en mesure de contrôler et de gérer ses propres ressources. Il pourrait ainsi déployer la partie de la programmation gérée entièrement en propre avec des ressources destinées au programme de santé publique (la santé dentaire préventive, par exemple) et, dans le cadre d’ententes de services, assurer le déploiement du volet du programme de santé publique inscrit dans le cadre des services de santé et de services sociaux (soutien à domicile, services périnataux, vaccination ou contrôle des infections, par exemple). Ce faisant, on protège l’entièreté des ressources financières du programme et, implantant un système de reddition de compte auprès des établissements du réseau, on est en mesure d’assumer ainsi une pleine imputabilité des résultats. Mais surtout, on sort les ressources de prévention d’un arbitrage au sein de mégastructures dont les besoins sur le plan curatif sont insatiables.

Maintenir la Santé publique — et son maigre budget — dans le même cadre législatif que celui des soins lui impose de participer à des rapports de forces et d’intérêts desquels elle ne pourra tirer ses billes. Dans les faits, ça ne peut que confirmer ses problèmes de performance. Considérant que la rentabilité sociale et économique des actions de la Santé publique a été hautement démontrée, on aurait collectivement intérêt à regrouper les forces de santé publique et leur rendre une pleine capacité d’action.

3 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 juillet 2020 03 h 17

    Notre système de soins de santé est malade.

    Vous avez raison, monsieur Jean-François Labadie. Les patients sont traités comme une chaîne de montage d'usine dans nos hôpitaux. On donne le même horaire de rendez-vous à 4 patients en même temps et puis on les bourre de médicaments avec des effets pervers plus sérieux encore que la maladie dont ils souffrent.
    Les médecins ne proposent jamais à leurs patients des solutions naturelles plus efficaces et moins couteuses, la mafia pharmaceutique oblige!
    Oui. Nous avons besoin d'un changement de paradigme dans la mentalité des soignants qui tiendraient compte de la prévention comme partie intégrale de la guérison.

    • Gilles Sauvageau - Abonné 4 juillet 2020 08 h 48

      Ce n'est qu'un début, continuons le combat !!! Bravo, mme Alexan !!!

      Gilles Sauvageau

  • Michel Couillard - Abonné 5 juillet 2020 08 h 36

    Mieux voir pour agir efficacement

    Merci Madame Alexan pour nous donner cette nouvelle paire de lunette.
    Espérons que ceux qui prennent des décisions puissent les chausser afin de mieux viser.