Sommes-nous qui nous croyons être?

«Il faut s’intéresser aux perceptions que les citoyens qui ne font pas partie de la majorité fondatrice ont de cette majorité dans son ensemble et pas seulement de la police», écrit Philippe Gagné.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Il faut s’intéresser aux perceptions que les citoyens qui ne font pas partie de la majorité fondatrice ont de cette majorité dans son ensemble et pas seulement de la police», écrit Philippe Gagné.

Nous, les Québécois, sommes accueillants, chaleureux, drôles et portés sur la fête — le fameux sang latin. C’est du moins avec de tels clichés que nous nous décrivons quand nous parlons entre nous de qui nous pensons être, « nous », les membres de la « majorité fondatrice » (d’origine canadienne-française), comme nous a désignés Gérard Bouchard. Quand des voix affirment qu’il y a du racisme systémique au Québec, nous nous braquons. Nous ? Les industrieux de la Beauce, les valeureux marins de la Gaspésie et des Îles, les Bleuets bioniques du Saguenay–Lac-Saint-Jean, les artistes de partout qui rayonnent sur la planète ?

Au lieu de nous poser la question à nous-mêmes, il faut chercher la réponse chez les Autres, car nous sommes partiaux. Quand les Noirs nous racontent que leurs parents ont tous une discussion avec leurs enfants pour leur enseigner le bon comportement à adopter avec la police pour ne pas avoir d’ennuis, il y a là un « système familial » qui vaut la peine d’être mieux compris. En d’autres mots, il faut s’intéresser aux perceptions que les citoyens qui ne font pas partie de la majorité fondatrice ont de cette majorité dans son ensemble et pas seulement de la police.

Mon travail d’enseignant de français langue seconde dans un cégep anglophone depuis 18 ans m’a amené à découvrir une description surprenante de ce groupe dont je fais partie. La première fois que j’ai entendu parler de moi de cette façon, c’est avec un étudiant qui me dit avant le début d’un cours : « Ils veulent m’enfoncer le français dans la gorge, alors je ne veux pas le parler. » C’était le point de départ d’une enquête auprès de centaines d’étudiants et d’étudiantes de partout au Québec qui ont souvent répété la même phrase.

L’objectif de départ était de comprendre pourquoi une majorité de non-francophones n’arrivaient pas à atteindre un niveau autonome en français après 20 ans de vie au Québec et 13 ans de cours de français langue seconde. Les questionnaires et les entrevues ont donné l’occasion à ces jeunes de nous raconter leur coexistence avec cette « majorité fondatrice ». Plusieurs ont parlé d’une attitude arrogante et grossière, d’un caractère colérique. Se faire demander sans cesse d’où l’on vient, alors qu’on est né à Deux-Montagnes, faire de son mieux pour parler français, mais se faire couper d’un : « On est au Québec icitte, on parle français, tab*. » alors que l’impression générale est justement que le français du Québec n’est pas digne d’être appris. Bref, au quotidien, notre comportement auprès des Autres ne correspond pas toujours à qui nous croyons être. Nous ne donnons pas le goût de venir nous parler, ni le goût de parler français tout court.

Devant ce miroir, la première réaction peut être le déni. Il serait plus judicieux d’attendre avant de réagir et de faire preuve d’humilité, si nous en sommes capables. Prendre le temps d’écouter, d’essayer de comprendre comment on a pu passer à côté de ce discours. À court terme, il nous revient de changer d’attitude quand une personne s’exprime dans un français approximatif, lui sourire avec empathie et la remercier pour ses efforts. De plus, à force de nous targuer d’être aussi accueillants, nous en sommes venus à penser, comme Benoit Dutrizac récemment sur Twitter avant de s’amender, que si une personne n’est pas blanche ou francophone, c’est que nous l’avons « accueillie ». Pourtant, comprenons qu’il y a de fortes chances que même ses grands-parents soient nés ici.

En somme, nous devons apprendre à mieux nous connaître à travers le regard que l’Autre porte sur nous. Le premier défi est qu’il se sente à l’aise de dire ce qu’il pense et, surtout, qu’il juge que nous en valons la peine. Le deuxième défi sera de faire en sorte que les bottines suivent les babines. Accueillants, peut-être, mais seulement en donnant les mêmes chances à tous d’accéder aux bons emplois de façon systématique et en s’assurant que personne ne craigne la police au point d’enseigner à ses enfants comment s’en protéger. C’est le minimum d’une société accueillante, et nous n’y sommes pas encore. Le défi suprême : ne plus avoir besoin des mots majorité, minorités et intégration.


 
41 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 9 juin 2020 05 h 54

    Naïf

    Curieux tout de même, ils n’ont pas besoin d’enseignant d’anglais langue seconde dans les secondaires, collèges et universités anglophones en Ontario ou dans le ROC pour les francophones. Les supposés francophones de la « francophony » sont déjà tous bien assimilés.

