On ne peut pas refaire l’histoire

«On ne peut pas refaire l’histoire et on ne doit pas juger les événements du passé au crible de la morale actuelle», écrit François Gros d’Aillon.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «On ne peut pas refaire l’histoire et on ne doit pas juger les événements du passé au crible de la morale actuelle», écrit François Gros d’Aillon.

Quand l’Union soviétique s’est effondrée, j’ai eu envie d’applaudir en voyant les Russes jeter à terre les statues de Staline. Quand Saddam Hussein a été chassé du pouvoir, cela m’a fait du bien de voir les Irakiens déboulonner sa statue et la renverser. Mais ôter celle de James McGill, qui légua une partie de sa fortune et un terrain de près de 20 hectares pour fonder l’université qui porte son nom ? S’il fallait éradiquer tout souvenir d’anciens propriétaires et trafiquants d’esclaves, on ne s’arrêterait plus !

On pourrait commencer par démolir les totems de quelques tribus de Colombie-Britannique. Elles partaient autrefois en expédition guerrière contre des tribus plus faibles et plus pauvres pour prendre des esclaves, traitant les êtres humains comme de la marchandise. D’ordinaire, on tuait les hommes capturés pendant ces expéditions, ne vendant que les femmes et les enfants, et, lorsque leur propriétaire mourait, ses esclaves étaient généralement sacrifiés pour continuer de servir leur maître dans l’autre monde.

Pour remonter près de 4000 ans en arrière, on pourrait demander au Musée du Louvre d’effacer du Code de Hammurabi, l’un des premiers textes de loi de l’histoire, tous les articles faisant référence à l’esclavage, car, hélas, l’esclavage a existé partout, tout au long de l’histoire et sans doute de la préhistoire. Et je pourrais continuer avec des centaines d’autres exemples…

Oui, les traites négrières furent un crime, plusieurs nations européennes extrayant de l’Afrique une moyenne de 20 000 esclaves par an, ce qui, pendant les cinq siècles que durèrent ces traites, représente un affreux total de 10 millions d’êtres humains, la majorité vendus dans les Antilles et au Brésil, et 3 % environ vendus dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord, qui devinrent les États-Unis en 1776.

Il ne faut pas oublier cependant que les Européens se contentaient d’acheter ces esclaves aux rois nègres des côtes africaines, notamment sur ce que l’on a appelé depuis la Côte des Esclaves, les côtes du Bénin, du Togo et d’une partie du Nigeria, où l’on trouvait les ports négriers les plus actifs. Mais ce sont les roitelets nègres qui allaient faire des razzias à l’intérieur de l’Afrique, attaquaient les villages, emmenaient hommes, femmes et enfants, les échangeant aux négriers blancs contre armes, chevaux, tissus, etc., tout en gardant des esclaves pour les revendre sur les marchés intérieurs. On estime que, pendant les cinq siècles que durèrent les traites négrières, près de 15 millions de Noirs furent esclaves d’autres Noirs en Afrique.

Dans les pays à majorité chrétienne, l’esclavage fut aboli, en théorie, lors du Congrès de Vienne en 1815. Dans la pratique, il ne fut définitivement aboli, par la France par exemple, que lors de la révolution de 1848. Il ne fut aboli en Arabie saoudite qu’en 1962, au sultanat d’Oman qu’en 1970, en Mauritanie, seulement en 1981, l’esclavage étant hélas une pratique qui subsiste toujours dans ce pays africain. Et je pourrais continuer ainsi pendant des pages et des pages.

Toute l’histoire montre que, quelle que soit la race (si ce terme peut être vraiment défini), quelle que soit la couleur de la peau (et Dieu sait s’il y a des dizaines de nuances de couleur de peau), quelle que soit la religion, il y a toujours eu du racisme, des Blancs contre les Blancs (les nazis contre les Juifs par exemple), des Noirs contre les Noirs (en Afrique du Sud, ces derniers temps, par exemple), des Jaunes contre les Jaunes (les massacres de Nankin par les Japonais contre les Chinois, par exemple), et des Blancs contre les Noirs et les Jaunes, et des Jaunes contre les Noirs et les Blancs, etc.

On ne peut pas refaire l’histoire et on ne doit pas juger les événements du passé au crible de la morale actuelle. Laissons tranquille la statue de James McGill, essayons plutôt d’éradiquer le racisme en établissant la justice ; n’écoutons jamais ceux qui prônent « la loi et l’ordre » ; lorsque règne la justice, la loi et l’ordre sont donnés par surcroît.


 
30 commentaires
  • Yann Leduc - Abonné 22 juin 2020 01 h 24

    Quelles statues conserver ?

    Excellent article qui va au-delà du clivage blanc-noir mais reste que la question demeure : quelles statues faut-il conserver ? Une statue ne vient-elle pas légitimer un humain, ses idées et ses actions ? Quels personages méritent d'être célébrés ? On ne peut pas confondre une statue en bronze qui surplombe une place publique au centre-ville avec un objet historique conservé au fin fond d'un musée poussiéreux.

