Refusons de laisser sombrer les aînés dans l’isolement

«Les conséquences d’un tel confinement sont nombreuses chez les personnes âgées. En effet, l’isolement social et l’immobilisation qu’elles subissent ont des effets néfastes sur leur santé physique, psychologique et cognitive», affirment les auteurs.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press «Les conséquences d’un tel confinement sont nombreuses chez les personnes âgées. En effet, l’isolement social et l’immobilisation qu’elles subissent ont des effets néfastes sur leur santé physique, psychologique et cognitive», affirment les auteurs.

Extraits d’une lettre envoyée aux ministres Danielle McCann et Marguerite Blais
 

Nous prenons la parole aujourd’hui puisque nous sommes très préoccupés par le sort des personnes âgées au Québec qui sont hébergées en centre d’hébergement et de soins de longue durée (« CHSLD ») et dans les autres résidences pour personnes âgées en raison de la dureté des mesures de confinement qui continuent de s’appliquer à leur endroit et qui compromettent sérieusement leur santé et leur bien-être.

Nos collègues du réseau de la santé et nous sommes témoins des conséquences délétères des mesures de confinement sur la santé physique et psychologique des personnes âgées, ce qui soulève chez nous de grandes inquiétudes.

Rappelons que les visites sont interdites dans les CHSLD et les autres résidences pour aînés depuis le 14 mars et que le 23 mars le confinement obligatoire de ces établissements était ordonné suivant l’adoption d’un arrêté ministériel à cet effet empêchant les sorties à l’extérieur des résidents, sous réserve de certaines exceptions.

Depuis l’adoption de ces mesures de confinement, seulement deux adoucissements ont été annoncés par le gouvernement, soit l’autorisation accordée le 5 mai aux résidents des résidences privées pour aînés (« RPA ») sans aucun cas de contamination de sortir à l’extérieur sans supervision ainsi que celle accordée le 11 mai dernier relativement à la visite des proches aidants.

Plusieurs conséquences

En date d’aujourd’hui, la situation demeure la suivante dans certains établissements du Québec : des personnes âgées sont confinées à leur chambre, jusqu’à vingt-quatre heures sur vingt-quatre, depuis trois mois maintenant, et ce, qu’elles soient infectées par le virus ou non. Afin d’empêcher qu’elles en sortent, le recours à des mesures de contention physique, environnementale et médicamenteuse est désormais fréquent.

Pourtant, ces mesures de privation de liberté devraient être utilisées de façon minimale et exceptionnelle. Certaines personnes n’ont pu voir un seul membre de leur famille en trois mois et se retrouvent donc complètement isolées sur le plan social, abandonnées à elles-mêmes. Ajoutons à ce portrait la gamme très réduite des soins et des services que reçoivent les résidents depuis le début de la pandémie : les activités du service des loisirs ont souvent été annulées, la fréquence des bains complets, des lavages de cheveux et des soins de pieds a été réduite, voire annulée, l’hygiène buccale est réduite au strict minimum, aucun soutien psychologique ou psychiatrique n’est accordé à ces personnes et ainsi de suite. […]

Les conséquences d’un tel confinement sont nombreuses chez les personnes âgées. En effet, l’isolement social et l’immobilisation qu’elles subissent ont des effets néfastes sur leur santé physique, psychologique et cognitive. D’une part, de nombreuses études ont démontré que l’isolement social et le sentiment de solitude chez les personnes âgées étaient associés à un plus grand risque de maladies cardiovasculaires, à un affaiblissement du système immunitaire, à un déclin cognitif accéléré, à des symptômes psychologiques d’anxiété et de dépression et même à un plus grand risque de décès.

D’autre part, en étant peu stimulées et confinées à leur chambre, de nombreuses personnes âgées souffrent présentement d’immobilisation. Le syndrome d’immobilisation résulte des conséquences de l’alitement ou de la réduction significative des mouvements et de la mobilité. Il peut entraîner des atteintes multisystémiques graves pour les personnes âgées vulnérables. […]

Force est de constater que nous sommes en train d’assister collectivement au déclin de l’autonomie et des facultés physiques et cognitives de nombre de personnes âgées au Québec qui souffrent des mesures de confinement. […]

Il est grand temps d’assouplir les mesures sanitaires en place dans certains établissements, car elles minent de façon trop importante la santé des aînés, leur qualité de vie de même que leurs droits et libertés fondamentaux. Il s’agit aujourd’hui de trouver des solutions durables, respectueuses de la santé globale des personnes âgées et de leurs droits. À l’heure actuelle, ce devrait être une priorité gouvernementale.