    Après des décades de discrimination linguistique et culturelle et d’avoir enfoncée la langue anglaise dans la gorge des francophones pour reprendre les mots de l’auteur, nul besoin d’apprendre la langue de Doug Ford en Ontario; ils la parlent tous par cœur.

    Vous savez ailleurs dans le monde merveilleux du ROC, ils se foutent bien de l’Autre. Ils ne font aucune génuflexion et d’aplaventrisme comme au Québec, qui sont tous des signes de soumission, devant l’Autre, c’est tout le contraire. Ils ont toléré les manifestations américaines à Toronto, parce que premièrement, toutes les pancartes étaient en anglais et en plus, ils voulaient, hypocritement comme ils savent si bien le faire, montrer qu’ils sont plus ouverts que les Québécois afin de les dénigrer encore une fois, "French bashing" oblige.

    En passant, seulement le mot majorité existe dans le ROC. Pour celui de minorité, eh bien, ce sont tous les ghettos linguistiques et culturels qui peuplent le merveilleux royaume multiculturaliste anglo-saxon du ROC, digne héritier de l’empire britannique. Pour intégration, eh bien celui-ci ne rime pas avec multiculturalisme. On sème déjà les raisins de la discorde au ROC.

    Enfin, pour nos fascistes de gauche au Québec, oui ceux qui importent des manifestations américaines en pleine pandémie, vous devriez savoir que la police au Québec est surtout reconnue pour sa corruption légendaire hors Québec et dans le monde. Son racisme évident vient seulement en second. Pour la palme d’or du racisme au Canada, pour la police, eh bien tournez-vous vers le ROC, pays des orangistes et des loyalistes qui ont apporté leurs esclaves avec eux dans le Haut-Canada lors de leur exil après la guerre civile américaine.

    • Marie-France Pinard - Abonnée 9 juin 2020 09 h 26

      Que de fiel M. Dionne...

      Pourquoi faut-il encore resasser amèrement les aléas du colonialisme britannique ? Ce n'est pas parce que nous l'avon subi et que les traces de cette histoire désolante perdurent encore de nos jours qu'il faut oublier la responsabilité que nous avons vis à vis des Premières Nations et des minorités visibles au Québec, que nous traitons comme des citoyens de deuxième classe.
      Pour faire un parallèle qui vous irritera peut-être mais n'en est pas moins parlant, le maintien par Israël des Palestiniens dans une pauvreté et un confinement abjects peut il se justifier par le génocide des juifs pendant l'Holocauste ?

      En bref M. Dionne, nous ne sommes pas sans reproche sous prétexte que c'est pire ailleurs.

      Si c'est du fascisme de gauche que de sortir du déni et d'assumer ses torts, et bien, soit, je l'assume...

    • Jacques Patenaude - Abonné 9 juin 2020 11 h 27

      Le fiel qu'on déverse dans des commentaires ne peut qu'éloigner ceux qui les lisent.
      Personne n'a rien à gagner à cela. Faisons la démarche sans culpabilité mais plutôt pour montrer que nous sommes à la hauteur des ambitions que nous avons pour notre société. Nous avons vécu et nous vivons la discrimination alors faisons-le par solidarité envers tous les québécois. Si notre commentateur veut rallier les gens à son propos il aurait intérêt à y réfléchir. Moi en tout cas j'ai chaque fois moins envie d'endosser un projet aussi hargnieux.

    • Marc Pelletier - Abonné 9 juin 2020 11 h 51

      Mme. Marie-France Pinard, vous avez raison, M. Dionne remonte dans le passé pour alimenter ses préjugés et, s'il continue ainsi, il va se noyer dans son fiel.

      Je lui souhaites de revenir en 2020 et de reconnaître tous les progrès qui se sont produits au Québec depuis plus de cinquante ans.

      Mais les préjugés, souvent non fondés, que certains cultivent contre les autres sont contreproductifs et freinent l'évolution de notre société.

    • Marc Pelletier - Abonné 9 juin 2020 11 h 51

      Mme. Marie-France Pinard, vous avez raison, M. Dionne remonte dans le passé pour alimenter ses préjugés et, s'il continue ainsi, il va se noyer dans son fiel.

      Je lui souhaites de revenir en 2020 et de reconnaître tous les progrès qui se sont produits au Québec depuis plus de cinquante ans.

      Mais les préjugés, souvent non fondés, que certains cultivent contre les autres sont contreproductifs et freinent l'évolution de notre société.

    • Marc Therrien - Abonné 9 juin 2020 12 h 38

      Madame Pinard,

      M.Dionne fait souvent œuvre utile dans ses commentaires en nous démontrant l’exemple de ce que ça veut dire de s’accrocher à ses convictions dans la dialectique hégélienne de la lutte identitaire où «chaque conscience veut la mort de l’autre» et en nous permettant de ressentir cet obstacle au dialogue qui consiste en la crainte de s’anéantir si on devait changer sa vision du monde suivant la présentation par autrui d’une autre perspective voire d’une autre version de l’histoire personnelle et collective qui fonde cette vision du monde qu’on ne saurait sentir qu’elle s’ébranle.

