Les profs en auront plein les bras à la rentrée

«Il m’apparaît nettement que la première chose à éviter est de laisser les profs à eux-mêmes devant des enfants qui auront perdu toute trace d’apprentissages si durement acquis», écrit l'auteur.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse «Il m’apparaît nettement que la première chose à éviter est de laisser les profs à eux-mêmes devant des enfants qui auront perdu toute trace d’apprentissages si durement acquis», écrit l'auteur.

Cher Jean-François Roberge,

Nous nous sommes connus en d’autres temps : j’étais député du Parti québécois de Vachon, vous étiez membre de l’exécutif du PQ dans ma circonscription. Vous voilà ministre de l’Éducation : tout un défi en ces temps inédits, non ? Un défi qui vous aura donné l’occasion de cerner encore plus clairement les besoins de notre réseau scolaire.

La pandémie aura notamment confirmé la très grande fragilité et le manque criant de moyens de nos écoles publiques. Le sort des élèves les plus vulnérables que l’on y aura laissés à eux-mêmes est troublant.

Déjà, en 1991, ces élèves nous préoccupaient beaucoup. Dans Un Québecfou de ses enfants, nous proposions de créer des agents de liaison école-communauté. La recommandation se lisait comme suit : embaucher des agents de liaison communautaire de manière à rapprocher les parents et les enseignants des enfants de 6 à 8 ans.

Nous avions en tête surtout les parents de familles plus vulnérables, pour qui, disions-nous, l’école est « l’institution des autres ». Certains de ces parents auront connu l’échec à l’école ; ils se sentent intimidés par l’institution ou entretiennent un ressentiment envers elle. D’autres n’en comprennent pas les rouages, ne sont pas à l’affût de l’information, et d’autres encore auront fait une croix sur l’idée que leur enfant puisse un jour tirer son épingle du jeu à l’école.

Certains éprouvent des problèmes de santé physique ou mentale ou rencontrent des difficultés économiques qui affectent leur capacité parentale. Et des parents plus récemment arrivés au Québec et maîtrisant peu ou mal notre langue commune se tiennent à l’écart.

Toutes les informations disponibles viennent malheureusement confirmer que ce fossé entre l’école et les parents de familles vulnérables existe encore. Ainsi, les enfants de ces familles se retrouvent présentement en moins grand nombre dans les écoles dont on a permis la réouverture.

Cela semble le cas sur tout le territoire québécois ; les sondages faits dans la région métropolitaine laissaient entrevoir les mêmes résultats. Ce sont pourtant ces enfants qui, affirme-t-on, profiteraient le plus d’une reprise de l’école. Leur éloignement prolongé augmente dangereusement le risque d’échec et de décrochage.

Relancer l’école

On vous proposera mille et un moyens de relancer l’école en septembre. Il m’apparaît nettement que la première chose à éviter est de laisser les profs à eux-mêmes devant des enfants qui auront perdu toute trace d’apprentissages si durement acquis. Il faudra aux profs des temps d’ajustement, de réflexion, d’échanges avec leurs collègues et avec les autres professionnels pour seulement arriver à intéresser ces enfants de nouveau à l’école.

Parmi ces enfants, ceux qui auront été laissés complètement à eux-mêmes représentent une très lourde tâche ; y associer leurs parents me semble de la plus grande importance. Rejoindre ces parents, échanger vraiment avec eux, les amener à s’approcher davantage de l’école et de ce que leur enfant y fabrique, tout cela représente un formidable défi même dans des circonstances normales. Le contexte actuel ajoute à la difficulté, on en conviendra. Les profs en auront déjà plein les bras ; ils pourront difficilement remplir cette mission sans aide.

Je vous fais donc une proposition simple, concrète, facile d’application et qui pourrait participer en même temps à la restauration de notre réseau d’écoles publiques : créer par centaines des postes d’agents de liaison entre les profs et les familles.

L’idée est de mettre les parents, surtout ceux des enfants les plus vulnérables, dans le coup, de créer un lien fort et sympathique avec les enseignants, de partager les progrès même les plus ténus de leur enfant, de les amener à croire à la réussite de leur jeune et à y participer de toutes les façons possibles.

L’école doit devenir ou redevenir pour ces parents la promesse tenue jour après jour, semaine après semaine, d’une vie meilleure et gratifiante pour leur enfant et pour eux-mêmes. Et il faut les embarquer à bord très rapidement, bien avant que les écoles ouvrent grandes leurs portes. Attendre septembre serait leur envoyer le message que l’on est dans le cours normal des choses. Ce serait une grave, très grave erreur.