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 juin 2020 11 h 22

      Effectivement. L'auteur algérien Kamel Daoud s'exprime dans le même sens: «L’Occident étant coupable par définition selon certains, on se retrouve non dans la revendication du changement, mais, peu à peu, dans celle de la destruction, la restauration d’une barbarie de revanche».
      «Faut-il détruire l’Occident ? Le mettre à feux et à sang pour mieux le reconstruire ou mieux le piétiner dans ses ruines»? demande-t-il.
      «D’ailleurs, le fait même de défendre l’Occident comme espace de liberté, certes incomplète et imparfaite, est jugé blasphématoire dans cette nouvelle lutte des classes et des races. Il est interdit de dire que l’Occident est aussi le lieu vers où l’on fuit quand on veut échapper à l’injustice de son pays d’origine, à la dictature, à la guerre, à la faim, ou simplement à l’ennui. Il est de bon ton de dire que l’Occident est coupable de tout pour mieux définir sa propre innocence absolue. Brûler l’Occident, ce rêve si facile qu’Internet et ces militants agitateurs des réseaux commercialisent en guise de « néopureté » et de légitimité, est une erreur qui aura de lourdes conséquences».
      «Ils n’ont ni courage, ni sincérité, ni utilité. Il n’est même plus besoin de relire les insanités d’un journaliste qui a fui son pays du Maghreb il y a vingt ans, se contentant de dénoncer la dictature « locale » sans y mettre les pieds, tout en passant son temps à fustiger les démocraties qui l’ont accueilli. La règle de ce confort est qu’il est plus facile de déboulonner la statue d’un tyran, au nord, sous les smartphones, que de déboulonner un vrai tyran vivant au « sud ».

  • Yvon Montoya - Inscrit 22 juin 2020 05 h 11

    J’ai arrêté de vous lire pour causes d’amalgames énormes dans votre tentative si maladroite de penser ce qui arrive en Occident pour lui rendre une certaine dignité et ce malgré son histoire prédatrice colonialiste qu’il fit subir a toute la planète aux innombrables cultures et civilisations.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 22 juin 2020 07 h 48

      "J’ai arrêté de vous lire pour causes d’amalgames énormes dans votre tentative si maladroite..." - Yvon Montoya

      Quels amalgames? Les prédateurs ne se trouvent pas qu'en Occident, de loin s'en faut. L'auteur ne fait que rappeler des vérités historiques que beaucoup ignorent et qui, à en juger par les réactions de certains, ne font pas l'affaire de tout le monde.

      S'il fallait arrêter de lire ce que les autres ont à dire dès que nos préjugés nous le commandent, le monde entier resterait dans l'ignorance.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 22 juin 2020 07 h 53

      L'auteur nous rappel tout simplement et avec raison que l'esclavagisme n'est pas qu'une affaire d'américain blanc.

      Pour trouver des solutions il faut comprendre un phénomène d'abord, et pour ça il faut mettre de côté le politiquement correct qui dit que le racisme n'est qu'une histoire de blanc contre noir.

      À lire les faits dans l'article on comprend que ce n'est pas aussi simple et linéaire qu'on le voudrait.

      Évidement c'est plus facile à traiter médiatiquement comme sujet quand il y a que les blancs contre les noirs mais ce n'est pas la réalité.

      Regarder plus loin n'enlève rien à la culpabilité des blancs de toute façon.
      Si j'étais noir j'aimerais tout savoir et tout comprendre sur mon histoire sinon ce n'est qu'une autre déformation de l'histoire ou ce qu'on pourrait appelé du "fast history" et ce sera fort probablement eux qui continueront d'en payer le prix.

    • Cyril Dionne - Abonné 22 juin 2020 08 h 30

      Que dire de ce qui arrive en Orient, en Afrique? Le colonialiste, c'est l'idéologie multiculturaliste qui parle langue des anciens colonialistes d’antan d'un empire où le soleil ne se couchait jamais. Et on ne comprendra jamais les gens crachent sur les autres dans les pays occidentaux, eux qui ont quitté justement un coin du monde qui est dysfonctionnel.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 22 juin 2020 10 h 20

      L'histoire de l'esclavage n'est pas qu'une histoire de blanc. Loin de là... C'est une histoire de conquête, de butin humain, de viol et de vol. Les esclaves des uns devenant les esclaves des autres.

      Sait-on seulement que le chef mohawk Thayendanegea (surnommé par les britanniques Joseph Brant, 1743-1807) anglophile s’il en est, posséda une quarantaine d’esclaves noirs qu’il utilisa entre autres pour la construction de son "manoir" près de la baie de Burlington en Ontario?

      Ce chef de guerre mohawk, qui fit la guerre à la France et resta fidèle à la Grande-Bretagne pendant et après la Révolution américaine, recevait dit-on avec grâce, tenait une table toujours bien garnie, se faisant servir par des serviteurs noirs en grande livrée. Un héros amérindien statufi, par pas moins de trois fois!