      Marc Therrien

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 juin 2020 16 h 53

      Très bien répondu, madame Pinard. “Le cynisme détruit l’efficacité,” selon le proverbe.

  • Francois Ricard - Abonné 9 juin 2020 06 h 01

    ""...nous devons apprendre à mieux nous connaître ...""

    Pour mieux nous connaître, il faut accepter notre québécité.Être tous Québécois à part entière.Être Québécois ne se limite pas à la simple jouissance d’y avoir résidence. Être Québécois ,c’est accepter de se fondre dans le roman national. Être Québécois, ce n’est pas brandir son appartenance à une communauté particulière mais se réclamer de tout l’ensemble. Être Québécois,c’est un état d’esprit dont le présent englobe le passé pour mieux préparer l’avenir.
    Être Québécois, c'est l'assimilation culturelle volontaire à une civilisation qui nous est propre.Tout le contraire de l'idéologie multiculturaliste qui prône différence, discrimination, compartimentalisation.

    • Gilles Théberge - Abonné 9 juin 2020 18 h 14

      Et dailleurs ce qui me dérange beaucoup c'est qu'on appelle les gens issus de l'immigration Allophone... Allophone quant on vient d'un pauys francophone ?

      Et qand on est Québécois, qu'est-ce que c'est que cette appellation d'anglophone de francophone et d'allophone... On est Québécois. Sinon on est rien !

  • Marc Therrien - Abonné 9 juin 2020 07 h 10

    Qui suis-je...pour autrui?


    Il est de bonne guerre dans la joute dialectique politique de vouloir déposséder l’autre de lui-même en l’objectivant par une définition. Se définir ou être défini devient alors un enjeu qui mobilise l’attention des locuteurs qui prononcent leurs discours et des auditeurs qui les reçoivent. Et pour ce faire, les mots qu’on tente d’imposer deviennent les armes du combat des visions du monde qui s’affrontent. Dans la recherche identitaire, la réponse à la question « Qui suis-je? » se complète par la réponse à la question « Qui suis-je pour autrui? »

    Ainsi, dans ce monde de l’intersubjectivité humaine marqué par les phénomènes de l’attraction sociale, la fragilité identitaire vient aussi de ce que l’Autre qui me perçoit m’objective et ainsi me dépossède de moi-même en faisant de moi ce qu’il veut. «L’enfer, c’est les autres» dans le théâtre sartrien qui décrit la honte comme le sentiment originel de l’existence d’autrui. Ainsi, il arrive que les personnes souffrant de la nausée existentielle qui se méfient trop des autres contribuent à faire elles-mêmes leur propre malheur. Par leur attitude défensive et leurs procès d’intention elles participent à la mise en scène de situations qui viendront confirmer qu’elles ont raison d’être méfiantes, s’enfermant ainsi dans un cercle vicieux.

    Marc Therrien

  • Christian Labrie - Abonné 9 juin 2020 07 h 27

    Français langue seconde

    Vos observations depuis 18 ans vaut pour une parie de la population dont la scolarité se fait en anglais, puisque vous enseigner le français comme langue seconde. Donc des enfants de parents ayant eu au Canada un enseignement en anglais.
    La question domc s'il n'y a pas deux communautés noires au Québec, une francophone et l'autres anglophones, et si, pour cette dernière, la perception de racisme n'est pas associée à l'identification à la communauté anglophone du Québec et du Canada dans son ensemble, et à la perception qu'a celle-ci des québécois francophone

    • Gilles Théberge - Abonné 9 juin 2020 18 h 21

      Très Difficile à décoder votre message... Je ne comprends pas.

      Je ne dis pas que c'est insensé, mais je ne comprends pas après l'avoir lu et relu de multiples fois.

      Que voulez-vous dire exactement ?

    • Marc Therrien - Abonné 9 juin 2020 19 h 24

      Si j’ai bien décodé, M. Labrie se demande s’il n’y aurait pas deux communautés noires au Québec, une francophone et l’autre anglophone et si la perception du racisme qu’on essaie d’imposer ne serait pas surtout l’apanage de la communauté noire anglophone qui s’identifiant à la communauté anglophone élargie du Québec et du Canada est alors directement influencée par la perception qu’entretient cette dernière à l’égard des québécois francophones. Ainsi, il se produirait dans le microcosme des communautés noires francophones et anglophones du Québec la même division que dans le macrocosme de la dichotomie canadiens-anglais et canadiens-français du Canada.

      Marc Therrien

  • Luc Leclerc - Abonné 9 juin 2020 07 h 30

    Perceptions qui touchent une certaine réalité !

    On sortiraient gagnant à se questionner sur la part de réalité qu'il y a dans ces perceptions !