La pandémie aura exposé clairement l’écart considérable entre les écoles du réseau ordinaire public, celles du réseau public sélectif et celles du réseau privé. Un ministre de l’Éducation ne peut désormais échapper à cet enjeu. Mais allons d’abord au plus pressant.

À vous de jouer vaillamment.

18 commentaires
  • Réal Gingras - Inscrit 27 juin 2020 09 h 34

    Le plus pressant,

    C’est une bonne idée de mettre en place des agents de liaison mais il faudrait aussi changer le discours. Monsieur le ministre doit faire amende honorable et commencer à s’excuser auprès des parents de ne pas avoir soulever un bémol devant les discours alarmistes du directeur général de la Santé publique. Les jeunes d'âge scolaire n'ont jamais été à risque.

    Monsieur Bouchard , dès le 11 avril, j’écrivais au ministre pour l’implorer d’ouvrir les écoles dès le 27 avril.
    Je n’ai reçu qu’un accusé de réception et puis plus rien. Faut-il investir dans l’achat de tablettes ou dans l’embauche d’agents de liaison? Quelle promesse le ministre a-t-il tenue depuis le mois de mars? Est-il à la hauteur?

    En septembre , cela fera 6 mois que les élèves ne se seront pas assis sur un banc d’école. Que de temps perdu! .. et que va-t-il se passer dans la tête des enseignants ou de vos nouveaux agents de liaisons ? Que se passe-t-il déjà dans la tête de nombreux parents? Seront-ils encore inquiets de toutes ces tergiversations? De toutes ces indécisions? Les profs, parleront-ils davantage aux élèves de l’analyse virale que de l’analyse grammaticale? Quel sera l’atmosphère dans les classes avec tout ce lavage de cerveau qu’on a mis dans la tête des citoyens?
    Il faut des agents de liaison certes mais raisonnables, responsables et critiques qui ne se sont pas laisser et qui ne se laisseront pas influencer par les inepties véhiculées par les prophètes de malheurs de la Santé publique. Des agents qui seront capables de laisser de côté leurs émotions et d’avoir la capacité d'analyser , avant tout , ce qu’ils verront dans la réalité qu’ils découvriront. La DPJ devrait aussi être mise à contribution. Il faudra être ferme sur l'absentéisme.

    Monsieur Bouchard , il faut aussi s’assurer que les membres de la FAE ne mettront pas de bâtons dans les roues à votre proposition. L'école est obligatoire et le ministre doit faire appliquer la loi.

  • Annie Marchand - Inscrite 27 juin 2020 10 h 09

    M. Bouchard,

    Vous avez raison de dire que le "fossé entre l’école et les parents de familles vulnérables existe encore". Or, la notion de "familles vulnérables" s'est mutée depuis 30 ans, vous n'êtes pas sans le savoir. Vous oubliez l'accélération du temps dans nos vies, phénomène bien documenté qui engage les parents dans le chemin prenant et stressant du travail au détriment des rapports familiaux. Ce phénomène touche toutes les classes sociales. L'argent donne cependant les moyens d'une plus grande prise en charge des enfants, stimulés à gagner.

    Actuellement, le système de protection de la jeunesse est désorganisé comme jamais, faute d'argent, dit-on, et de personnel. La crise du COVID-19 a révélé l'ampleur du désastre dans les CHSLD. Les écoles publiques vivent des réalités similaires. Nous continuons à dénier ces réalités. Il n'y a pas le spectacle de l'accumulation des morts. Et tuer l'énergie vitale des enfants alors?

    Ajouter des agents-es de liaison dans un tel chaos est-il la solution? Déjà, partout, la rétention des travailleuses sociales est un problème. Je pense que les agents-es de liaison risqueraient de ne pas tenir le coup... Pourquoi?

    Comment aider des familles prises en otage par la survie? Comment aider des enfants pris dans l'engrenage d'une société dont les fondations s'effritent, dont l'avenir est mis a gage par des politiques financières erratiques, dérèglementées, que nous ne maîtrisons plus? Comment se fier à l'État, lié au grand capital?

    Créer de nouveaux emplois dans des structures manipulées n'attaque pas les causes profondes qui abîment les vies d'une part grandissante de personnes, les enfants d'abord.

    Selon moi, les solutions lumineuses résident dans des projets communautaires, citoyens, de transition, de sortie du capitalisme, dans la création de nouvelles formes de vie sociale et éducative. Il y a une révolution à faire et elle ne sera pas tranquille, sans la souhaiter violente. Elle demande du courage.