      On ne peut refaire l'histoire, certes, mais on peut tenter de l'expliquer...
      Jeanne Mance Rodrigue

    • François Beaulne - Abonné 22 juin 2020 10 h 45

      Encore une fois vos propos me surprennent par leur manque de nuances et surtout d'exactitude. L'histoire est un processus évolutif où toute tentative de transposer bêtement dans le temps le vécu d'une époque produit les dérives d'interprétation que nous subissons présentement au nom d'une <rectitude politique. plus polémiste que scientifique.
      Savez vous, entre autre, pourquoi une majorité d' Africains du Maghreb et du Sahel sont musulmans? C'est en grande partie pour échapper aux mises en esclavage de l'arabisation des conquêtes mahométanes, l'Islam de Mahomet interdisant de mettre en esclavage d'autres musulmans.
      Pour suivre votre logique, faudrait' il , par exemple, associer à ces comportements historiques les musulmans d'aujourd'hui, entre autre certains d'entre eux qui se sentent <racisés> chez nous? Un peu d'objectivité et de sérieux, svp Monsieur.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 22 juin 2020 13 h 42

      "Sait-on seulement que le chef mohawk Thayendanegea (surnommé par les britanniques Joseph Brant, 1743-1807) anglophile s’il en est, posséda une quarantaine d’esclaves noirs qu’il utilisa entre autres pour la construction de son "manoir" près de la baie de Burlington en Ontario? " - Jeanne Rodrigue

      On pourrait ajouter que ce "héros" a même une ville importante de l'Ontario (i.e. "Brantford") nommée en son honneur.

      Je ne crois pas par contre qu'il n'y ait une seule bourgade, même minuscule, dont le nom perpétue la mémoire ne serait-ce que d'un seul de ses esclaves.

    • Marc Therrien - Abonné 22 juin 2020 19 h 20

      Je ne sais pas si l’Occident qui est indigne pour vous se condense dans l’impérialisme anglo-saxon si bien incarné par les États-Unis et leur géniteur, l’Angleterre. Pour le reste, je pense comme Oscar Wilde : « Il est absurde d'avoir une règle rigoureuse sur ce qu'on doit lire ou pas. Plus de la moitié de la culture intellectuelle moderne dépend de ce qu'on ne devrait pas lire »

      Marc Therrien

  • Serge Pelletier - Abonné 22 juin 2020 05 h 22

    Et l'histoire réelle... Bof!

    Et l'histoire réelle... Bof! Ce qui compte c'est ce que le bien-pensant ignare croit qui est important et devient vrai. Vous avez omis de mentionner que la traite négrière était, et demeure avec quelques exceptions du mode opérationnel, fortement pratiquée dans les pays du Maghreb et de Proche-Orient. Ces pays arabo-musulmans n'ont pas, ou pratiquement pas, de descendances d'origines subsaharienne pour une siimple raison: la castration des mâles, de tous les mâles. Pourtant elle fut d'une durée historique plus longue que la traîte transatlantique, elle fut beaucoup plus meurtrière que la traite transatlantique, elle comportait plus d'esclaves que la traite transatlantique.

    Oups! j'oubliais de mentionner que les barbaresques faisaient des razias jusqu'en Islande pour capturer des esclaves - et des villages entiers "européens" furent ainsi dépeuplés...

    Pour le restant votre texte est fort instructif pour la majorité des gens - y compris certains professeurs d'université - qui ne sont pas historiens et qui en plus ne peuvent faire de liens - du style cause et effet.

    Bravo pour votre texte.

  • Francois Ricard - Abonné 22 juin 2020 05 h 57

    Il ne faut pas ré-écrire l'Histoire

    La France est le premier pays au monde à avoir combattu et interdit l’esclavage, dès le VIIe siècle. D’abord sur son propre sol, sous l’influence de la civilisation chrétienne. Par décision de la reine Bathilde, veuve de Clovis II, tout esclave était affranchi. Le terme « France » vient du mot « Franc », « homme libre ». On ne refait pas l’Histoire. Sous Louis XIV, le fameux Code noir, possiblement inspiré des expériences de Colbert, destiné aux colonies constituera une avancée juridique pour la protection des esclaves. Mais qui le dit ? Mais qui le présente ainsi ?En son véritable contexte.

  • Jacques Maurais - Abonné 22 juin 2020 06 h 54

    Mise au point intéressante

    À mon avis, il manque à votre texte une seule phrase où vous auriez mentionné la traite arabo-musulmane. Comme l'a écrit mon ami Robert Chaudenson (décédé au début de la pandémie de covid) dans son blog de Mediapart, «la traite arabe, à partir de l’Afrique de l’Est dont tous les spécialistes estiment qu’elle a concerné 17 millions d’esclaves africains (soit au moins cent fois plus que la traite vers les seules colonies françaises de cette même zone et même plus que l’ensemble de la traite transatlantique)» (30 janvier 2016). Elle a aussi duré plus longtemps que la traite transatlantique et a été plus meurtrière (notamment à cause de la castration des esclaves).