Des solutions

Dans ce dossier urgent, deux orientations doivent selon nous être privilégiées par le gouvernement.

1. Prévention. D’une part, le gouvernement doit s’assurer que les mesures de confinement présentement en vigueur dans les établissements sauvegardent la santé physique, psychologique et cognitive des aînés de même que leur dignité et leur qualité de vie, tout en prévenant la propagation du virus.

2. Réparation. D’autre part, le gouvernement doit déployer tous les efforts et toutes les ressources nécessaires afin de réparer, dans la mesure du possible, les dommages physiques et psychologiques que le confinement a déjà causés aux aînés. Le confinement qu’ils vivent constitue un véritable traumatisme, et devrait être considéré comme tel dans l’approche à adopter. […]

Collectivement, sur le plan médical comme sur le plan humain, nous devons refuser de laisser sombrer les aînés du Québec dans l’isolement plus longtemps. Nous ne pouvons accepter d’assister passivement à la détérioration de leurs facultés, de leur autonomie, de leur qualité de vie, voire de leur dignité. Nous devons impérativement prendre action et leur offrir tout le soutien qui leur revient.

*Cette lettre est appuyée par une soixantaine de médecins, gériatres, internes: Dre Annik Dupras, interniste gériatre; Dr Michel Dugas, interniste gériatre; Dre Amélie Gaboury, interniste gériatre; Dre Julia Chabot, interniste gériatre; Dr Félix Pageau, interniste gériatre; Dre Mélanie Osterman, interniste gériatre; Dr José A. Morais, interniste gériatre; Dre Valérie Plante, interniste gériatre; Dre Marie-France Forget, interniste gériatre; Dre Aurélie Poulin, interniste gériatre; Dre Amélie Gravel, interniste gériatre; Dre Uyen Doan, interniste gériatre; Dr Michael Stiffel, interniste gériatre; Dre Gabrielle Lafrenière, interniste gériatre; Dr Pierre Molin, interniste gériatre; Dre Stéphanie Caron, interniste gériatre; Dre Mélissa Raby, interniste gériatre; Dre Émilie Breton, interniste gériatre; Dr Charles-Alexandre Ménard, interniste gériatre; Dr Stéphane Lemire, interniste gériatre; Dr Tamàs Fülöp, interniste gériatre; Dre Marie-Pierre Fortin, interniste gériatre; Dr Howard Bergman, médecin de famille et gériatre; Dre Catherine Brodeur, interniste gériatre; Dr Daniel Tessier, interniste gériatre; Dre Hassiba Chebbihi, interniste gériatre; Dre Annie Lacerte, interniste gériatre; Dr Jacques Morin, interniste gériatre; Dre Mélanie Hains, interniste gériatre; Dre Manon Chevalier, interniste gériatre; Dre Christine Dionne, interniste gériatre; Dr Pierre J. Durand, interniste gériatre; Dr Éric Marchand, interniste gériatre; Dre Jessika Roy-Desruisseaux, gérontopsychiatre; Dre Lucie DesParois, gérontopsychiatre; Dre Francisca Chalifoux, gérontopsychiatre; Dr Rami Massie, neurologue; Dre Lucy Vieira, neurologue; Dr Daniel Raymond, interniste; Dre Andrée-Anne Duchesneau, omnipraticienne SPA (soins aux personnes âgées); Dr Philippe Ducharme, omnipraticien SPA; Dre Gabrielle Leclerc, omnipraticienne SPA; Dre Justine Lefevre, omnipraticienne SPA; Dr Nicolas-Simon Tremblay, omnipraticien SPA; Dr Richard D. Germain, omnipraticien SPA; Dre Anne-Sophie Bouffard, omnipraticienne; Dre Chantal Sylvestre, omnipraticienne; Dr Dominique Duchesne, omnipraticien; Dre Alexandra Chabot, omnipraticienne; Dre Christine Ouellet, omnipraticienne; Dre Raymonde Tabi, omnipraticienne; Dr Yanick Hector, omnipraticien; Dre Karelle Dupuis, omnipraticienne; Dr Alexandre Pagé, omnipraticien; Dr Alex Dufresne, omnipraticien; Dre Catherine Haskins, omnipraticienne; Dre Suzanne Côté, omnipraticienne; Dr Hani Samuel Bsalious, omnipraticien; Dre Anabel Gagné, résidente en gériatrie; Dre Noémie Roux-Dubois, résidente en gériatrie; Dre Dominique Beaudin, résidente en gériatrie; Dre Valérie Blais, résidente en gériatrie; Dre Marie-Pier Pinault-Reid, résidente en gériatrie; Dre Valérie Frenette, résidente en gériatrie; Dre Sophie Del Degan, résidente en gériatrie; Cette lettre est entérinée par la Société québécoise de gériatrie.