  • Jérôme Guenette - Abonné 27 juin 2020 10 h 38

    Faire mieux

    En ajoutant un intervenant pour assurer la communication entre l'école et les familles, vous donnez la responsabilité de la communication entre ces deux entités à une autre entité. Ça complique les choses. Je propose plutôt de diminuer le nombre d'élèves par enseignant de moitié de la maternelle à la deuxième année, et d'inclure au bulletin un rapport descriptif des notions maitrisées par les élèves tout au long de leurs parcours au primaire et au secondaire.

    Ayant moins d'élèves, les enseignants auront ainsi la possibilité de créer des liens plus forts avec ceux-ci et leurs familles dès le début de leurs parcours scolaire. Ils pourront s'assurer que les apprentissages de bases sont bien acquis et que la communication avec les parents est bien établie. Étant liée plus profondent avec le milieu dans lequel elle est, l'école pourra participer plus significative au développement global de sa communauté.

    Un bulletin incluant un rapport descriptif qui suit l'enfant durant tout son parcours scolaire donnera l'heure juste au parents, mais surtout à l'enfant. Avoir 100% dans une matière est très bon pour l'estime de soi, mais ne garantit pas qu'on maîtrise les notions enseignées. Par exemple, avoir 10/10 dans un test sur les conjugaisons ne veut pas dire que je conjugue correctement les verbes lorsque j'écris.

    Les grilles d'évaluation font déjà une partie de ce travail de communication, mais elles sont peu consultées. De manière générale, on veut connaître les notes, savoir si on passe et/ou se comparer avec les autres élèves. Le fait d'avoir vraiment appris ou non est trop souvent minimisé.

    Il faut mettre l'attention sur la maîtrise des connaissances et la capacité de pouvoir les utiliser. En communiquant explicitement les notions qui ont été enseignées et celles qui ont été maîtrisées par l'éléve, on remet clairement à ce dernier la responsabité d'apprendre (responsabilité qu'il a toujours eue), d'être fier de ses apprentisages.et de faire mieux.

    • Stergios Mimidakis - Abonné 28 juin 2020 13 h 16

      Monsieur Guenette,

      Vos commentaires, bien ciblés et précis, reflètent une réflexion approfondie qui est le fruit de nombreuses années d'expérience en enseignement. Vous avez très bien résumé les pensées de bien de mes collègues en enseignement.

      De ma part, j'éliminerais entièrement les notes du bulletin scolaire et adopterais votre idée d'un rapport descriptif qui discute des progrès de l'élève, car il faudrait supprimer l'aspect compétitif du réseau scolaire. Vous avez raison lorsque vous écrivez : "De manière générale, on veut connaître les notes, savoir si on passe et/ou se comparer avec les autres élèves. Le fait d'avoir vraiment appris ou non est trop souvent minimisé."

      Stergios Mimidakis

    • Cyril Dionne - Abonné 28 juin 2020 20 h 41

      Les vœux pieux pleuvent dans cette lettre ouverte. Diminuer le nombre d'élèves par classe comme on nous le propose doublera le budget de l'éducation. Inclure au bulletin un rapport descriptif des notions maitrisées par les élèves tout au long de leurs parcours au primaire et au secondaire est déjà fait en Ontario et les parents ne le consulte pas plus. Ils demandent tout simplement si leurs enfants réussissent.

      Mais j'aime bien cette idée où les principaux acteurs de l'école, les élèves, les enseignants, la direction et les parents sont maîtres de leur destiné en concert évidemment avec le ministère de l'éducation pour le cursus scolaire et des attentes et contenus d'apprentissage prévue selon l'âge chronologique de l'enfant.

      En Ontario, il n’y a plus aucune note alloué en pourcentage dans les écoles primaires et même au secondaire à part du bulletin. Les évaluations sont basées sur quatre critères de base à partir d’une grille d'évaluation; l’élève démontre une connaissance limitée des éléments à l’étude, D; l’élève démontre une connaissance partielle des éléments à l’étude, C; l’élève démontre une bonne connaissance des éléments à l’étude, B; l’élève démontre une connaissance approfondie des éléments à l’étude, A. Les qualificatifs « + ou – » peuvent être appliqués au besoin pour refléter une note plus précise. Au niveau du secondaire, on utilise le même barème d’évaluation et la note est ensuite transformée en pourcentage selon une grille pour le bulletin.

      « Afin de mieux communiquer ces deux aspects du rendement, le bulletin scolaire est divisé en deux sections pour rendre compte, d’une part, de la satisfaction des attentes et, d’autre part, de l’acquisition des compétences à développer nécessaires à un apprentissage efficace. Le bulletin contient aussi les commentaires de l’enseignante ou de l’enseignant sur les points forts de l’élève, indique les aspects nécessitant une amélioration et précise les façons d’y parvenir. » (Curriculum de l'Ontario)

    • Jérôme Guenette - Abonné 29 juin 2020 01 h 19

      M. Dionne,
      Diminuer de moitié le nombre d'élèves par classe de la maternelle à la deuxième année ne double pas le budget de l'éducation. Par contre, ça permettrait aux élèves d'avoir des bases plus solides en mathématiques et en français. Les difficutés en lecture sont un des plus gros problèmes en éducation du primaire au secondaire. De meilleures bases en lecture devraient se répercuter jusqu'à la fin du secondaire en améliorant les résultats, et ce, dans toutes les matières. En fait, on risquerait de diminuer les coûts liés à l'éducation. Bien des écoles primaires ont déjà intégré des programmes de lecture intensifs parce que ça fonctionne.

      Mettre l'emphase sur les notions enseignées et maîtrisées par les élèves recentrera l'école sur sa mission première: instruire. Si des parents s'intéressent seulement à savoir si leur enfant passe, il n'est pas étonnant que les enfants pensent de même. Si on continue à réduire le message de l'école à " passe ou passe pas", il n'est pas étonnant que les parents pensent de cette manière aussi. Les notions à enseigner sont présentées en détail dans le programme. Il ne reste qu'à les communiquer de façon explicite. Les " L’élève démontre une connaissance limitée, partielle, correcte ou approfondie des éléments à l’étude,", reviennent à dire: "Il n'a rien compris, il n'a à peu près rien compris", etc. Par contre, si on me dit: "L'élève maîtrise l'utilisation de la majuscule et le point dans la phrase.", c'est concret, même pour un enfant de 6 ans.

      Il y a peu, Normand Baillargeon parlait d'une approche pédagogique basée sur l'enseignement explicite des notions de base et la vérification constante de la compréhension des élèves. Les élèves des enseignants qui utilisaient cette approche réussissaient mieux que les autres. Je crois que ce que je propose va dans cette direction. C'est possible de faire mieux.

  • Cyril Dionne - Abonné 27 juin 2020 10 h 45

    Cher M. Bouchard,

    Les vœux pieux ne changeront aucunement la donne pour ceux qui se sentent intimidés par l’école ou entretiennent un ressentiment envers elle, n’en comprennent pas les rouages, ne sont pas à l’affût de l’information, ont fait une croix sur l’idée que leur enfant puisse un jour tirer son épingle du jeu à l’école, ont des problèmes de santé physique ou mentale, rencontrent des difficultés économiques qui affectent leur capacité parentale ou pour les parents plus récemment arrivés au Québec. Plusieurs se fient que l’école prenne en charge leurs enfants et souvent, les élèvent en leurs inculquant certaines valeurs. Et il serait à parier que les plupart de ces élèves venant de ces milieux décris plus haut sont de familles dysfonctionnelles, avec un père ou des parents absents. La portée de l’école a quand même ses limites vous savez.

    Pour cela, il faut avoir enseigné dans une salle de classe pour comprendre. Et la dichotomie des grands centres urbains est très différente de celle qu’on rencontre en région. Avec la pandémie qui sévit et qui continuera de sévir pour plusieurs, sinon des années, le Québec devrait se munir d’un programme en ligne digne des nations développés. Ceci dit, l’éloignement augmente dangereusement le risque d’échec et de décrochage partout et c’est pour cela qu’il faut y remédier. C’est la même chose en Ontario et pourtant les parents ne se sont pas plaints des effets pervers de cette distanciation physique chez les jeunes que les pédiatres nous ont larmoyés pendant des mois au Québec.

    Pour que l’école redevienne la promesse de jours meilleurs pour la vie des enfants, c’est de la naissance à cinq ans qu’il faut intervenir. Si les jeunes ne sont pas stimulés positivement à un bas âge à la maison, ce découplage d’apprentissage exponentiel n’aura pas lieu. Lorsque les enfants arrivent à l’école, leur développement diminue exponentiellement selon l’âge chronologique jusqu'à 10 ans. Et là, c’est presque déjà trop tard pour intervenir.

  • Sylvie Demers - Abonnée 27 juin 2020 13 h 50

    « ...c’est de la naissance à cinq ans qu’il faut intervenir. »...

    En effet,dès le début de la grossesse,certains enfants sont déjà en situation de vulnérabilité compte-tenu du manque de ressources de leurs géniteurs...pour corriger cet état de fait l'organisme existant et qui a perdu au fil du temps la raison première de de sa mission me semble le CLSC...que le gouvernement au pouvoir se penche sur cette urgence et fasse renaître de ces cendres ces "éléphants blancs!!!

    S.Demers
    Orthopédagogue retraitée