5 commentaires
  • Anne Sirois - Abonnée 20 juin 2020 18 h 03

    Merci

    Il est temps qu'on arrête de tuer à petit feu les aînés qui ne sont pas malades

  • Rheaume Marie - Abonnée 20 juin 2020 23 h 20

    NON à l'isolement et aux ruptures de services systématique aux personnes vulnérables !! Les entourer et leur tenir la main OUI !!

    Il n'y a pas que les personnes vulnérables hébergées qui sont en difficultés mais aussi toutes celles vivant à domicile qui ne reçoivent plus les services requis. Leur souffrance est grande également mais je redoute que les conséquences vécues ne seront jamais dévoilées. Tous ces sans voix sont impuissants devant l'inertie des organisations et meurent à petit feu. Ne pas être présent auprès de ces personnes, c'est une honte que devront porter les bâtisseurs de ce système de même que tous ceux qui en ont profité ou qui l'ont entretenu sans chercher à dénoncer et à changer les aberrations. Aussi, il est connu depuis longtemps au Québec qu'il est essentiel de renforcer la qualité et la quantité du soutien à domicile, d'éliminer du sytème les propriétaires verreux trop nombreux à obtenir des permis de ressources d'hébergement et aussi de s'occuper de valoriser le rôle des préposés au même titre que celle des médecins et du médicament qui eux s'accaparent toujours bon an mal an une grosse part de la marge de manoeuvre financière de l'État.

  • Hélène Routhier - Abonné 21 juin 2020 08 h 09

    Honteux

    Il est intéressant de lire l'article du Devoir sur le biopouvoir (Le Devoir de Philosophie) et de le mettre en parallèle avec celui-ci où l'on trace un protrait dévastateur et combien honteux des "cages à vieux" dont le Québec, plus que tout autre, s'est doté. Le traitement des ainés en résidences qui est décrit ici est plus qu'honteux. C'est mortifiant, pour ne pas dire meurtrier. Jacques Bérard, co-abonné.

    • Marc Therrien - Abonné 21 juin 2020 10 h 26

      Pour reprendre, de façon trop simple j’en conviens, le concept de gouvernementalité de Foucault, il faudrait d’abord se demander si le besoin de sécurité est aussi fort pour soi-même qu’on le pense ensemble avec ceux qui nous gouvernent et ensuite, s’il justifie tant que ça les entraves à la liberté qu’on s’impose à soi-même en accord avec ceux qui nous gouvernent. Quand on pense avec Foucault et les maîtres penseurs de qui il relève, on est prêt à se demander si la raison, à travers ses systèmes de pensée, ne serait pas totalitaire et si elle peut tolérer son contraire.

      Marc Therrien

  • Yvon Bureau - Abonné 21 juin 2020 11 h 29

    Plan de soins

    Merci pour cet intéressant texte. Nécessaire+++

    D'un autre côté, tout aîné ou son représentant légal doit tout faire pour demeurer au coeur de l'information et des décisions qui le concerne au plus au poit.
    Comment ne pas insister pour que son Plan de soins soit à jour et qu'il se précise lors d'évènements importants..
    Prenant soin de lui-même et de ses choix, selon ses valeurs et ses croyances, les autres sauront davantage le respecter.

    Pour le mieux-être de tous. Pour un accompagnement des plus satisfaisants et pourteur de bien des santés.